Ces gens-là

Chico Buarque · Chapitre 38 sur 63

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Ces gens-là

15 avril 2019

— Nos esprits sont connectés !

En m’ouvrant la porte, Maria Clara me dit qu’elle allait m’inviter ce soir même à dîner, et pour preuve elle me montre, dans le frigo, le repas qu’elle a préparé. Le morceau de viande assaisonnée sur un plateau est une palette d’agneau, mon plat préféré de son répertoire. Elle s’est fait couper les cheveux façon Coco Chanel et porte une robe courte qui laisse apparaître ses jambes rougies, telles que je m’en souviens les rares fois où elle prenait un bain de soleil. Elle me dit qu’elle a passé la matinée à la piscine, qu’elle y a nagé la brasse et le dos, plongé du plongeoir, s’est sentie comme une gamine. Elle voulait faire du sport, pleine d’allant, chose qu’elle n’avait pas faite depuis qu’elle a porté notre enfant. Pour maigrir, elle a commencé un traitement à base d’enzymes, et elle me demande si j’ai remarqué qu’elle parle en rimes. Elle projette même de parler en décasyllabes, pendant qu’elle traduit Le Songe d’une nuit d’été. Comme à l’époque où nous étions fiancés, elle s’amuse, sautille, rit tout le temps, fait des jeux de mots, me taquine avec des palindromes : la Maria Clara rime : Emir à Ral ça ira mal. Elle verse des croquettes dans la gamelle, caresse la tête du chien et me conduit ensuite dans sa chambre où Le Roi Lear, Hamlet et Le Songe d’une nuit d’été reposent sur le lit. Elle rapporte un pot de crème hydratante de la salle de bains, se tourne vers le mur et me demande de baisser la fermeture éclair de sa robe au niveau de la nuque. J’ai du mal à croire que j’enduis de crème son dos brûlant, et avant que mes mains ne dépassent les limites, notre fils entre dans l’appartement avec grand fracas. Il embrasse le chien, veut le promener, mais sa mère ne le laisse pas sortir le ventre vide. Elle met de l’eau à bouillir et cuisine pour l’enfant des nouilles instantanées, servies avec une sauce tomate en boîte, l’un des pires plats de son répertoire. Je la prends à part, mais Maria Clara a déjà deviné ce qui m’amène chez elle ; elle est au courant de l’ultimatum que la compagnie d’assurances m’a envoyé et elle ne laissera pas le père de son fils à la rue. Je sais qu’elle a un compte d’épargne et probablement des actions ou quelque chose de ce genre. Connaissant sa radinerie, je comprends que le don d’une petite partie, aussi modique soit-elle, de ses économies est un geste qui représente la plus douloureuse des démonstrations d’amour. Je cherche encore mes mots pour exprimer ma gratitude, lorsque Maria Clara m’accompagne dans mon ancien bureau où, en plus de la table de travail et de l’étagère pivotante, se trouve le canapé-lit où je dormais quand j’étais puni :

— J’ai eu une discussion avec le petit récemment. Il est heureux que tu restes avec nous jusqu’à ce que tu trouves où loger.

Les femmes ont ce don d’encager un sot comme si elles lui rendaient un grand service. Sans autre choix, je vais accepter avec résignation l’hospitalité de Maria Clara, conscient du fait qu’entrer librement chez elle, ce sera comme avoir la clef d’une porte qui ne s’ouvre pas de l’intérieur. Dès demain, j’apporterai mes affaires au fur et à mesure, mais pour ce soir j’ai acheté, en promo, une grande bouteille de vin du Rio Grande do Sul. On met étrangement longtemps à m’ouvrir la porte, et lorsque mon fils surgit enfin, je ne sens nulle odeur de rôti. Dans le silence de l’appartement, j’entends glisser les tongs de Maria Clara, qui apparaît en robe de chambre dans le salon. Supposant qu’elle a pris du retard à cause de ses traductions, j’offre mon aide pour l’agneau, mais elle passe à travers moi avec un regard inexpressif. Elle entre et sort de la chambre du fils, qui dort déjà ou fait semblant de dormir, veillé par le chien, ses deux pattes avant sur le lit.

— Où est mon mari ? demande Maria Clara.

Pour autant que je sache, elle n’a jamais eu d’autre mari, mais ma réponse se perd dans le vide, car ce n’est pas à moi ni à personne qu’elle a adressé sa question. Elle se rend dans la cuisine à pas lents, ouvre et ferme lentement le frigo, se traîne jusqu’à mon bureau et répète d’une voix pâteuse :

— Où est mon mari ?

Elle revient dans sa chambre les yeux fermés et se laisse tomber à plat ventre sur le couvre-lit. Sur sa table de chevet, je trouve ceci :

— une plaquette presque complète de Frontal, comprimés, 2 mg ;

— une plaquette à moitié pleine de Dormonid, comprimés, 15 mg ;

— une plaquette presque vide de Lexapro, 20 mg ;

— une plaquette vide de Prozac, 20 mg ;

— divers comprimés non identifiés.

Dans le tiroir de la table de chevet, il y a d’autres plaquettes et des boîtes fermées de ces mêmes médicaments, ainsi que d’autres anxiolytiques, somnifères et antidépresseurs. Je ramasse toute cette pharmacie et bouche presque la cuvette des toilettes avec des boîtes en carton émiettées, des blisters et des comprimés. Sur le comptoir de l’évier, je tombe sur son portable qui affiche plusieurs appels entrants et sortants d’un certain Dr Kovaleski. Sur sa messagerie, où j’entends une voix à l’accent argentin, je me présente comme le mari de madame Duarte et demande qu’on m’appelle d’urgence sur son portable ou sur mon téléphone fixe, à tel numéro. Je me couche sur le canapé-lit du bureau, où je fais même un petit somme, rêvant que je suis puni et que j’ai mal au dos. Je me réveille avec une douleur au dos, comme chaque fois que je dormais sur ce grabat, et vais voir Maria Clara, qui ronfle paisiblement, étendue de travers sur le lit double. Il ne fait pas encore jour, je m’allonge un peu devant la bibliothèque, et je me rappelle soudain que je dois inspecter la dernière étagère. Je l’explore sur la pointe des pieds, monte sur la chaise ergonomique pour mieux voir, mais ne trouve rien sinon des statuettes en terre cuite. Je parcours les livres de haut en bas, et derrière Macbeth, à hauteur des yeux de Maria Clara, je trouve le maudit revolver, que j’attrape du bout des doigts. Je dois le faire disparaître, et mon premier réflexe serait de le jeter par la fenêtre, sans savoir s’il est chargé ou non. Le revolver ne rentre pas dans la poche de mon sweat-shirt, et avant de prendre l’ascenseur, je l’accroche par la crosse à la ceinture élastique de mon pantalon, sentant dans un frisson son canon froid me frotter l’aine. Le résultat est un volume suspect, un peu priapique, qui n’échappe pas aux yeux du gardien de nuit. Il n’y a personne dehors, mais, à mesure que je monte la rue, je remarque que l’élastique se détend, incapable de supporter le poids de l’arme. Je change de trottoir, là où il n’y a pas d’immeubles, et je cherche dans mon pantalon le revolver qui est descendu le long de ma cuisse gauche et risque de faire feu en touchant le sol. Sur le trottoir étroit et sombre, je poursuis ma route, le revolver en main, sans craindre de tomber sur des piétons à cette heure avancée de la nuit. Je me sens invisible jusqu’à ce que le vigile de la résidence du consul du Japon me salue :