Ces gens-là

Chico Buarque · Chapitre 16 sur 63

Pages du PDF

Ces gens-là

6 février 2019

Je t’embrasse,

Maria Clara

 

6 février 2019

Pardonne-nous nos dettes, comme nous… À travers le haut-parleur grésillant, la voix plaintive du prêtre semble me corriger : pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Le Notre Père a changé, ainsi que la liturgie, mais toutes les églises que je connais ont depuis toujours la même odeur. C’est une odeur immanente, peut-être une odeur de pierre qui transparaît sous les odeurs de fleurs et d’encens et sous le lourd parfum des bigotes, une odeur qui me rappelle le temps où j’étais écolier. À l’âge adulte, la peur que j’avais de la messe, de l’ostensoir, du cœur exposé, du Crucifié, a disparu. Je n’ai plus peur du prêtre, de la soutane du prêtre, de l’accent du prêtre, du relent de moisissure du prêtre qui m’inculquait la terreur de l’enfer. Mais il reste toujours quelques vestiges des choses qui ont effrayé les pensées d’un enfant. L’air que je respire aujourd’hui dans les églises doit avoir l’odeur de la peur que je ressentais alors.

En sortant de l’église, les amis de la famille n’arborent plus le visage contrit qu’ils avaient en présentant leurs condoléances. Ils parlent fort, certains rient aux éclats, d’autres font l’éloge du plan de relance économique du gouvernement, s’organisent un resto, se prennent dans les bras, s’embrassent et se disent Dieu te garde en allant retrouver leur voiture. Entourée de ses amies guillerettes, même la jeune veuve semble presque rétablie, ce qui lui fait perdre en partie l’enchantement que je lui trouvais au début. Si je pouvais, je sortirais avec sa mère, qui a quarante ans à peine passés et qui se plaint, je l’entends lorsqu’elle passe près de moi, des fréquents vols à main armée dans le quartier. Sous les premières gouttes de pluie, un pâté de maisons plus loin, je marche déjà seul, car ceux qui n’ont pas pris leur véhicule sont entrés dans l’un des bars de la place. Un 4 × 4 s’arrête à côté de moi et par la vitre entrouverte Fúlvio me demande si je suis à pied. Il pleut des cordes maintenant, mais je préfère dire que je prendrai un taxi, je ne veux pas lui expliquer que j’ai vendu ma voiture ou que j’aime bien marcher sous la pluie. Je lui dis que de toute manière ce serait absurde de me prendre en stop, car il habite juste à côté, dans la Lagoa, et moi en haut du Leblon. Fúlvio m’ordonne presque de m’asseoir sur la banquette arrière, et sa femme, assise à côté de lui, les yeux gonflés, tient une boîte de mouchoirs sur ses cuisses. C’est une femme qui devait être belle avant de grossir, et le silence dans l’habitacle est entrecoupé par ses soupirs et ses gémissements, ainsi que par le bruit de la pluie sur la carrosserie. Rue Jardim Botânico, Fúlvio brise enfin le silence pour me dire, presque en sourdine, qu’il a beaucoup pensé à mon navigateur. Il fait allusion à un navigateur qui a perdu son fils, personnage d’un de mes romans que j’avais oublié et qu’il a lu l’été dernier, sur les conseils de Denise :

— Tu te souviens, Denise ?

Denise, absente, renifle et se mouche sans mot dire. D’après Fúlvio, c’est elle qui lui a fait connaître mes romans ; jusqu’à une date récente, il ne lisait qu’un best-seller de temps en temps, sans compter les ouvrages de droit. Ces derniers jours, il s’est plongé dans les livres de développement personnel, qui lui ont permis de vivre son deuil et lui ont donné des forces pour soutenir Denise. Un nouveau silence s’abat sur la voiture tandis que, dehors, la nuit tombe avant l’heure et qu’avec la pluie qui redouble, la rue commence à être inondée.

— On rentre à la maison.

La voix de Denise, une voix de fumeuse, est plus vieille qu’elle.

Une clarté soudaine déchire la nuit et quelque chose, l’éclair ou le tonnerre, secoue la voiture. Des conducteurs hésitent à traverser une grande flaque, une vraie piscine qui cache le bitume. Fúlvio mord sur le trottoir, appuie sur l’accélérateur, fait gicler l’eau de tous côtés et traverse la mare qui était sur le point de recouvrir notre pare-chocs.

— Ramène-moi à la maison, Fúlvio.

J’insiste pour que Fúlvio me dépose au prochain feu rouge, car il n’est pas rare que le canal du Leblon, qui croise notre route, déborde. Mais les feux sont en panne et Fúlvio ne s’arrête pas, sûr de la puissance et de la taille de son 4 × 4. Alors je lui demande de me déposer au Jockey Club, dont le restaurant sert le soir un bon bœuf Stroganoff.

— Qui est cet homme ?

— C’est Duarte, ma chérie. C’était mon meilleur ami à l’école Santo Inácio.

— Et cet homme ? Qui c’est ?

— Je te l’ai déjà présenté, Denise, c’est Duarte, cet écrivain que tu aimes bien.

— Mais qui est cet homme ?

L’orage se calme un peu, mais le vent agite toujours les amandiers qui bordent la rue. Nous avons réussi à parcourir un bon bout de chemin et Fúlvio, qui essaye de détendre l’atmosphère, dit que Denise lit tous les genres littéraires, y compris les Français et les Allemands dans la langue, mais que sa spécialité, c’est l’anthropologie.

— Je ne suis pas folle.

— Bien sûr que non, Denise.

Le canal n’a pas débordé comme je le craignais, et nous sommes sur le point de nous engager dans la côte qui mène à mon immeuble lorsqu’on entend un craquement et un profond grincement, comme une plainte venant du centre de la Terre. À notre gauche, quelques mètres devant, l’un de ces énormes figuiers doublement centenaires se couche au ralenti sur la rue, tandis que ses racines arrachent le bitume de la chaussée. Sans avoir le temps de freiner, Fúlvio accélère dans l’interstice créé par l’arbre qui chute et qui finit par s’abattre juste derrière nous. Puis il se gare pour prêter secours à sa femme, soudain prise de tremblements. Il cherche dans son sac à main :

— Il est où ton médicament, Denise ?

— Je ne suis pas folle.

Fúlvio redémarre, tourne à droite et monte à plein régime la côte qui n’est éclairée que par ses phares. Avec de brusques coups de volant, il évite les branches tombées sur la route et un poteau électrique qui penche et menace de chuter, maintenu seulement par les fils électriques qu’il était censé maintenir. Nous arrivons finalement chez moi, mais je ne les invite pas à monter car, à cause de la coupure d’électricité, il leur faudrait affronter les sept étages par l’escalier.