Ces gens-là
Le 25 mai 2019
— Chante avec elle, mon petit, dit la mère.
Everaldo Canindé joint les mains, ferme les yeux, et quand la voix du chanteur lyrique s’élève, les musiciens de samba font silence, Rebekka a les larmes aux yeux et les poils du chien se dressent à l’écoute des notes aiguës :
Chante mon cœur
Le bonheur revenu
Si heureux, la chanson de cet amour
Le 25 mai 2019
Très cher,
Je t’écris en premier lieu pour te dire que j’ai été très heureuse d’apprendre les bonnes nouvelles par notre cher éditeur. J’attendrai ton prochain roman avec impatience, et également une pointe de jalousie de ne pas avoir été choisie pour lire, la première, ton manuscrit, comme je l’ai toujours fait depuis que tu m’as conquise avec le livre sur l’eunuque. Mais Petrus m’a convaincue, après une conversation téléphonique, qu’une équipe de réviseurs s’occupera mieux de ton roman que je ne pourrais le faire dans mon état actuel. Tu ne me l’as jamais demandé, mais je dois faire face à des épisodes répétés de somnolence et de léthargie qui nuisent, du reste, à mon travail sur Shakespeare.
Je suis également heureuse de savoir que tu t’occupes un peu de notre fils ; d’après le Dr Kovaleski, la figure paternelle est cruciale pour le développement social des enfants à leur entrée dans la puberté. Au cas où tu ne t’en souviendrais pas, le pitchoun a déjà bientôt douze ans ; autrement dit, ce n’est plus un pitchoun. Je dois néanmoins t’avertir que si ses crises d’enfance ont été soignées et se sont atténuées, l’adolescence de l’enfant s’annonce encore plus turbulente. La semaine dernière, sans la moindre raison, il a frappé Laila à la tête avec la planche de surf. La pauvre en a presque perdu connaissance, et depuis elle verrouille notre chambre, si bien que Faulkner ne se lasse pas de grogner derrière la porte. À moi, l’enfant n’adresse même plus la parole, il ne me demande même pas un sandwich, il prépare lui-même sa tambouille dans la cuisine. Quand il a du mal avec ses devoirs, au lieu de me demander de l’aide, il va nager à la plage avec le chien. S’il a besoin d’argent, il rédige des petits mots que je ne te montre pas pour t’épargner d’être grammaticalement embarrassé.
J’ai changé de paragraphe pour que tu puisses respirer avant de lire ce qui suit, et dont tu pressens sans doute déjà le contenu. Kovaleski m’a avertie que vivre avec mon fils peut me conduire à développer un cas de stress chronique. Tu le sais bien, Duarte, que je me suis débrouillée jusqu’à présent pour élever seule le bambin. Il est temps maintenant que tu assumes pleinement tes fonctions, et je suis réconfortée de savoir que tes soucis financiers ont été résolus. Tu pourras aménager ton appartement pour recevoir l’enfant dans de bonnes conditions, et je te conseille d’engager une employée de maison payée à la journée pour lui fournir une alimentation saine. Comme ces femmes habitent souvent loin, tu devras te lever tous les jours à six heures, pour le réveiller avec la table dressée, du café au lait et des biscottes beurrées. Après son départ pour l’école, et une fois le chien nourri et promené, tu auras finalement des heures de calme pour tes livres. Cela, bien sûr, si l’employée de maison ne s’absente pas de son travail, ce qui arrive souvent chez les hommes célibataires, qui ne remarquent pas la poussière sur les meubles, ne regardent pas sous le tapis et ne contrôlent pas les horaires. Ces jours-là tu déjeuneras dehors avec l’enfant, de préférence dans un centre commercial, où il jouera avec le chien tout l’après-midi pendant que tu liras ton journal et engageras des conversations avec de jeunes mères. La nuit, chaque fois que tu auras organisé un petit ciné, un dîner, un verre de vin avec une nouvelle connaissance, tu peux être sûr que l’enfant aura une grosse fièvre et des frissons. Ainsi, malheureusement, tu perdras, l’une après l’autre, tes petites copines avant même de sortir avec elles, mais je t’assure qu’aucune idylle ne se compare à l’amour d’un fils.
J’espère que tu agiras promptement, car de notre côté nous envisageons de nous installer à Lisbonne. Laila croit que l’atmosphère du pays sera bientôt insupportable pour des gens de gauche comme elle et des intellectuels en général comme moi. Naguère, tu pouvais toi aussi t’inscrire, avec quelques réserves, aussi bien dans l’une ou l’autre catégorie. Mais maintenant que tu cultives des relations privilégiées, dans les nouveaux cercles que tu fréquentes, tu es à l’abri des courroux et des risques. Laila m’a récemment montré un reportage, dans un de ces magazines frivoles avec lesquels elle m’allège l’esprit, où l’on te voit participer à une fête donnée par cette midinette et son amant de service. Ce dernier est, selon mon amie, un latifundiste connu pour brûler les terres des indigènes d’Amazonie, où il peut compter sur l’indulgence, si ce n’est l’approbation, des autorités. On ne s’étonnera donc pas de trouver parmi ses invités nombre de politiciens liés au gouvernement ; tu t’es toi-même laissé allègrement prendre en photo avec la jeune fille d’un ministre, du reste très belle, et il est fort regrettable que ton nom apparaisse dans la légende comme Duterte. Je ne te demande qu’une seule chose : si on t’invite éventuellement à une fête de la Saint-Jean, ou qui sait à un bain dans la piscine de toute cette clique, fais-moi le plaisir de ne pas y emmener mon fils.