Ces gens-là

Chico Buarque · Chapitre 19 sur 63

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Ces gens-là

20 février 2019

Résolu à rentrer chez moi à pied, je décline l’invitation faite par Fúlvio de me raccompagner en voiture. Il est lui aussi adepte des longues marches dans sa fazenda. Selon lui, l’endorphine et la sérotonine ainsi libérées nous procurent non seulement un sentiment de bien-être, mais accroissent nos fonctions cérébrales : préparer la défense d’un cas épineux, cher ami, ne demande pas moins de créativité qu’écrire de la fiction. Écris en pensant à un film d’action, me dit-il encore par la vitre de sa voiture lorsque nous croisons en même temps le portail du club. Il est sur le point de s’engager dans la rue lorsqu’il freine, descend de son 4 × 4 et marche vers moi en criant : dégage, minable !, casse-toi d’ici, sale fumeur de joints ! La physionomie transfigurée, il passe à travers moi en aveugle et se dirige vers un homme couché sur le trottoir, le dos contre le mur du club. C’est un type au visage de vieil Indien qui, après avoir reçu quelques coups de pied dans les côtes, se lève péniblement. Il s’en va à moitié titubant, suivi par Fúlvio qui menace d’appeler la police s’il ne disparaît pas de sa vue. Alors qu’il esquisse un pas de course, l’Indien dérape et s’agrippe au mur, d’où il est arraché par une torgnole de Fúlvio qui manque de peu de le projeter sur le bitume. Le type retrouve son équilibre sur le bord du trottoir, ébauche une pirouette et revient sur ses pas en trébuchant pour s’écraser contre le mur, comme s’il voulait l’embrasser. Cela semble irriter profondément Fúlvio, qui arrache à nouveau l’Indien du mur et le renverse d’un croche-pied. Il lui assène des coups de pied aux reins puis, après un coup de pied au museau, il abandonne l’homme étalé par terre, haletant au milieu du trottoir. À peine Fúlvio a-t-il tourné le dos que le vieil Indien roule lentement sur le sol et reprend sa position initiale, les fesses contre le mur du club.

 

20 février 2019

Certains matins, je baisse les volets pour ne pas voir la ville, tout comme autrefois je n’osais pas regarder ma mère malade. Je sais que parfois la mer se réveille tachée de noir ou d’un marron écumeux, comme des ombres qui se répandent du pied de la montagne à la plage. Je sais qu’il y a des enfants des favelas qui plongent et jouent dans l’égout du canal qui relie la mer à la lagune. Je sais que dans la lagune les poissons meurent asphyxiés et que leurs miasmes pénètrent les clubs privés, les palais suspendus et les narines du maire. Je n’ai pas besoin de les voir pour savoir que des gens se jettent des viaducs, que les vautours guettent, que dans les favelas, la police tire pour tuer. Mais tout comme je vénère la femme frivole qui m’a mis au monde, je suis condamné à aimer et à chanter la ville où je suis né. C’est pourquoi, aujourd’hui, maintenant, enfermé dans la pénombre, aux prises avec mon livre, mon livre, mon livre, faisant les cent pas dans le salon exigu de mon appartement, j’affirme que je ne mettrai plus jamais les pieds dehors, même pour y chercher des femmes. Je veux aussi m’éloigner des amis, que je n’ai plus, du reste, que je n’ai jamais eus. Dans ma jeunesse, il y en avait certains dont la compagnie me plaisait, dont je pouvais même dire que je pensais comme eux, quoique pas tout à fait. Ce pas tout à fait induisait un pourquoi, un parce que, un à cause de ceci, à cause de ça, et en quelques secondes l’amitié vieille de plusieurs années était sens dessus dessous. C’est ainsi que j’ai appris à aimer en silence les femmes que j’ai beaucoup aimées, quoique pas complètement. Mais aujourd’hui, maintenant, les doigts sur le clavier, je me fiche même de celles auxquelles je pense, que je le veuille ou non, pendant les veilles du vice solitaire.

Sur l’écran qui attend mon roman, je rédige un message à l’éditeur :

Mon cher Petrus,

Encouragé par la lettre que vous avez envoyée à Maria Clara, je viens vous donner des nouvelles de notre livre tant attendu. Je crois qu’en maintenant le rythme actuel, enfermé comme je le suis dans mon appartement, la bête sera prête pour la presse dans trois ou quatre mois. Par conséquent, il serait regrettable que votre auteur favori soit dans l’obligation de suspendre ses travaux dans la dernière ligne droite, réduit à l’état de sans-abri, vivant parmi les clochards sous un pont (rires). Vous trouverez en annexe l’accablante menace d’expulsion que j’ai reçue l’autre jour. Étant certain de ne jamais vous avoir déçu au cours de notre long et fructueux partenariat, je compte sur vous, cher ami, pour m’accorder une dernière avance sur mes droits d’auteur.

Amitiés