Ces gens-là
28 février 2019
Après une nuit à l’hôpital, je passe chez moi pour enfiler un bermuda et retourne à la plage pour trouver, assis au poste de secours, le sauveteur qui m’a secouru. Le sergent Agenor est un beau Noir d’environ quarante ans, mais il est vrai que les gens de sa race paraissent en général plus jeunes qu’ils ne le sont. Il me serre la main sans se lever, m’autorise à occuper une chaise en aluminium à côté de lui et se dit vexé lorsque je lui tends un billet de cinquante reals, qu’il refuse. Les jumelles suspendues à son cou, il montre du doigt un groupe de mouettes qui volent dans une formation en V, comme une escadrille, et m’assure que le temps va changer d’ici demain. Puis il baisse les yeux pour consulter son portable et passe un bon moment à échanger des messages et à rire d’une blague, peut-être une scène de sexe bizarre. Me sentant en trop, je le remercie encore une fois de m’avoir sauvé la vie et lui dis au revoir, prétextant du travail. Il croyait que j’étais à la retraite à cause de mon apparence et des heures oisives passées sur la plage, mais ne semble pas vouloir prolonger la conversation :
— Que Dieu vous garde.
Il était retourné sur son portable lorsqu’en partant je lui dis que je suis écrivain, ce qui éveille sa curiosité :
— Journaliste ?
— J’écris des livres.
— Des livres de reportage ?
Il a dû s’enthousiasmer à l’idée de donner des interviews, et pour ne pas le décevoir, j’affirme sans mentir que je peux même le portraire dans un roman.
— Vous voulez raconter mes histoires ?
— Je peux en inventer d’autres, si vous me le permettez.
— Et si ça me plaît pas ?
— Je change votre nom.
— Et vos histoires, vous les inventez aussi ?
— Bien sûr, dans mon livre, je suis qui je veux. Je peux même vous sauver de la noyade.
— Dans le livre, vous êtes blanc ou noir ?
— Hein ?
— Vous êtes blanc ou noir ?
— Bonne question.
Je me rends compte que je ne me suis jamais soucié de préciser ma couleur dans mes romans. Il est curieux que, dans un pays où presque tout le monde est noir ou métis, aucun auteur n’écrirait « aujourd’hui j’ai rencontré un Blanc… », ou « un Blanc me salua… », ou « le sergent Agenor est un beau Blanc d’environ quarante ans, mais il est vrai que les gens de sa race… ».
— Moi, je suis plutôt télénovelas, mais ma femme, elle aime bien lire.
— Qu’est-ce qu’elle aime ?
— Il faut lui demander. Vous voulez connaître mon repaire ? C’est juste là, dans le Vidigal.