Ces gens-là

Chico Buarque · Chapitre 34 sur 63

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Ces gens-là

3 avril 2019

Pour un écrivain qui comme moi aime marcher, j’avais pensé que ça ne me coûterait pas grand-chose de faire plaisir à Maria Clara et de promener son labrador de temps en temps. Maintenant, attelé à lui, je suis obligé de marcher de travers et de prendre, livré à ses digressions, des chemins non désirés. Je dois ralentir toutes les trente secondes et interrompre le flux de mes pensées pour le voir faire ses besoins. Quand c’est moi qui m’arrête sur le trottoir pour fixer mon esprit sur une lueur soudaine, il tire sur sa laisse pour provoquer un chat ou un pitbull. Nous nous débattons ainsi jusqu’à arriver devant chez Maria Clara, où il tire brutalement sur sa laisse, s’échappe, traverse la rue comme un fou et va fourrer son museau entre les grilles de l’immeuble. Nous nous étions mis d’accord pour que le portier ouvre le portail afin que le chien monte l’escalier dans la foulée, tout comme il descend toujours seul en traînant la laisse. Mais cette fois, le portier vient me prévenir que madame Maria Clara est partie chez le médecin avec son fils, et que le syndic interdit la présence d’animaux domestiques dans le hall d’entrée. Comme je n’utilise pas de portable et qu’il n’a pas le numéro de Maria Clara, la seule solution serait d’emmener le chien chez moi, s’il n’était pas figé devant le portail, menaçant quiconque essayerait de l’en déloger. Je ne peux rien faire d’autre que de m’asseoir avec lui sur le trottoir et attendre, espérant que mon fils n’ait rien de grave. J’en profite pour regarder les passants, un livreur, un facteur, des nounous vêtues de blanc avec des poussettes, des jeunes habillés pour aller en salle de sport, un vendeur de balais piassava ou des éboueurs qui ramassent les ordures. À la tombée de la nuit, l’animal, peut-être rattrapé par l’ennui, devient plus docile, et je parviens à passer chez moi en sa compagnie, autant pour vider ma vessie que pour transcrire les mots qui m’ont traversé l’esprit entre-temps. Je pisse longuement avec le consentement du chien, mais dès que je m’installe devant l’ordinateur il décide de m’enquiquiner. Après avoir reniflé mes roustons, il se met à tourner autour de sa propre queue, à l’image de mes circuits habituels dans l’appartement. Comme Maria Clara ne répond pas à mes appels, je le distrais avec un de mes vieux romans stockés, qu’il met en pièces en moins de cinq minutes. Il doit avoir faim, car il attrape maintenant le journal dans les toilettes et se met à mâcher les infos : des soldats tirent quatre-vingts coups de feu contre une voiture de famille et tuent un musicien noir. Il est vraiment impossible de donner libre cours à mes fantasmes en présence de ce chien qui aboie, grogne et renifle sous la porte. Il ne se calme que lorsque je lui passe le collier, et en sortant de l’immeuble je tombe sur mon fils, qui était venu le chercher. Il me semble en forme, et j’interprète son regard comme une invitation à l’accompagner chez lui.

La porte de l’appartement est entrebâillée, et pendant que tous deux sont dans la cuisine, j’attends Maria Clara dans le salon. Comme elle ne vient pas et ne me répond pas, je claque la porte entrouverte, entre dans la chambre à pas feutrés et la trouve couchée en position fœtale, portant un chemisier et une jupe, les cuisses nues. Je murmure son prénom, mais elle dort d’un sommeil profond et, avec une sorte de pudeur, je couvre ses jambes avec le drap. En plusieurs années de mariage, je n’ai jamais vu nos draps aussi froissés, ni ses livres ainsi ouverts, retournés sur le sol. Chez quel médecin êtes-vous allés ? je demande dans la cuisine à mon fils, qui s’est jeté entre-temps sur un seau de pop-corn, à l’image du chien avec les croquettes dans sa gamelle. Quand l’enfant entre dans sa chambre, je repose ma question, mais il fait semblant de ne pas m’écouter. Il dit ouais, il dit hé, fait des petits bonds, puis il enlève son bermuda et se couche en slip sans retirer son T-shirt Batman. Tu ne vas pas te brosser les dents ? je demande, mais autant interroger le chien, qui ronfle déjà au pied du lit. Je cherche une petite place où m’asseoir, je toussote, je me mets à fredonner la chanson de Rebekka, et je suis ému de voir que mon fils s’est endormi avant le troisième vers. J’entends encore quelques rythmes de funk au loin, et ce n’est qu’alors que je remarque les écouteurs, que je retire de ses oreilles avec les attentions d’une mère. Je me retiens de passer les doigts dans ses cheveux, comme ma mère passait les siens dans les miens, également bouclés : mon fils.