Ces gens-là

Chico Buarque · Chapitre 52 sur 63

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Ces gens-là

10 juin 2019

Je renouvelle enfin mes vœux pour la carrière de ton roman. Indépendamment de tout le reste, l’écrivain Duarte aura toujours mon estime et mes félicitations.

Je t’embrasse,

Maria Clara

 

10 juin 2019

J’ai promis d’emmener mon fils sur les plages du Pacifique pour assister à une étape du championnat du monde de surf. Pendant le voyage, Rosane pourrait en profiter pour concevoir la décoration de la chambre du garçon, afin qu’il se sente le bienvenu en venant habiter avec moi. Le voyage et le déménagement auraient lieu dès que j’aurais terminé mon livre, dans trois mois environ, ce qui semble une éternité pour Maria Clara. Elle me rappelle que sous sa houlette, j’étais capable, en trois mois, d’écrire un roman de trois cents pages. J’admets qu’il y a des matins comme celui-ci où je perds des heures à suivre les nouvelles nébuleuses du pays, mais je suis peut-être inconsciemment en train de mûrir, pendant tout ce temps-là, un nouveau style d’écriture. Si Maria Clara ne passait pas son temps à cancaner avec son amie, elle pourrait témoigner, depuis sa fenêtre, de mes ruminations quotidiennes, de mes déambulations dans la rue. À l’instant même, j’atteins la promenade et passe près du poste de secours d’où Agenor, me voyant plongé dans mes pensées, lève le pouce et dit que Dieu te garde. Je marche tête baissée devant les kiosques, traverse le Jardim de Alá, atteins Ipanema, le mur du Country Club, et seule la fenêtre de Rosane me distrait de mes pensées, où je vois le président doré, qui porte maintenant un képi de général. Dire que j’ai habité trois ans dans cet appartement sans jamais m’arrêter pour profiter de la vue depuis la fenêtre, où j’aurais pu concevoir tant de poèmes contemplatifs. Ma littérature aurait sans doute une autre forme si, au lieu d’user mes semelles sur des chemins parcourus tant de fois, j’étais resté aussi immobile que la statue de Rosane, observant le mouvement des vagues, la mer moutonneuse, les jubartes, les dauphins, le va-et-vient de la plage sous un soleil d’automne. Ce serait presque comme si, au lieu d’imposer mon écriture à la feuille, je voyais la feuille glisser sous la pointe de mon stylo. Aujourd’hui, par exemple, je pourrais sans effort ébaucher une nouvelle à travers le prisme d’un général qui passerait tout son temps à la fenêtre. Elle serait composée de phrases objectives, dépourvues d’ornements. Je n’emploierais pas le conditionnel. Il est 15 h 27, nous sommes un lundi. À l’exception des enfants et, au maximum, de quatre à cinq pour cent de touristes, c’est une plage bondée de fainéants. C’est ça le Brésil. Frescobol, football au bord de l’eau, n’est-ce pas interdit ? Qui va mettre de l’ordre dans ce bordel ? Des vendeurs de maté, de bière, de biscuits au manioc, de brochettes de crevettes, la frayeur des contrôles sanitaires. Et des pédés en string. Des pédés à n’en plus finir. Des jeunes qui sèchent les cours pour jouer aux cartes. Où sont mes jumelles ? C’est un pétard qu’ils se passent de main en main. C’est ça le Brésil. Un Noir se met à courir, il fallait s’y attendre. Dix, vingt baigneurs courent derrière lui. Ils attrapent le Noir, ils vont le lyncher. Deux policiers militaires basanés arrivent et séparent le Noir. Eux, ils ont le droit de frapper le Noir. Ils vont étrangler le bonhomme. Ils l’obligent à ouvrir la bouche. Ils rendent la chaîne en or à la victime. C’est une brune au joli corps qui attrape la chaîne avec dégoût. Ils conduisent le Noir vers le véhicule. Il sera arrêté. Ils vont le tabasser comme un chien dans le commissariat, mais il sera libéré car il est mineur. Un gaillard comme lui, quinze ans, encore un délinquant en liberté dans la rue. C’est ça le Brésil. Il faut que quelqu’un mette de l’ordre dans ce bordel. Entre-temps, la femme au joli corps quitte le sable sous l’aile d’un vieux pervers. Sur la promenade, ils sont interpellés par un autre vieux monsieur, qui impassiblement a assisté à toute la scène. Le monsieur impassible c’est moi, Duarte. La jolie brune, c’est Rosane, et le vieux pervers, c’est Fúlvio Castello Branco.

Quand j’ai commencé à sortir avec Rosane, elle était la petite amie d’un chanteur de blues. Elle voulait par tous les moyens nous présenter, et j’ai fini par accepter qu’elle simule une rencontre fortuite dans une librairie ; officiellement j’étais son professeur dans un atelier d’écriture créative. Dès lors, elle nous avait réunis plusieurs fois, soit dans des conférences littéraires, soit dans des concerts, voire dans un gymnase où nous avons assisté à un tournoi de lutte libre, sport dont elle est fan. Elle s’était mise ensuite à organiser des rencontres à trois dans les bars et les restaurants, où elle s’asseyait devant nous pour mieux nous comparer. Elle nous emmenait aussi faire du shopping et, comme il arrive souvent chez les femmes fortunées, elle passait tout l’après-midi à essayer des robes, des sacs à main ou des chaussures. Elle sortait de la cabine d’essayage pour demander nos avis, toujours divergents, mais quand par miracle nous arrivions à un consensus, elle se fâchait et quittait la boutique les mains vides. Rosane n’aimait pas l’idée de perpétuer la bigamie, mais elle n’arrivait pas à se décider entre nous deux, et pendant trois mois environ, c’était comme si elle marchait avec une chaussure différente à chaque pied. En me choisissant finalement, elle botta le cul du chanteur de blues et ne l’a plus jamais revu, que je sache. Je ne me suis jamais bercé d’illusions en croyant qu’elle puisse m’être fidèle, mais je ne me suis pas non plus prêté à son jeu. Il est probable qu’elle se soit énamourée d’un ou deux clients, mais comme je refusais de sortir avec mes rivaux, elle se contentait de regarder la lutte libre à la télé et son amourette mourait d’elle-même. J’ai tout cela en tête tandis que Rosane me fait monter chez elle avec Fúlvio et se place entre nous dans l’ascenseur d’un air triomphant. Elle sourit en nous regardant tour à tour, mais il se peut que son ravissement soit dû à la chaîne en or qui lui a été restituée, et il y a sur son cou une griffure semblable à celle que j’ai vue l’autre jour sur le dos de Maria Clara. Dans l’appartement, elle s’excuse, le temps de prendre une douche, mais je ne doute pas qu’elle restera derrière la porte pour observer notre duel.

Portant un T-shirt, un short et des tongs, Fúlvio circule à son aise dans le salon, laissant derrière lui des traînées de sable sur le parquet. Il regarde le paysage, met le képi du général, prend une bouteille de whisky dans l’armoire, cherche un seau à glace dans la cuisine et me sert un verre. Sans que je lui demande quoi que ce soit, il m’explique qu’il était cet après-midi à la plage avec Rosane en qualité d’avocat de Napoleão Mamede. Et il ajoute :

— Pourquoi la plage ?

L’avocaillon adopte cette vieille figure de rhétorique doctorale qui consiste à poser des questions à soi-même, pour y répondre aussitôt :

— Parce que mes téléphones sont sur écoute, tout comme WhatsApp et Telegram, sans parler des méthodes d’espionnage toujours plus performantes, qui m’obligent à passer tous les jours mon cabinet au peigne fin.

Tout en parlant, il désigne les murs, me faisant comprendre que l’appartement de Rosane est également susceptible d’être sur écoute.

— Est-il incongru que je parle à Rosane des sujets concernant mes clients ? Non, parce qu’elle seule a de l’influence sur le beau-fils, pour mettre le holà à ses gamineries. Le petit Napoleão idolâtre Rosane, et s’il n’était pas aussi pédé, il la baiserait pour se venger des humiliations de son père.

En élevant la voix, comme s’il parlait aux murs, Fúlvio m’assure que les affaires de Napoleão Mamede se font dans le strict respect de la loi. Quant au fils de Napoleão, il ne lui suffit pas d’être honnête, il faut qu’il paraisse honnête :

— Il y a moins d’un mois, en arrivant d’Amazonie, le gosse a atterri à l’aéroport Santos-Dumont avec quatre-vingts kilos de cocaïne dans le jet privé du père. Je me suis donné un mal de chien pour étouffer le scandale et prouver que le flagrant délit était l’œuvre des ennemis de la famille Mamede. J’ai de solides preuves que des hordes d’activistes armés ont pénétré dans la propriété de mon client à la frontière colombienne pour y provoquer des émeutes. Même mon épouse, Denise, qui sympathise avec tous les affamés de la terre, consent à dire que ces voyous ont dépassé les bornes. Personne n’ignore non plus les liens entre ces factions radicales et les vestiges de la narco-guérilla en Colombie.

Fúlvio, captivé par sa propre harangue, ne se rend pas compte que je ne me soucie guère de ses opinions politiques ou de ses activités professionnelles. De plus, cela ne me regarde pas qu’il ait ou non une liaison avec Rosane.