Ces gens-là
Rio, le 20 avril 2019
Mon cher Ronald,
Cela fait plus de cinq ans que nous ne nous sommes pas parlé, mais je me souviens toujours de nos délicieux dîners à São Paulo, avec toi, Cris, Maria Clara et moi. Je regrette que nous nous soyons perdus de vue après que tu as quitté notre maison d’édition pour fonder la prospère Editora Anhangabaú. Sans connaître les véritables raisons de ton départ, et sentimentalement lié à la maison d’édition qui m’a lancé, j’avoue qu’à l’époque je me suis senti désemparé et, pourquoi ne pas le dire, trahi. Pendant notre coexistence professionnelle, alors que tu révisais mes manuscrits, tes observations, même les plus incisives, ont été pour moi inestimables, et ce n’est peut-être pas un hasard si je n’ai rien publié depuis. Je suis finalement sur le point de terminer un nouveau roman, mais au cours de son écriture, j’ai remarqué que tu étais encore le fantôme chez qui je recherche le Oui et le Déplaisir, pour citer ton poète le plus cher.
Ces années de panne ont été nécessaires pour que je regarde mon ancienne maison d’édition avec le recul nécessaire. Notre vieux Petrus, que je croyais homme cultivé, sensible, fervent amant de la bonne littérature, s’est révélé être un vil commerçant. Je n’ai rien contre ceux qui font de bonnes affaires avec les livres, bien au contraire, surtout dans un pays où seul le commerce des armes est florissant. Ce qui me déçoit chez lui, ce n’est pas le mépris qu’il a pour un auteur de la maison, mais une vision à court terme en totale contradiction avec son réputé sens des affaires. J’ai douze titres chez lui, douze titres qui pourraient être relancés de temps en temps, ne serait-ce que pour que mon nom ne disparaisse pas complètement du marché. Mais, par avarice, il préfère les sortir du catalogue, ce qui me permet à ce stade de résilier les contrats, de récupérer mes droits et de les renégocier avec qui je veux. Je refuse de vendre mon œuvre aux enchères ou de la partager entre différents éditeurs, car je ne suis pas gouverné par la cupidité. C’est par désir de rétablir notre collaboration, sans parler de l’excellence formelle de ses produits, que j’ai choisi de donner la priorité à Editora Anhangabaú, avec laquelle, si cela t’intéresse, je suis libre de signer sans délai un engagement. Je peux me déplacer à São Paulo dès cette semaine, et comme un contrat d’exclusivité présuppose une contrepartie, je demanderai une avance d’une valeur symbolique d’environ dix mille dollars. En plus des douze titres mentionnés plus haut, j’affirme sans fausse modestie que tu gagneras en prime le joyau de la couronne, ce roman même que je suis sur le point de terminer et qui est ouvert à tes précieuses critiques. Enfin, si vous m’offrez le plaisir de votre compagnie, Cris et toi, mon voyage à São Paulo comprendra un dîner chez ce fantastique thaï où nous sommes allés il y a des années, mais cette fois-ci c’est moi qui régale.