Ces gens-là

Chico Buarque · Chapitre 32 sur 63

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Ces gens-là

24 mars 2019

Rebekka est une petite Blanche d’une vingtaine d’années, elle parle portugais avec un accent et s’est fâchée avec Agenor en me voyant arriver à l’arrière de sa moto ; s’il l’avait prévenue, elle se serait mieux habillée pour recevoir un aussi illustre visiteur. Elle porte un petit short blanc souillé de terre, car elle s’occupait des enfants dans le potager communautaire. Elle me dit de ne pas faire attention au désordre du salon, demande à Agenor de me servir quelque chose et monte prendre une douche.

Leur repaire, comme il dit, situé en haut de la butte, est une maison en brique de trois étages surmontée d’une terrasse à demi couverte par un auvent en amiante. Dès la ruelle, j’avais remarqué cette bâtisse dont la façade est composée d’azulejos transversaux verts et jaunes. Il fait chaud à l’intérieur, mais Agenor allume le ventilateur de plafond et m’offre une bière fraîche. À travers la fenêtre, nous découvrons au loin les plages du Lebon, d’Ipanema, de l’Arpoador et l’océan avec ses îles et ses bateaux, sous un ciel aux nuages roses de fin d’après-midi.

— J’échangerai ça pour rien au monde. J’ai déjà déménagé quatre fois, ici, dans la favela du Vidigal, une maison par mariage. Rebekka non plus, je l’échangerai pas, contre aucune femme.

Vu l’attention avec laquelle il l’observe monter et descendre l’escalier, je suis convaincu de la véracité de ses paroles. Rebekka est habillée maintenant d’une jupe à fleurs et d’un T-shirt portant l’inscription Hocus Pocus ; ses cheveux roux et frisés sont humides. Elle reçoit un exemplaire de mon Eunuque du castel royal avec un large sourire et me demande la signification du mot palais. Malgré ses petites difficultés avec notre vocabulaire, elle se débrouille déjà très bien à l’oral et promet de s’efforcer de lire mon roman. Elle remarque que l’édition doit être très ancienne, à en juger par la photo sur la jaquette où l’on me voit les cheveux bruns avec un éclat dans les yeux que je n’ai plus. La couverture, qui représente la photo floue d’une scène de théâtre, lui rappelle celle d’un roman américain de H. Balthasar, l’une de ses idoles. Elle s’étonne que je ne le connaisse pas, mais elle me conseille de le lire dans l’original, car on lui a dit que la traduction brésilienne est tout juste passable. Non, elle n’est ni anglaise ni américaine, elle est hollandaise, d’Utrecht, où l’anglais est une deuxième langue.

— Pourquoi tu parles pas à notre écrivain de la petite école pour les enfants ?

— Mon amoureux est bête, il a cru que vous vouliez écrire un livre sur nous.

— Rebekka a quarante élèves qui suivent ses cours d’anglais.

— Quarante et un, si je te compte aussi.

— Mais nos cours d’anglais à nous, on les fait au pieu.

— Ah, tu me fais honte, mon amoureux.

— Elle prend aussi soin du potager derrière l’église.

— C’est mon amoureux qui a trouvé le terrain.

— Je suis un grand ami du pasteur.

— Regardez comme les potirons sont gros.

Rebekka va nous préparer une galette de tapioca fourrée au potiron, mais elle dit à son amoureux qu’elle veut, avant ça, chanter pour moi. Agenor attrape une guitare derrière le canapé, joue une introduction et regarde sa femme, qui perd son accent quand elle entonne la chanson d’Orfeu Negro :

Matin, si beau matin

Une nouvelle chanson dans la vie

Elle était enfant quand, pour la première fois, elle a entendu un vieux vinyle de sa famille en langue brésilienne. Elle a appris toutes les chansons par cœur, qui parlent semble-t-il du mythe grec d’Orphée, mais un Orphée noir des favelas de Rio. À force de rêver de Rio, elle est venue ici avec des amis hollandais pour un festival de rock, a eu la chance de tomber sur Agenor et a décidé de rester. L’amoureux était en tous points semblable à l’Orphée qu’elle imaginait dans son enfance :

Des cordes de ma guitare

Qui n’a cherché que ton amour

En regardant cette scène idyllique, j’ai l’impression que le couple s’est préparé avec soin pour faire bonne figure dans mon roman. Surtout avec la complicité du clair de lune, qui entre maintenant par la fenêtre et fait ressortir les taches de rousseur de Rebekka. Puis un cafard volant se pose sur le Hocus Pocus de son T-shirt et Agenor lui donne une tape sur la poitrine.

— Pourquoi t’as fait ça, Agenor ?

Le gros cafard tombe sur la cuisse de Rebekka.

— Laisse-le tranquille, le pauvre.

Agenor, d’une autre tape, jette l’insecte par terre. Le cafard déploie ses ailes, mais avant qu’il puisse s’envoler Agenor l’écrase avec sa sandale.

— Quelle horreur, Agenor !

Moi aussi je suis contre la violence, mais j’avoue que je préfère voir cette chose visqueuse sur le carrelage plutôt qu’un cafard vivant sur Rebekka. Mais la jeune fille n’est pas de cet avis :

— Espèce de brute ! Sergent poltron !

— Ça va pas, Rebekka ?

— Le cafard, il était gentil.

— T’as encore fumé, c’est ça ?

— C’est toi qui bois trop.

Elle lui arrache le verre des mains, jette la bière par la fenêtre et s’en va en pleurant vers la cuisine, où il la rejoint. J’entends encore, devant la porte donnant sur la rue :

— Si tu me touches, je porte plainte au commissariat des femmes.

— Parle moins fort, Rebekka.

— Ne me prends pas pour une de tes putains.

Alors que j’atteins la rue, Agenor essaye encore de me retenir :

— Attends au moins la galette de tapioca.

— Merci, mais j’ai un repas de famille.

— Je t’y emmène.

— Je vais prendre un taxi en bas.

— Rebekka et moi, on n’est pas comme ça.

— Rentre chez toi, nettoie le cafard et fais un câlin à ta femme.

— Que Dieu te garde.

Après avoir descendu la ruelle sombre, j’hésite entre prendre à droite ou à gauche. À droite, je vois passer deux gros rats de la taille d’un grand chat. À gauche, je m’engage dans une rue sans issue, qui mène à un rocher où il semble y avoir un point de vente de drogue. Sous les regards des probables trafiquants, je fais demi-tour, envisage de revenir chez Agenor, mais la ruelle est maintenant occupée par cinq ou six hommes. Je prends le chemin des gros rats et me vois bientôt en train de descendre la rue en courant, sans regarder derrière moi, guidé par une lumière froide et de la samba à plein volume. La musique vient de la sono d’une voiture stationnée devant un bar vide et très éclairé, avec une table de minibillard au milieu. Les clients boivent et prennent l’air, adossés contre la voiture musicale ou assis sur leurs motos. Ils me regardent, se regardent, et un petit gros portant un pantalon en cuir me demande :