Ces gens-là

Chico Buarque · Chapitre 30 sur 63

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Ces gens-là

16 mars 2019

Napoleão ne veut plus d’enfants, il trouve que le sien lui donne déjà trop de boulot. Il ne dit rien, mais c’est sans doute à cause de son ex-femme qui ne veut pas partager l’héritage avec une bouche en plus. En tant qu’amante numéro un, j’aurais pu affronter la vioque, mais j’ai préféré rester en paix et me réadapter aux moyens de contraception. J’ai connu des hommes d’âge mûr qui refusaient les préservatifs, peut-être parce qu’ils les associaient à l’expérience traumatique de leur initiation dans un bordel. Duarte, par exemple, s’est vexé lorsque je lui ai présenté, une seule fois, une capote ; il s’est senti accusé d’avoir une méchante maladie. Napoleão, au contraire, peut-être par nostalgie des putains, a débandé quand je lui ai proposé, lors de notre première rencontre, de ne pas en mettre une. Après l’avoir enfilée, cependant, je dois avouer que j’ai été heureusement surprise, au point qu’au plus fort de l’acte j’ai gémi par inadvertance : Duarte… Il a interrompu le coït pour me demander si ce salopard me manquait toujours, ce qui, dès lors, m’a conduite à maîtriser mes effusions. Quelque temps plus tard, stressé par ses affaires, ou par son fils, ou par les affaires de son fils, ou simplement parce que les médocs ne faisaient plus effet, Napoleão est entré dans une phase de faible libido. Puis un jour, assis la tête basse sur le lit, il m’a demandé à mi-voix de l’appeler à nouveau par ce nom-là, et depuis Duarte est devenu notre mot magique. J’ai déjà vécu des choses semblables avec d’autres partenaires, et je ne parle pas de fantaisies ringardes comme les uniformes militaires ou les costumes de bonne. Parfois, un simple changement de nom suffit pour qu’un homme goûte au plaisir d’être un cocu sans se faire cocufier. Duarte n’arrêtait pas de me demander de l’appeler Zezinho, Geraldo, Tibiriçá, des prénoms imaginaires ou, que sais-je, ceux de joueurs de foot. Parfois, il voulait que j’invente moi-même ses surnoms, Maurício, Gonçalvez, Grand Black. Une fois, je l’ai appelé Fúlvio, et il m’a regardée d’un œil soupçonneux, m’obligeant à jurer que je ne connaissais personne de ce nom-là. Ce n’est pas dans mes projets, mais si par hasard on se remet un jour ensemble pour un revival, j’essayerai de l’appeler Napoleão.