Ces gens-là

Chico Buarque · Chapitre 9 sur 63

Pages du PDF

Ces gens-là

25 janvier 2019

Dans l’attente des mesures qui s’imposent,

Marilu (201)

 

25 janvier 2019

Appartement luxueux près de la plage du Leblon, grand salon avec 3 espaces et soleil du matin, salle à manger avec évier, 4 suites privatives avec salle de bains, dont une master, salon familial privatif, grande cuisine entièrement équipée, buanderie avec 2 chambres de bonne, 8 places de parking, R$ 16 700 000,00.

Vu d’ici, d’en haut, le quartier n’est pas très différent d’une favela. Le fouillis d’immeubles à toit plat rappelle un amoncellement de boîtes à chaussures sans couvercle, dans un magasin sens dessus dessous un jour de soldes. J’y ai pourtant été heureux, pendant des années, je m’y suis marié, j’y ai eu des amantes, j’y ai mangé, bu, joué au poker avec des amis, fréquenté des bureaux, des cabinets, des papeteries, des coiffeurs, des magasins de chaussures, entre autres. Mais dernièrement, c’est comme si je revenais d’un séjour à l’étranger, et qu’en mon absence le restaurant était devenu une pharmacie, la pharmacie une banque, la banque un snack, et que la population avait été remplacée par une autre, qui me snobe comme si j’étais un immigré, un indigent. Ces gens-là ne savent pas que, ces dernières années, j’ai habité dans l’avenue la plus huppée du quartier avec la belle Rosane, qui n’est plus la même, elle non plus, et qui doit sans doute me considérer aujourd’hui comme un étranger ; la dernière fois qu’elle m’a adressé la parole, c’était pour me dire que j’étais devenu un type antisocial. Or, récemment encore, c’étaient nous deux les antisociaux, nous qui menions une existence recluse de couple durant les années dorées de notre court mariage. Nous chantions à deux voix sous la douche, écoutions du jazz au lit, regardions des séries à la télé, cuisinions, mangions des huîtres fraîches livrées à domicile, et s’il n’y avait pas de champagne tous les soirs, c’était uniquement parce que mes droits d’auteur touchaient déjà à leur fin. Dans la même pièce où j’écrivais à l’ordinateur, elle avait installé un chevalet pour y dessiner ses projets de décoration, ou d’architecture d’intérieur, comme elle préférait le dire ; elle ne sortait toute seule que pour rendre visite à ses clients, tandis que je déambulais sur le sable à la recherche d’inspiration. Un jour, je ne sais plus quand, elle a commencé à trouver que je manquais d’ambition, que je devrais écrire des articles pour un grand journal, que mes livres ne se vendaient pas parce qu’ils manquaient de punch et, enfin, elle m’accusa d’être jaloux de son succès professionnel. Je crois que c’est à cette époque qu’elle s’est mise à décorer la maison de son actuel amant, un vieux qui a fait fortune en Amazonie, et qui était alors marié à une femme du monde. Pendant notre mariage déjà, je les voyais côte à côte sur les photos des magazines, Rosane, le vieux, sa femme cocue et tout un tas de visages connus, qui participaient à des cérémonies et des galas auxquels je n’ai jamais été invité. Je n’y serais pas allé de toute façon, je n’ai même pas les chaussures qu’il faut pour me rendre au Copacabana Palace, au Country Club, ou au manoir du vieux dans le Cosme Velho. Si j’y allais et que je rencontrais Rosane, je serais capable, même sans désir, de lui claquer un baiser sur la bouche pour que le vieux et tout le monde puissent voir.