Ces gens-là
27 février 2019
Duarte regarda vers le bas, hésita, et au dernier moment renonça à se lancer des quatre ou cinq mètres de hauteur. À la manière des chevaux, les vagues pressentent, repoussent et expulsent ceux qui les montent sans confiance, et il risquait par conséquent de se fracasser la colonne vertébrale. Aussi se laissa-t-il porter encore un peu par la houle, là où les vagues gonflent avant de déferler. Peu à peu, synchronisant sa nage avec le courant, il en laissa passer une, deux, trois, pour enfin commencer sa descente dans le creux de la vague parfaite, sans cesser de bouger les bras. Il nagea de plus belle jusqu’au moment où elle allait se briser, et c’est alors qu’il jeta les bras en arrière et, la tête en avant, flotta sur l’écume jusqu’au sable où, dans l’eau peu profonde, il faillit se râper le torse. Victorieux, il affronta plusieurs fois le brisement de la mer, et bientôt aucune vague ne put lui résister, il les chevauchait toutes, y compris sur le dos. Les baigneurs avaient du mal à croire que ce bel homme au corps d’athlète, qui revivait ses jeux d’enfant ayant grandi au bord de la mer, était un sexagénaire. Enthousiasmé, Duarte se promit d’y emmener son fils dès le lendemain, car s’il fallait compter sur sa mère surprotectrice, le gamin n’était même pas près de tremper les pieds dans une piscine. Il l’imagina en train d’essayer d’imiter son père, qui à son âge maîtrisait déjà l’art du bodysurf, comme on appelle maintenant le fait de surfer avec son corps. Ou peut-être, émerveillé par les vidéos des vagues géantes d’Hawaï, demanderait-il à sa mère pour son anniversaire une planche de surf professionnelle et une combinaison en caoutchouc. Son père aurait alors bien du mal à le convaincre que les vagues, on les attrape dans l’intimité de l’eau, en ouvrant les épaules comme il le faisait autrefois, lorsque même les planches en bois étaient dédaignées, ainsi que ces palmes ridicules, cela va sans dire. Les enfants, ça ne supporte pas ce genre de discours, ces autrefois, ces avant, ces de mon temps, et bientôt le gamin allait se mettre debout sur la planche, et jaillir des vagues, et tournoyer sur les vagues, et traverser sans se mouiller les tubes formés par les vagues, au lieu de barboter dans l’eau comme son père. Pourvu qu’il devienne riche et célèbre, pensa Duarte, qui fatigué des plongeons se laissa flotter dans l’eau calme, au-delà du brisement des vagues, en regardant le ciel sans nuages. C’est là que lorsqu’il était enfant, il crut un jour avoir pied et, sentant le sol se dérober sous lui, manqua d’élan pour revenir à la surface, but la tasse, fut pris de panique, et n’émergea que pour voir le ciel sans nuages et agiter la main comme dans un adieu. Pire que la noyade, il dut subir l’humiliation d’être hissé hors de l’eau par un gamin plus petit que lui, qui le déposa sain et sauf sur le sable, exposé aux regards des badauds. Plongé dans ses souvenirs, Duarte tarda à s’apercevoir qu’à cause d’un courant oblique il ne s’éloignait pas seulement de la plage, mais s’approchait d’un rocher au pied de la falaise. Tentant de résister, il fut pris d’une crampe. Les muscles de sa cuisse gauche se contractèrent de telle manière qu’il lui était impossible de se maintenir à la surface, et encore moins de nager à contre-courant. En position verticale, la bouche immergée, il retint son souffle tant qu’il le put, puis but la tasse, suffoqua, vit tout en noir. Il pensait que dans ses derniers instants il reviendrait sur sa vie passée, mais le seul souvenir qui lui vint à l’esprit fut une photo en noir et blanc prise sur la plage : lui en couche-culotte dans les bras de sa mère en maillot de bain, la plus belle femme du monde.