Ces gens-là
9 mars 2019
Un ruban jaune et noir encercle le trottoir, mais le cadavre a déjà été retiré, le trafic est redevenu normal et il n’y a plus que deux voitures de police et une dizaine de curieux sur place. Cachant son visage derrière un sac à main, Maria Clara quitte l’immeuble et s’installe avec le major sur la banquette arrière de la voiture dont la sirène a été activée. Le major invite l’enfant à venir lui aussi, mais il résiste et s’assoit sur le chien, qui était disposé à accepter la promenade. Irrité, le capitaine ordonne au garçon de se décider une bonne fois pour toutes : soit il vient avec sa mère, soit il reste avec son père. Je reste avec lui, dit l’enfant, montrant le chien. Ils finissent tous par s’entasser dans le véhicule, le major, la mère, le fils et le labrador, qui par la fenêtre semble se moquer de moi en tirant la langue.
9 mars 2019
N’ayant nul penchant pour les drames, j’ai bien fait de retarder de quelques jours ma visite chez Maria Clara, qui me semble rétablie. Elle m’offre un café dans la cuisine et, sans attendre, me parle de son nouveau projet littéraire, un thème récurrent auquel j’ai prétendu faire attention par le passé. Cette fois cependant, perplexe, je l’écoute dire qu’après des années à manier la prose anglophone contemporaine, elle s’est lancée, pour se désennuyer, un défi. Elle emploie, tels quels, des mots empruntés à la lettre que, ce jour sinistre, je n’ai pas eu le courage de lui remettre. Trois années de séparation n’ont visiblement pas annulé treize ans de mariage. Notre ancienne syntonie, pour ne pas dire télépathie, qui nous faisait fréquemment rire aux éclats lorsque nous nous surprenions à énoncer la même chose en même temps, est toujours là. Il ne manquerait plus que Maria Clara dise qu’elle veut traduire un de mes romans en anglais, mais ce n’est pas tout à fait ça. Pour la première fois de sa vie, elle s’aventure dans la traduction de poèmes, et non des moindres : elle conçoit le projet de traduire l’œuvre complète de William Shakespeare, peut-être même en portugais du XVIe siècle. Je bois mon café d’une seule gorgée et je lâche : super. Pour dire quelque chose, j’ajoute qu’il n’y a pas plus grand défi, à part… traduire Camões en anglais, complète-t-elle en même temps que moi, et elle rit toute seule. Elle quitte la cuisine sans cesser de parler, peut-être sans se rendre compte qu’elle me conduit vers notre chambre de couple, si je peux m’exprimer ainsi. Depuis toujours, sa chambre est son lieu de travail, avec sa bibliothèque, son bureau, son ordinateur et sa chaise ergonomique à côté du lit, où elle passait parfois sans se changer, complètement épuisée. Elle avait l’habitude de traduire deux, trois, quatre auteurs en alternance, et pendant qu’elle les lisait, elle émettait des petits rires et des interjections qui me rongeaient de jalousie, car la lecture de mes manuscrits ne produisait pas les mêmes effets. Il n’était pas rare qu’elle travaillât encore quand j’allais me coucher, embarrassé de partager le lit avec ses livres jetés là pêle-mêle, une partouse d’auteurs anglais et américains, comme je disais pour plaisanter et cacher ainsi mon infâme jalousie. Aujourd’hui, au moins, les livres sur le lit sont ceux d’un barde avec qui je préfère ne pas entrer en compétition, y compris parce qu’on ne sait pas au juste qui est l’auteur de l’œuvre. Cela ne m’ennuie pas non plus d’entendre Maria Clara discourir sur les merveilleuses tragédies, les sonnets et le dictionnaire de rimes récemment acquis, car elle souhaite conserver les rimes et la métrique dans la traduction qu’elle a en tête. Tout en me parlant, elle me montre les classiques dans la bibliothèque, et même s’il ne fait pas froid, un châle en laine couvre son dos, ce dos candide que j’ai vu lacéré il n’y a pas si longtemps. Je suis sur le point de demander à le revoir, mais elle me montre la dernière étagère près du plafond, où il n’y a pas de livres. On n’y voit que des objets artisanaux et une nouveauté qu’elle veut me montrer : toi qui es grand, tu peux m’attraper mon ustensile ? Dans le fond, derrière l’accordéoniste, dit-elle, et après quelques tâtonnements, je trouve un objet glacé. L’ustensile en question est un revolver, un revolver identique à celui de mon père, et qui tombe presque de ma main ramollie : qu’est-ce que c’est que ça, Maria Clara ? C’est ça, répond-elle. Puis elle rit : ne me dis pas que ça te fait peur.
Je lui dis au revoir d’un geste de la main et, devant la porte, je me bats avec le chien qui veut à tout prix sortir de l’appartement. Mon amour ! dit Maria Clara, pour se reprendre aussitôt : Duarte ! Elle arrive avec une laisse et un collier, auxquels le chien se soumet de bon gré, les pattes avant sur sa cuisse. Elle me demande de le sortir un peu, si ce n’est pas trop demander. Puisque je suis toujours dehors à me promener sans but, l’idéal serait que je le sorte deux fois par jour, dit-elle, parce que le bambin ne le fait que quand ça lui chante. Elle me conseille de prendre l’escalier, car l’ascenseur est réservé aux animaux tenus dans les bras. Duarte ! Duarte ! m’appelle-t-elle alors que j’ai déjà descendu quelques marches. Et elle me lance un petit sac en plastique bleu : c’est pour sa crotte.