Ces gens-là
1er février 2019
Dieu m’a gardée d’avoir un fils avec Duarte. Je pressentais déjà qu’il ne ferait pas un bon père, vu comment il ignorait ce lourdaud de fils qu’il avait eu avec sa première femme. Il se trouve qu’à cette époque je voulais à tout prix être mère, ne serait-ce que pour rendre l’autre idiote folle de jalousie. À trente-cinq ans, j’approchais de la limite pour avoir une grossesse sans risques et, dans le doute, avec Duarte, nous avons baisé pendant des mois, jour et nuit, et pas seulement les jours où j’étais fertile. Comme je ne tombais pas enceinte et que je n’avais pas de problème d’ovulation, le gynéco a proposé que Duarte fasse un examen de fertilité. On a recueilli son sperme dans un laboratoire, ce qui n’était après tout qu’une branlette en ma présence, et on a découvert qu’il souffrait d’azoospermie, autrement dit qu’il était stérile. Il a pété un plomb et s’est mis en tête qu’il élevait un fils qui n’était pas le sien, mais sans doute la progéniture d’un écrivain de merde, un de ces gringos qui viennent se bourrer la gueule dans les foires du livre. Comme j’étais encore dans ma phase un peu féministe, j’ai compati avec son ex-femme au nom de la sororité. J’ai convaincu Duarte de garder son flegme, de ne pas humilier l’autre morue avec des plaintes en justice et des tests ADN, ni de la salir chez la maison d’édition où ils avaient des amis en commun. Je lui ai rappelé que le médecin avait expliqué que l’obstruction des canaux pouvait être la conséquence d’une infection vénérienne ou d’un traumatisme plus récent. Selon le docteur, une simple intervention chirurgicale, comme celle qui renverse une vasectomie, le rendrait aussi fier reproducteur qu’un étalon. Mais Duarte, piqué au vif, ne voulait pas discuter ni entendre parler de chirurgie, et c’est à partir de ce jour-là qu’il a cessé de me désirer au lit. De mon côté, j’ai commencé à travailler sur le projet d’éclairage de la résidence ombragée de Napoleão Mamede dans le Cosme Velho. Dans ses salons, désormais étincelants, j’ai eu l’occasion d’assister à des réunions avec des universitaires, des magistrats, des économistes, des religieux, des politologues et d’autres figures de proue de notre société. Moi, Rosane, qui avais toujours été une simplette, j’ai commencé à m’intéresser aux discussions sur l’orientation du pays, tandis que Duarte, le diable au corps, s’adonnait aux putains. Dieu m’a gardée d’avoir un fils avec Duarte.