Ces gens-là
São Paulo, le 9 mai 2019
Au contraire des maisons que l’on revoit à l’âge adulte, et qui nous paraissent plus petites que dans nos souvenirs, le salon de cet appartement est quatre fois plus grand que celui des parents de Duarte. Il est probable que la maîtresse de maison ait réuni des appartements voisins en détruisant les cloisons, mais d’après l’angle de vue sur la plage et les parcs de l’Aterro do Flamengo, il ne fait pas de doute que Duarte se trouve au même étage du même immeuble où il a grandi. Avant de se sentir chez lui, avant de se délasser dans un fauteuil, de demander un café à l’employée, de lire le journal en hochant la tête, avant de devenir son père, Duarte presse le pas pour partir. Il ne résiste pas, pourtant, à fouiner dans les photos encadrées qu’il voit et découvre que la maîtresse de maison, cette dame qui dormait à ses côtés, défigurée, se trouve être l’ex-femme de Napoleão Mamede. La voilà au temps jadis avec son mari, qui prennent la pose tout autour du monde, en compagnie parfois du fils, aussi petit que le père. Encore tout jeune sur les photos, le petit type lui rappelle quelqu’un vu récemment et, oui, c’est l’idiot qui a piqué une crise de nerfs dans l’ascenseur de Rosane. En regardant de plus près, c’est le même imbécile qui a crié pendant la fête : ça suffit, mom ! Maintenant, il faut que Duarte se souvienne de la manière dont il a quitté cette soirée, et s’il se connaît bien, il ne pourra pas s’empêcher de marcher pendant trois heures pour arriver chez lui plein d’idées pour son roman. Cela n’arriva pourtant pas, car en descendant la rue vers le parc, il fut abordé par une voiture noire, et le même chauffeur qui l’avait conduit avec Rosane à la soirée lui ouvrit la portière. À l’arrière, à la place de Rosane, Duarte se trouva nez à nez avec l’ex-madame Mamede, la mom.
São Paulo, le 9 mai 2019
Cher ami,
Je ne peux manquer de partager avec vous mon enthousiasme quant au succès du lancement, tant attendu, de l’édition de luxe de L’Eunuque du castel royal. Une semaine seulement après son annonce sur notre site, les préventes ont largement dépassé nos meilleures estimations, ici, au Brésil, comme au Portugal. Le tirage limité, à cause du prix élevé de la couverture, a déjà été revu à la hausse par notre département des ventes. Par « effet collatéral », on note déjà, sur le marché, une forte demande pour L’Eunuque dans son format standard, accessible à tous, et une nouvelle réimpression vient d’être autorisée. Par conséquent, pour vous débarrasser, le cas échéant, de soucis étrangers à l’écriture de votre roman, n’hésitez pas à nous demander de nouveaux fonds.
Connaissant votre nature, je ne pense pas que vous soyez enclin à la Schadenfreude, mais j’ai besoin de vous avouer en privé que nos espoirs mis sur le plus jeune auteur de la maison ont été déçus. J’ai même été obligé de licencier la personne responsable de son évaluation surestimée, car le stockage des innombrables invendus nous portera grand préjudice. Plus grave que les ventes décevantes, l’accueil que lui a réservé la critique sera peut-être fatal pour l’avenir d’un si jeune auteur. Du reste, un hebdomadaire a affirmé, peut-être non sans raison, que les rares passages réussis sont calqués sur les œuvres de Duarte. Parmi mes contacts personnels, plusieurs rédacteurs culturels de journaux et de magazines me demandent s’ils devront encore attendre longtemps pour lire votre nouveau roman.
J’ai écrit l’autre jour à Maria Clara et j’ai su pour ses problèmes de santé. Je lui souhaite un prompt rétablissement, au nom de toute la maison, où elle est chérie et admirée non seulement comme votre épouse pendant tant d’années, mais comme la meilleure traductrice que nous ayons eue. Je sais aussi que Maria Clara, forte de ses immenses connaissances linguistiques, a parfois contribué, avec des « retouches » précises et légères, au fignolage de vos livres. Si nous ne pouvons compter cette fois-ci sur elle, sachez que notre maison dispose des meilleurs professionnels dans le domaine de l’édition. Comme vous le savez sans doute, un regard extérieur peut parfois résoudre aisément une impasse à laquelle même les plus grands écrivains du monde sont un jour inévitablement confrontés. Même si vous considérez, avec votre modestie notoire, que vos écrits, en l’état actuel, ne sont que des brouillons, je vous propose de nous envoyer toutes vos pages dès que possible. Il est crucial que le roman sorte cette année, afin qu’il soit boosté par le succès de L’Eunuque et par les fêtes de Noël.
Avec mes amitiés fraternelles,
Petrus