Ces gens-là
2 septembre 2019
Le lecteur qui a payé pour ce livre a le droit d’exiger un compte rendu de mes rencontres avec Rebekka durant la période où je n’ai rien enregistré ici. Eh bien, je dis que nous nous sommes vus tous les jours de la semaine, toujours pendant les heures de travail de son mari. Nulle malice dans ces dires : jusqu’à ce jour, rien ne s’est passé entre nous que Rebekka ait eu besoin de lui cacher. Il devrait même me remercier d’avoir autorisé sa femme à accéder au manuscrit d’un écrivain chevronné ; le privilège d’être ma première lectrice, la déflorante lectrice d’un de mes romans, lui a donné confiance en elle. Dès la première page, elle a vu la traduction anglaise non plus comme un passe-temps, mais comme un métier stable qui lui assurerait un avenir au Brésil. C’est comme si le Brésil lui-même, jusqu’alors une sorte de distraction à ses yeux, était finalement devenu son pays d’adoption. Il était naturel qu’Agenor ressente une certaine jalousie, mais pour préserver son mariage il ne pouvait exiger de sa femme qu’elle ne fasse rien d’utile dans sa vie à part enseigner l’anglais aux enfants de la favela. De la même façon, j’étais jaloux de Maria Clara lorsqu’elle passait ses journées à échanger des messages avec des auteurs étrangers, plongée dans la traduction de romans captivants. Si elle en avait l’occasion, ma femme aussi s’assoirait seule avec un romancier dans une chambre d’hôtel pour dissiper des malentendus, clarifier des expressions idiomatiques, être en désaccord, discuter en tête à tête, rire, s’émouvoir, garder de longs silences devant l’intraduisible. Avec Rebekka, cependant, nous ne nous sommes jamais retrouvés face à face ces jours-là. Bien qu’inexpérimentée, ou probablement à cause de cela, elle s’abstenait de me consulter et traduisait le livre à mesure qu’elle le lisait sur l’ordinateur. Elle arrivait à midi avec un carnet à spirale et un stylo bille, me faisait la bise et, avant de s’asseoir, soulevait un pan de sa minijupe pour sortir un joint de sa culotte. L’œil fixé sur l’ordinateur, elle allumait le pétard, prenait quelques bouffées jusqu’à se brûler les doigts, puis se mettait à lire et à écrire sans même prendre de pause pour un café. Je me plantais derrière elle, la tête penchée, pour saisir le va-et-vient de ses yeux, pour lire ses lèvres qui articulaient muettement mes mots, pendant qu’elle traçait des lignes penchées sur les pages non quadrillées de son carnet. À trois heures pile, elle cessait son travail, affirmait être de plus en plus amoureuse du livre, me disait au revoir en me lançant un baiser et ne me permettait pas de la raccompagner. Je la raccompagnais en pensée, voyant ses jambes nues monter la butte, là où personne n’oserait importuner la femme d’Agenor. Le reste de l’après-midi, je lisais et relisais les pages qu’elle avait lues, et qui me paraissaient bien sûr plus agréables après son passage. La nuit, je l’imaginais dans son lit à la lumière du téléphone portable, essayant de déchiffrer ses propres griffonnages sur le carnet, sachant qu’à ce moment-là je pensais à elle, son mari ronflant à ses côtés.