Ces gens-là
31 janvier 2019
Je feuillette sans entrain les pages politiques, je cherche le football, le cinéma, les petites annonces, mais je tombe ce faisant sur un avis de décès. Fúlvio Castello Branco Jr, qui était mon camarade de classe à l’école Santo Inácio et avec qui je buvais parfois au Country, est décédé. J’avais vendu il y a quelques années ma carte de membre du club, j’avais perdu Fúlvio de vue, et c’est avec une certaine mélancolie que je descends la rue jusqu’à la promenade, où le soleil du matin m’accueille de face et fait miroiter les baies vitrées des immeubles du bord de mer. Tel un éclat de lumière que l’on aperçoit de loin, la hideuse statue feuilletée d’or est toujours là, le pied ferme, avec son bandeau de président, devant la fenêtre ouverte de Rosane. Aujourd’hui, je donne raison à Rosane, elle n’avait pas tort de blâmer mon comportement antisocial. Si du temps de Maria Clara j’étais un auteur prolifique, c’était sans doute parce que, au lieu de marcher tout droit, je tirais profit des rencontres fortuites lors de mes balades. Dans les kiosques d’Ipanema où je m’arrêtais pour boire un jus de coco, chaque personne avec qui je parlais pouvait servir d’inspiration pour un futur personnage ; même des types qui n’avaient jamais ouvert un livre pouvaient entrer dans le mien. Rarement, une connaissance, au courant de mon office d’écrivain, me demandait : et les romans, Duarte, quand est-ce qu’il sort le prochain ? Cela me remplissait de fierté, mais je ne m’étendais pas sur le sujet, car la plage, qui me servait pourtant d’inspiration, n’est pas un endroit pour parler de littérature. J’entendais suffisamment de mots sur la littérature de la bouche de Maria Clara, qui ne parlait pas d’autre chose et qui n’a jamais pris un bain de mer.
Arrivé sur la promenade de Copacabana, je choisis de prolonger la balade, de traverser le tunnel pour atteindre le cimetière São João Batista. Cela ne me coûte rien d’aller faire un saut à la veillée funèbre pour dire au revoir à Fúlvio, qui pourrait bien apparaître dans mon prochain roman avec le visage cireux d’un mort. Devant la porte de la chapelle, pleine de monde, je vois beaucoup d’hommes de mon âge, la plupart portant costume et cravate, parmi lesquels se trouvent sans doute des camarades de l’école Santo Inácio dont je ne me souviens plus. Heureusement, à l’intérieur plusieurs jeunes sont habillés simplement, car avec mon sweat-shirt et mes baskets je me sens à part. D’après les murmures dans la chapelle je comprends que Fúlvio a eu un terrible accident de moto, et en m’approchant du cercueil je constate que celui-ci est fermé. La veuve se tient à côté, et je suis surpris par son jeune âge, ainsi que par les jeunes filles qui l’entourent, à peine plus âgées que des adolescentes. Elle est menue, la taille fine, porte un tailleur noir, son corps est secoué de sanglots et des larmes coulent sur ses joues rouges. Au moment où j’essaye de me frayer un chemin pour lui adresser mes condoléances, quelqu’un me touche l’épaule et prononce mon nom. À ma grande stupeur, il s’agit de Fúlvio lui-même, en chair et en os, qui me prend dans ses bras et me remercie d’être venu, la voix tremblante : il avait vingt-cinq ans, Duarte, vingt-cinq. Je comprends tout à coup que le Fúlvio mort, c’est son fils, et je suis si surpris que je n’arrive même pas à prononcer les paroles d’usage. Je le prends rapidement dans mes bras et lui dis au revoir, mais il insiste pour m’accompagner jusqu’à la sortie. Il semble sincère en me disant qu’il est content de me revoir, et regrette de ne plus me retrouver aux happy hours des vendredis du Country. Après m’avoir pris une dernière fois dans ses bras, il me demande, la voix encore étranglée : et les romans, Duarte, c’est pour bientôt le prochain ?