Ces gens-là
Rio, le 12 février 1999
Last but not least, je voudrais te lancer un défi. Tu n’as besoin de prouver à personne que tu es la plus compétente traductrice de l’anglais vers le portugais. Il faut maintenant que tu te mesures à un tabou dans ton métier : je te propose de t’aventurer dans la traduction en sens inverse. Si quelques auteurs sont passés maîtres dans l’art d’écrire directement en langue étrangère, qu’est-ce qui t’empêcherait de traduire en anglais des textes écrits dans ta langue maternelle ? Ce serait un défi pour toi, comme une championne olympique de crawl qui voudrait, pour se désennuyer, gagner des médailles en cent mètres dos. C’est une idée dont on pourrait discuter un de ces jours. As-tu toujours mes romans ?
Baisers
P.-S. : Regarde la petite lettre que j’ai trouvée dans mon ordinateur. Elle a été écrite il y a vingt carnavals. Tu n’as probablement pas conservé la version manuscrite que je t’ai envoyée à l’époque.
Rio, le 12 février 1999
Adorable mademoiselle Maria Clara,
Merci de m’avoir rendu ma dernière lettre dûment raturée et corrigée. Le simple fait que vous ne l’ayez pas ignorée, comme vous l’avez fait pour mes précédentes missives, réconforte mon pauvre cœur. J’accepte avec humilité les rires contenus dans chacune de vos justes corrections, et j’espère vous donner moins de travail cette fois-ci. Je suppose que vous avez ri de mes velléités littéraires, mais la chance d’avoir éveillé un minuscule sourire sur vos lèvres réconforte à nouveau mon cœur froissé.
Je n’ai pas l’espoir de vous voir pendant ces prochains jours de fête, car je ne connais pas votre adresse, et les demoiselles du Sud ne sont pas du genre à sortir seules pour fêter le carnaval dans la rue. Seul, misérable, brûlant de fièvre, je resterai dans mon lit jusqu’au mercredi des Cendres. Alors, devant les portes de votre université, je me ferai à nouveau passer pour un professeur en visite ou un ancien étudiant, loin du regard de votre ami qui vous attend dans une voiture aux vitres teintées. À midi vous passerez devant moi en sifflant (comme le vent du Sud, le minuano ?) et sans dire un mot vous empocherez rapidement la lettre que je vous écris aujourd’hui. Cela ne m’empêche pas de rêver qu’un jour vous daignerez vous arrêter quelques secondes pour m’adresser un sourire gêné et me glisser un billet écrit de votre main, inquiète à l’idée d’avoir commis une idiote petite erreur de portugais. Mais si votre silence et vos refus à m’accorder un tête-à-tête persistent, j’aurai d’autres raisons de vous remercier. Cela m’incitera à vous écrire tant de lettres d’amour qu’avant la fin du millénaire je serai de fait un écrivain, auteur d’un épais roman épistolaire. De plus, s’il est vrai que toutes les lettres d’amour sont ridicules, les lettres d’amour sans réponse sont doublement ridicules, et en l’honneur de mademoiselle Maria Clara, je publierai une anthologie du ridicule.