Ces gens-là
21 juin 2019
Si je croyais en Dieu, je me prosternerais à Ses pieds en Lui rendant grâce de ne pas m’avoir donné un fils avec Rosane. Puis j’allumerais une bougie en Son honneur, pour le fils que j’ai eu avec Maria Clara, avec qui je comptais dans un lointain futur finir mes jours. Dans mon orgueil, je croyais qu’elle me reprendrait quand je le souhaiterais, comme mon père accueillait toujours maman avec une maison pleine de fleurs. Si je parviens à publier ce roman, les femmes, ce n’est pas ça qui va manquer, mais comment écrire un roman sans avoir une femme comme Maria Clara à mes côtés ? Quelle autre femme supporterait que je la réveille en pleine nuit pour dénouer des problèmes de syntaxe ? Quelle femme feindra l’émerveillement et me couvrira de baisers aux premières heures du matin lorsque je lui révélerai des épisodes inédits de mon récit ? Les nuits d’abandon, je vais aux putes, que je paye le double pour baiser sans capote, ou que je paye le triple pour ne pas baiser et leur faire écouter de la littérature. Si je contracte une maladie, je reviendrai promptement chez l’urologue qui, soit dit en passant, n’en reste pas moins un homme de lettres ; il a publié une thèse sur la perfusion des corps caverneux que j’ai préfacée en échange de ses honoraires. Pendant qu’il manipule mon gland, je lui dévoilerai peut-être les péripéties de mon prochain chapitre.
21 juin 2019
Mer agitée, vagues déferlantes, tempête de sable, et je remarque qu’Agenor se tient aux aguets devant le poste de secours. Occupé avec ses jumelles, il doit avoir beaucoup de travail pour la journée et ne me voit pas passer sur la promenade. S’il me voyait, il penserait que je suis sur le chemin du retour et ne me verrait pas bifurquer vers l’avenue Niemeyer, pétri de mauvaises intentions. J’attrape un mototaxi pour accéder à la favela, entre dans la maison ouverte et monte sur la terrasse, où Rebekka, entièrement nue, fait des sauts périlleux dans la piscine. Je me déshabille et essaye de l’imiter, mais elle me fait signe de remplir mes poumons et de la suivre dans un plongeon vertical. Plus profond qu’il n’y paraît, le bassin descend à travers les trois étages de la maison, de plus en plus profond, comme s’il perçait la butte du Vidigal et la roche qui la soutient, jusqu’à ce qu’il se confonde avec une rivière souterraine qui se jette dans l’océan. La lumière de la surface atteint encore ces profondeurs, où je suis ébloui par la nudité de Rebekka, qui virevolte autour de moi. Soudain, elle s’arrête et m’ouvre les bras, mais je peux à peine la toucher, son corps est glissant. Notre moment n’est pas encore arrivé, dit-elle en exhalant des bulles alphabétiques que je ne tarde pas à déchiffrer. En consultant le dictionnaire que je lui ai donné, elle nomme des poissons que je ne connais pas, des murènes, des chimères, des poissons-pierres, et me protège des anémones vénéneuses qui sortent des grottes. En descendant parmi les bancs de barracudas et les récifs coralliens, les couleurs vives font place à diverses nuances de bleu. Au fond de l’océan, je vois une galère engloutie, pleine de trésors et de squelettes, je vois des tortues géantes, je vois même la planche de surf de mon fils posée à plat sur le sable, mais alors Rebekka me corrige. C’est un tarpon fish, ou tarpon, ou pema, ou pirapema, ou camurupim, ou megalops atlanticus, un grand poisson argenté qui se tient inerte comme une sentinelle à l’entrée d’une fissure qu’une Rebekka bleutée me signale. La fissure est un tunnel long et étroit dans lequel elle me guide lentement, les bras collés au corps pour éviter le contact avec le corail de feu des parois. Elle me prépare à rencontrer le deep blue, et à la sortie du tunnel je vois s’ouvrir un espace infini d’un bleu profond. J’ai l’impression que nous tombons dans un univers sans poissons, sans corail, sans terre ou quoi que ce soit. Seule la lumière du jour qui faiblit dans le tunnel par lequel nous sommes passés nous relie à la vie, comme une lune dans un ciel de pierre, une étoile, une étincelle.
— Et si nous mourions ensemble ? me demande-t-elle les yeux écarquillés, comme si elle proposait une piqûre de morphine.
— Très bonne idée.
— Descendons vers les fosses abyssales.
— Allons-y…
— Viens…
— Je ne me suis jamais senti aussi bien.
— Moi aussi.
— C’est l’amour ?
— C’est la narcose.
Si je voulais rentrer, je sens que je n’en aurais plus la force, car je n’aperçois même plus le tunnel par lequel nous sommes arrivés. J’ai perdu tout repère spatial, et à part Rebekka, je ne distingue que la silhouette d’un homme bleu marine qui s’approche, Agenor. Il saisit Rebekka par les cheveux et, sans rencontrer de résistance, commence à la tirer. Je veux partir, moi aussi, je ne veux pas mourir seul :
— Sauve-moi encore une fois, ami Agenor.
— Que Dieu te garde.
Parmi les monstres marins qui apparaissent devant moi et les éponges carnivores que mes pieds frôlent, j’entends la sonnerie absurde d’un téléphone. C’est mon téléphone fixe, qui ne cesse de sonner, ici, dans les fosses abyssales :
— Allô ?
— Duarte ?
— Viens me sauver, Rebekka.
— Duarte ?
— C’est moi.
— Duarte ?
— Quel plaisir de me réveiller au son de ta voix.
— Duarte, écoute bien.
— Oui, Rebekka.
— Viens voir ton fils.
Par un mot affiché sur sa porte, Rebekka me fait savoir qu’elle se trouve à l’église da Bem-Aventurança, troisième rue, sans numéro. Comme je suis perdu dans le labyrinthe des ruelles, un habitant du quartier me dit de faire demi-tour, de prendre la deuxième ruelle à gauche, puis la troisième à droite et de suivre la rue du fossé jusqu’à un escalier carrelé. Le fossé est un canal cimenté par lequel s’écoulent les eaux usées à ciel ouvert, dont je suis apparemment le seul à pouvoir sentir la puanteur. Pizzas, hamburgers, hot dogs, boissons fraîches et bières sont vendus sur des ponts en bois improvisés au-dessus du canal. En plus des gobelets, des bouteilles en plastique et des pelures de fruits, les os, les écailles et les viscères de poissons provenant d’une poissonnerie sont jetés dans les égouts. Des infirmes me demandent l’aumône, des enfants m’offrent une pipe, des gamins fument du crack sur les marches menant à l’édifice. Il n’y a pas de service religieux dans l’église, où la sono diffuse une chanson de rock progressif des années 1970, avec le soliste qui chante d’une voix de fausset. Le titre de la chanson est « Hocus Pocus », explique Rebekka à la mère d’Everaldo Canindé, tandis que son fils, installé sur une chaise en acrylique portant l’inscription Jésus, peine à reproduire les vocalises du rocker. La mère n’est pas d’accord, elle pense que la chanson est trop longue et trop compliquée, en plus d’être inconnue et sans paroles. C’est que pour chanter du rock and roll, l’anglais d’Everaldo n’est pas bon, affirme Rebekka, ce à quoi sa mère répond qu’avec le maestro Fiorentino, il chantait même en allemand. Alors allez trouver le maestro, proteste Rebekka, éteignant la sono et mettant le CD dans sa pochette. Le pasteur Dinamarco intervient en faveur de Rebekka, qui est là en tant que bénévole, ce à quoi la mère répond que c’est son fils le vrai bénévole, car il n’a pas encore vu l’ombre d’un cachet et il a faim pendant les répétitions. En sortant de l’église, Rebekka me rentre presque dedans, et je vois sur son visage la même expression orageuse qu’elle avait en se disputant avec Agenor à propos du cafard. Je ne peux pas dire si elle a un joli visage, parfois plus, parfois moins, mais ce genre de juive ashkénaze m’a toujours fasciné. J’aime aussi, car elle me fait rire, sa façon un peu enfantine de marcher, les pieds tournés vers l’intérieur, accentuée par le terrain accidenté de la butte. Elle me conduit vers le potager derrière l’église, où je trouve mon fils accroupi en train de creuser la terre, tandis que Faulkner, affalé parmi les choux, se remet de l’ascension de la butte. Déterminé à vivre ailleurs, le garçon avait quitté le foyer tôt le matin avec son sac sur le dos et sa planche de surf sous le bras. Comme il n’a pas d’amis de son âge, il s’est souvenu du repaire d’Agenor, et cela n’a servi à rien que Rebekka lui dise que sa mère serait triste, qu’à cette heure-là il devrait être à l’école. Rebekka croyait que mon autorité paternelle allait l’emporter, mais sans lever les yeux il me dit qu’il n’y a pas moyen qu’il retourne à l’école à cause des brimades. Je ris, je lui montre comment je porte, moi aussi, mon zizi du mauvais côté, mais j’apprends alors qu’ils se moquent du garçon parce que c’est un fils de communistes. Même sa petite amie, qui lui a touché plusieurs fois la queue sans déplaisir, l’a quitté pour un camarade de classe quand elle a appris que mon fils n’était jamais allé à Disneyland. Je dis que c’est absurde, que le communisme, ça n’existe même plus, et que je lui ai déjà promis un voyage sur les plages de Californie. Ces morveux répètent toutes les conneries qu’ils entendent à la maison, mais si mon fils le souhaite, je peux assister à la prochaine réunion parents-profs avec un maillot de l’équipe de foot nationale. Le garçon veut cependant aller dans une école publique de la favela, où personne ne lui reprochera d’avoir des gènes communistes. Cette fois, c’est Rebekka qui rit, car dans la favela, à commencer par Agenor, un communiste ou un bandit, c’est la même chose. Pour consoler le garçon, elle cueille des aubergines dans le potager et les sert chez elle avec du tapioca. Déjà installé sur le canapé devant la télévision, il se régale d’un seau de pop-corn, quand soudain la pièce s’assombrit et le chien se met à aboyer. Peut-être attiré par l’odeur du maïs, un cochon colossal est entré dans la pièce, obstruant presque complètement l’embrasure de la porte. La créature est inoffensive, assure Rebekka, qui me fait un clin d’œil et recommande seulement à mon fils de se protéger les roubignoles, car les cochons adorent manger les roustons des enfants. Le voyant paralysé, Rebekka chasse le cochon et propose de nous accompagner à l’appartement, où elle lui rendra visite le plus souvent possible. Elle s’engage également à accueillir le garçon dans la favela le week-end, à condition que sa mère y consente et qu’il apprenne à dormir en serrant les cuisses.