Ces gens-là
23 février 2019
Pour commencer par le commencement, c’était encore un gamin de la favela du Vidigal lorsqu’il fut abusé par le pasteur Jersey, de l’église da Bem-Aventurança, qui le mutila afin de répondre aux caprices d’un chef d’orchestre italien. Sa mère, fidèle de l’église et cuisinière du maestro, avait déjà surpris son patron qui tâtait les parties intimes du garçon, mais elle ne soupçonna pas que ses intentions allaient bien au-delà de la libidinosité. Pour le chef d’orchestre, il était urgent de préserver et de cultiver cette voix d’ange, unique au Brésil et peut-être même au monde, comparable seulement aux prodiges européens des siècles passés. Ses débuts furent en effet prometteurs et, dans les coulisses du salon de l’orphéon Nossa Senhora de Fátima, là où les premières auditions eurent lieu, la mère pleurait d’émotion en écoutant son petit Noir, au point de pardonner les perversions passées du chef d’orchestre. Les premiers cachets furent empochés par le pasteur Jersey qui, dans son rôle de manager, les investit dans des travaux d’amélioration de leur bicoque de la favela du Vidigal, avant que mère et fils emménageassent bientôt dans un endroit décent. Les récitals d’Everaldo Canindé avec orchestre de chambre, dans un premier temps réservés aux résidences privées, furent rapidement présentés dans des auditoriums, des chapelles, des clubs sélects, partout où l’on pouvait trouver un public exigeant, assoiffé de haute culture. Dans les loges, la mère mettait un point d’honneur à ce qu’il ne manquât pas de bouquets de fleurs, de vins, de fromages, de pâtes de goyave, de génoises, de tartes au chocolat, et se réjouissait de voir son petit Noir toujours plus fort. Quant au pasteur Jersey, il ne manquait pas de remarquer les quelques rires étouffés du public devant ce gros corps quelque peu disgracieux, qui contrastait avec la délicatesse des fioritures vocales du chanteur. Il n’y avait pas de régime qui puisse guérir le problème, car avec l’âge adulte les dysfonctionnements hormonaux progressifs lui donneraient non seulement un gros ventre, mais également des mamelles avantageuses. Cependant, depuis quelque temps, le pasteur-manager était à la recherche de nouveaux talents, d’enfants maigrelets et impubères de famille pauvre, qu’il envoyait au domicile du chef d’orchestre pour son appréciation. Les rares enfants sélectionnés ne comprenaient peut-être pas très bien la mutilation qui les attendait, comme ils ne devinaient pas l’épuisant processus d’éducation musicale qui les priverait de leur adolescence. Quelque crainte instinctive aurait pu cependant conduire ces enfants à repousser à la fois le bistouri du pasteur et la baguette du chef d’orchestre, si ce n’étaient les encouragements de leur mère et les exhortations des voisins. Ainsi, un jour, Everaldo Canindé vit apparaître à l’orphéon un autre petit Noir, originaire de la favela de la Babilônia. Prénommé Ezequiel, il passait des heures au piano de la salle de répétition, à reproduire les mêmes arias célèbres qui, dans la voix de son idole, étaient acclamées par le public. Pressentant le danger, la mère d’Everaldo voulut s’attaquer au perfide pasteur, au chef d’orchestre pédophile et à la pouilleuse mère d’Ezequiel. Elle fut réfrénée par son fils, conscient que la vedette d’une compagnie a toujours besoin d’un remplaçant en cas de maladie ou de force majeure. À proprement parler, le Noir du Vidigal n’avait pas à s’inquiéter, car le petit Noir de la Babilônia ne lui arrivait pas à la cheville, du moins pour les oreilles éduquées. La voix qui s’échappait de la salle de répétition ne le dérangeait que parce qu’elle ressemblait moins à une copie qu’à une parodie, surtout dans les registres graves, où le chant d’Ezequiel semblait mettre volontairement en évidence les imperceptibles imperfections d’Everaldo Canindé, qui échappaient même à l’oreille absolue du maestro Amilcare Fiorentino. Mais dans les registres d’un authentique soprano, il fallait bien admettre que l’imitation était plus pernicieuse, car elle s’approchait de la perfection. Ezequiel atteignait les mêmes aigus extraordinaires que son rival, avec assez de souffle pour tenir plusieurs notes d’affilée avec une parfaite justesse, quoique pas tout à fait. Restait à voir comment le gamin se comporterait devant le public captif du soliste en titre. La mère de notre Noir était disposée à lancer de nouveau les sortilèges de la macumba, afin de gratifier le néophyte de tremblements dans les jambes, de graillons et de chiasse.