Ces gens-là
5 mai 2019
— Ouvre-moi la porte, espèce de merde !
C’est un cri sourd qui vient du fond du hall d’entrée, et le portier court pour ouvrir la porte de l’ascenseur. Un jeune et petit type cravaté fustige l’employé qui a mis trop de temps à le servir :
— Cette espèce de merde n’a pas encore compris qu’il doit aussi ouvrir la porte pour ceux qui sortent de l’ascenseur, pas seulement pour ceux qui entrent.
Je ne connaissais pas cette règle du protocole, et le petit type me traite de bouseux, car au lieu de lui donner raison je me moquais de lui, croyait-il. En vérité, j’étais heureux de m’être offert le luxe d’apporter une bouteille de champagne Cristal, le préféré de Rosane, pour son anniversaire. Ne sachant pas si elle était chez elle, je voulais laisser le paquet avec un petit mot dans le hall, mais le portier, encore un peu sonné, se précipite sur l’interphone. Rosane insiste pour que je monte et me reçoit en peignoir, car elle allait prendre une douche. Elle me fait un smack en échange du champagne et saute de joie lorsqu’elle croit comprendre que j’ai accepté de fêter son anniversaire chez son petit ami. Elle me prépare un whisky, car nous n’avons pas le temps de mettre le champagne au frais, et laisse son peignoir tomber en allant dans la chambre, où je me dévêtis moi aussi avant de m’allonger sur le lit. Au lieu de se coucher à côté de moi, elle prend dans son placard, pour me la montrer, sa robe de bal, une longue robe qui rappelle, avec ses rayures et ses étoiles, le drapeau des États-Unis. Puis, sur la table de chevet, elle saisit le cadeau envoyé par le beau-fils, un petit clown en caoutchouc qui, lorsqu’on le presse, éternue un jet de cocaïne par son nez rouge. Elle veut que je prenne un peu de poudre pour être plus à l’aise ce soir, mais je lui répète que je ne viendrai pas, je n’ai nulle envie de me lier d’amitié avec ce vieux voyeur. T’es vraiment un mufle, dit-elle. Lorsque les femmes de son tempérament s’énervent, les portes en souffrent, et celle de la salle de bains s’est pris tellement de coups pendant nos trois années de mariage qu’elle ne ferme plus comme il faut. Paralysé au pied du lit, j’entends maintenant claquer la porte de la cabine de douche, fabriquée en verre incassable, puis le bruit de l’eau. Elle sait que, comme d’habitude, je m’assoirai sur la cuvette pour la regarder se laver, et voir ses cheveux noirs et la mousse du shampoing glisser sur sa peau bronzée. Sans se hâter, elle savonne ses épaules, ses bras, ses aisselles, et à l’exception de ses seins plus fermes, un peu plus gros qu’avant, lorsqu’ils étaient naturels, je connais mieux Rosane nue que vêtue. Mais à mesure que le savon descend le long de son corps, la vapeur monte le long de ses jambes et ne tarde pas à embuer entièrement la vitre de la cabine. Je n’aperçois maintenant qu’une silhouette en mouvement, et moins je vois Rosane, plus je la désire. Soudain, j’entre sous la douche, prêt à combler ses désirs, y compris celui de se faire des câlins debout, mais en le faisant c’est tout à coup à Rebekka que je pense.