Ces gens-là
2 juillet 2019
Le premier jour où Maria Clara et Rebekka se sont rencontrées, je les ai regardées toutes les deux, non pour les comparer, à la manière de Rosane, mais pour deviner comment elles se voyaient l’une l’autre. Maria Clara ne savait pas du tout qui était la fille qui apparaissait à sa porte, tandis que Rebekka était certainement curieuse de rencontrer la mère de mon fils et l’appartement où mes livres sont nés. Pour Rebekka, Maria Clara était sans doute l’admirable femme aux traits changeants qui avait inspiré, dans mes romans, des personnages féminins si variés et si vraisemblables. Maria Clara, quant à elle, ne connaissait que trop les escapades nocturnes où je cherchais l’inspiration pour de tels personnages, que j’avais encore le culot de soumettre à son appréciation. Pour le bien de la littérature, ou de notre mariage, elle ravalait sa fierté devant les passages les plus piquants de mes manuscrits, ne corrigeant ici et là qu’une erreur de concordance, un barbarisme, une dissonance, comme pour enseigner les bonnes manières aux femmes de la rue. Or, il me semblait maintenant mettre sa bienveillance à l’épreuve en lui présentant, avant même de lui avoir accolé les lettres du prénom Rebekka, le modèle vivant de ma future héroïne. Pour aggraver les choses, l’intruse s’est laissée conduire par le bambin jusqu’à sa chambre, où nous nous sommes enfermés avec le chien pour écouter le disque d’« Hocus Pocus ». C’est Laila qui a essayé de les rapprocher en frappant à la porte et en invitant Rebekka à jouer aux dominos avec Maria Clara : à trois c’est mieux. Pendant le jeu, grâce aux sujets de femmes qui se succédaient, Maria Clara s’est un peu calmée lorsqu’elle a appris que l’étrangère était heureuse en ménage avec un Noir costaud nommé Agenor, à qui je devais la vie.
Rebekka est revenue le lendemain, et le jour d’après, et avec le temps Maria Clara a dû reconnaître que la petite juive avait aidé à calmer les nerfs du garçon et à rétablir l’harmonie du foyer. Il ne voulait toujours pas retourner à l’école, mais quand elle a été informée de ce qui s’y passait, elle a pris la défense de son fils et décidé d’aller avec Laila se plaindre chez le directeur. Même Rebekka, qui n’était pas très portée sur la politique, s’est jointe à elles, et toutes les trois sont parties dans leur T-shirt rouge personnalisé avec un motif de marteau et de faucille. Harcelées dans la rue et dans le bus qui les conduisait, elles sont arrivées furibondes à cette école de fils à papa, qui se mettaient en rang tous les jours pour chanter l’hymne national la main sur la poitrine. Elles ont été reçues par une éducatrice qui a regretté les incidents, mais a déclaré qu’elle ne pouvait sanctionner aucune des éventuelles offenses faites à mon fils, car la liberté d’expression était sacrée dans cet établissement. Alors, Maria Clara l’a accusée de connivence avec ce gouvernement de connards et de fils de pute, a annulé l’inscription du garçon et, sur le chemin du retour, a envisagé la possibilité de l’emmener étudier à Lisbonne, où il commencerait l’année scolaire en septembre prochain. Réfractaire au départ, mon fils a été séduit par les photos d’une école avec un terrain de sport à Bairro Azul, mais personne ne s’est donné la peine de solliciter mon avis. Blessé, j’ai demandé à Maria Clara si j’exerçais toujours une autorité parentale, puisque à la limite je pouvais même ne pas autoriser le garçon à voyager, ou la poursuivre en justice pour enlèvement de mineur. Lors d’une discussion plus âpre, j’ai failli lui demander si le Dr Kovaleski approuvait que Laila fût une figure paternelle, si nécessaire à la formation d’un adolescent. Maria Clara ne pouvait même pas me sortir le vieux coup du père absent, puisqu’elle avait déjà dit elle-même que je passais dernièrement plus de temps chez elle que pendant notre mariage. Mais d’après les petits rires sarcastiques de Laila, j’ai compris qu’on s’était aperçu que mes heures de visite coïncidaient avec celles de Rebekka ; je me privais même de la palette d’agneau du dimanche, sachant qu’elle restait les week-ends chez son mari. Un lundi, après notre arrivée presque simultanée, Laila a suggéré que nous allions tous à la plage. Mon fils a rapidement saisi sa planche et Maria Clara était excitée à l’idée de tremper ses pieds dans les vaguelettes. Rebekka, en revanche, après quelques hésitations, nous a proposé d’aller à Barra da Tijuca, où les vagues sont meilleures que celles du Leblon. Mais le garçon a insisté pour aller sur la plage habituelle, car cela faisait longtemps qu’il n’avait pas vu tonton Agenor. Maria Clara et Laila, d’une seule voix, ont exprimé leur désir de rencontrer le mari de Rebekka, à qui Laila avait offert un des bikinis-strings de sa garde-robe.
Agenor a semblé surpris, et même contrarié, de nous voir débarquer en groupe. Il est descendu de sa chaise haute, a passé la main sur la tête de mon fils, a poliment salué Maria Clara et Laila, et a adressé un simple salut à Rebekka et à moi. Il remontait déjà à son poste lorsque Laila l’a arrêté pour faire l’éloge de sa femme, qui leur rendait visite tous les jours, qui était pratiquement de la famille, qui gâtait le garçon et chantait sans cesse une samba à Duarte :
— C’est comment déjà, Rebekka ?
— Pas maintenant, Laila.
— Alors je vais la chanter moi-même :
Matin, si beau matin
Une nouvelle chanson dans la vie…
Rebekka ne s’est pas présentée le lendemain, ni le surlendemain, ni après, et une semaine plus tard, j’ai cessé d’aller chez Maria Clara, prétextant qu’il était urgent que j’achève mon roman. C’était un mensonge, car son écriture, qui s’essoufflait déjà depuis un certain temps, était maintenant au point mort. Je ne suis plus jamais allé à la plage, je ne descendais même pas sur le trottoir, je n’allais plus nulle part. Je mangeais n’importe quoi dans la cuisine et retournais me coucher, je dormais, dormais, dormais nuit et jour, je rêvais du président de la République, je n’avais que des pensées morbides. J’en ai eu assez des actualités, j’ai éteint la télévision pour toujours et j’ai annulé mon abonnement au journal, qu’on a quand même continué à me livrer avec des promesses de rabais et de cadeaux. En errant, mort de fatigue, dans l’appartement, je me surprenais parfois à examiner le revolver de Maria Clara, le canon court, l’aiguille incorporée, le barillet chargé, et c’est lors d’une de ces sombres journées que Rebekka m’a appelé. Elle était montée à l’appartement de Maria Clara, qui lui avait à peine entrouvert la porte, car elle était occupée avec Laila et le garçon était sorti avec le chien. Puisqu’elle n’était pas loin, elle pensait me rendre une visite éclair avant de retourner au Vidigal, où des enfants attendaient son cours d’anglais. J’ai à peine eu le temps de passer de mon pyjama à des vêtements plus ou moins propres, et je lui ai ouvert la porte, honteux de mon visage, qui affichait de profonds cernes, une barbe mal rasée et des dents jaunies par le café. Je pense cependant que j’ai dû correspondre à l’image que Rebekka se faisait d’un écrivain en transe, car elle s’est dite désolée d’interrompre mon processus de création. J’ai insisté pour qu’elle se mette à l’aise sur le canapé, où elle a fixé son regard sur le revolver oublié sur la table d’appoint ; je l’avais acquis pour le représenter dans ses moindres détails dans mon roman, me suis-je justifié. Un roman policier, a-t-elle parié, mais je ne pouvais rien divulguer, car on dit que ça porte malheur de parler d’un livre en gestation. Je ne pouvais pas nier que Maria Clara, lorsqu’elle était mariée avec moi, espionnait mes écrits de temps en temps, mais elle le faisait entre nos quatre murs, où le secret était bien gardé. Loin de vouloir se comparer à mon ex-femme, Rebekka a dit qu’elle était blessée par mon manque de confiance en sa discrétion. Je me suis donc excusé, je l’ai emmenée dans mon bureau, je l’ai assise sur ma chaise, et elle semblait à peine croire que j’allais ouvrir l’ordinateur portable devant ses yeux. Quand je l’ai allumé, une de mes pages les plus récentes est apparue à l’écran, celle, par hasard, où mon narrateur rêve de Rebekka nue dans la piscine.