Ces gens-là

Chico Buarque · Chapitre 5 sur 63

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Ces gens-là

21 septembre 2018

M. C. D.

 

21 septembre 2018

Ma femme posa ses pinceaux et, devançant la bonne, alla elle-même ouvrir la porte. Deux gaillards évoluèrent dans le hall avant d’entrer dans le salon avec un long paquet enveloppé dans du papier bulle. On le pose où ? demanda l’un d’eux. Ici, là, devant la fenêtre, debout face à la mer, dit-elle en palpant le colis, sans doute pour savoir où se trouvait le devant de l’objet, qui ne pouvait être autre chose qu’une statue. Puis elle congédia les livreurs et s’attela à éclater les bulles, avant de découvrir, sous le plastique, un papier cartonné marron entouré de ruban adhésif qui exigea des ciseaux de cuisine. Peu à peu, un objet doré, de ma taille, en émergea, peut-être un totem ; non, un homme. Après avoir couru vers la chambre, elle revint avec un bandeau vert et jaune qu’elle passa autour du buste de la statue en or, peut-être avec l’intention d’en rehausser l’effet kitsch. Je trouvai seulement que c’était de mauvais goût, mais ne dis rien, on ne se parlait déjà plus. La statue et elle auraient plus de choses à se raconter.

 

3 janvier 2019

Le comptable m’a appelé pour me dire que j’étais dans le rouge. Et maintenant ? Et maintenant, je m’interroge. Il est neuf heures du matin, il fait chaud, les géraniums à la fenêtre sont tout secs. Il y a du pain de mie dans le frigo, du beurre, deux tranches de jambon, et j’ai appris à faire du café avec la cafetière électrique. La femme de ménage savait s’y prendre pour arroser les géraniums, mais la voisine du dessous se plaint des gouttes d’eau quand c’est moi qui le fais. Le journal est dans le hall d’entrée, avec sa fausse première page, une imitation de une où toutes les nouvelles sont en réalité des annonces publicitaires. J’étais fâché lorsque le chat griffait le journal et pissait dessus, mais maintenant il me manque. Certains disent que les angoras sont suicidaires, pourtant la femme de ménage m’assure qu’il a sauté pour attraper un colibri. Elle a montré du doigt le chat écrabouillé dans l’aire de jeux de l’immeuble, or je n’ai pas voulu descendre, elle n’avait qu’à l’enterrer sous le parterre, pas loin de là. La femme de ménage arrivait tôt, buvait un café et avait l’abominable manie de feuilleter le journal avant moi. Elle essayait ensuite de masquer son geste, mais je voyais bien les plis irréguliers des pages, comme ceux d’un pantalon mal repassé. Je sentais également, à son goût âcre, que le café avait été réchauffé, et s’il y a bien quelqu’un qui ne me manque pas, c’est la femme de ménage.