Ces gens-là
2 février 2019
Cherchant des idées pour avancer dans ses travaux, Duarte décida de relire ses romans en diagonale. Il finit par s’attarder sur le premier, L’Eunuque du castel royal, pensant que s’il commettait un autoplagiat d’un ou deux paragraphes écrits près de vingt ans auparavant, personne ne le remarquerait. Le texte présentait en outre l’avantage d’être rédigé à la troisième personne, par un narrateur neutre, ce qui le sauverait de quelques tics autoréférentiels. Le livre en main, à tout moment consultable, Duarte descendait la rue en parlant tout seul lorsqu’il s’arrêta net, comme frappé par la foudre. Il eut une idée absolument géniale qu’il fallait, sans plus tarder, coucher sur le papier. Il était plus pratique, plutôt que remonter la rue et rentrer chez lui, d’atteindre un kiosque sur la plage toute proche. Il demanda au kiosquier, de toute urgence, un stylo bille et une serviette de table, mais ce dernier dit non.
— Non ?
— Non.
— Et pourquoi ça, non ?
— Parce que c’est non.
— Vous voulez les vendre ?
— Non.
Il n’allait pas se battre avec cet homme, qui avait la tête d’un lutteur d’arts martiaux mixtes et des bras gros comme des cuisses, entièrement couverts de tatouages.
— Juste le stylo, implora Duarte, pensant qu’il pourrait transcrire l’idée géniale sur la page de garde de son livre.
— Non.
— S’il vous plaît, c’est important.
— Je m’en fous.
C’est alors qu’il vit arriver au kiosque une petite et jolie femme qu’il avait déjà remarquée sur le sable et qui jouait comme passeuse au beach-volley.
— Bonjour m’sieur.
Il la connaissait sans savoir d’où.
— T’as un stylo ?
— Bien sûr.
Elle prit dans son sac à dos une trousse qui s’ouvrit en accordéon, laissant apparaître une formidable rangée de stylos de toutes les couleurs. Duarte choisit un stylo rouge et se mit à noter à la hâte l’idée géniale et ses développements dans les espaces blancs du livre. Il avait à peine fini qu’une vague gigantesque vint s’écraser contre la promenade, entraînant, pêle-mêle, les chaises, les tables, la brute du kiosque, la jeune fille du beach-volley et Duarte. Après avoir roulé trois fois sur lui-même dans l’avalanche salée, Duarte émergea, affolé, de l’autre côté de l’avenue :
— Où est le livre ?