Ces gens-là
6 mars 2019
Le cœur ardent,
Duarte
6 mars 2019
En descendant de chez moi pour laisser ma lettre au portier de Maria Clara, je découvre que ma rue est barrée et assaillie par les klaxons. J’ai d’abord pensé que c’étaient des gens qui fêtaient encore le carnaval, mais non. Au milieu de la rue, face à son immeuble, il y a quatre voitures de police avec des lumières bleues et rouges qui tournent sur leur capot. Plus bas, je vois une longue file de véhicules à l’arrêt, y compris le bus scolaire de mon fils. Mon fils est juste là, dis-je bêtement au policier qui me barre le passage avec la crosse de son fusil. Je rejoins les autres résidants, les passants et un livreur à moto derrière le mur de la résidence du consul japonais, d’où l’on peut avoir une vue partielle sur l’immeuble de Maria Clara. Il y a un cambrioleur et un otage à l’intérieur, me dit-on à mi-voix, et les chuchotements autour de moi me donnent l’impression d’être sur un plateau de cinéma, ou d’assister au tournage en extérieur d’une télénovela. Dans le silence de la rue, on n’entend que la voix retentissante d’un policier qui à travers le mégaphone donne des instructions au protagoniste de l’action. Il conseille à l’assaillant de quitter tranquillement l’immeuble, de ne pas faire de mal à l’otage et d’avoir confiance en la justice. Ses paroles sont déformées par le son métallique du mégaphone. Derrière les vitres du hall d’entrée, je vois deux formes indistinctes qui, d’après un grand chauve à côté de moi, sont celles de l’assaillant et du portier. Il me murmure encore que le cambriolage a été signalé à la police par un voisin, car l’habitante de l’immeuble appelait à l’aide. Je n’ose penser à Maria Clara, car de tout le quartier elle serait la dernière à se faire cambrioler, n’ayant chez elle aucun objet de valeur, si ce n’est ses livres. Je peux maintenant voir le métis encagoulé qui sort du hall derrière le portier, qu’il tient, le bras gauche autour de son cou et le canon du pistolet contre son oreille droite. Accrochés de la sorte, ils avancent à petits pas dans la cour qui sépare l’immeuble du portail de la rue, où quatre policiers les attendent, leurs fusils baissés. Le policier au mégaphone lui ordonne de se mettre par terre avec l’otage et de lâcher son arme, mais le duo continue à progresser lentement jusqu’au portail. Le cambrioleur agite son pistolet comme un coton-tige dans l’oreille du portier, qui actionne la télécommande du portail. Lorsqu’ils atteignent le trottoir, les policiers reculent de deux pas. Le duo avance encore d’un pas et les policiers reculent encore de deux. Alors l’assaillant regarde à droite, à gauche, puis l’immeuble derrière lui, et il semble évident qu’il s’agit d’un amateur qui n’a pas prévu sa fuite. C’est foutu, dit le livreur à moto. Voulant apparemment se rendre, le cambrioleur lâche le portier puis baisse son arme, mais secoue tout à coup la tête et tombe au sol. C’est une balle qui l’a touché au front, tirée peut-être par un sniper depuis une fenêtre voisine. Couché sur le dos, son corps tout entier se contorsionne sous l’assaut d’autres tirs à bout portant. Après qu’il s’est calmé, les flics continuent à lui tirer dessus, au ventre, à la poitrine, au cou, à la tête, ils le tuent plusieurs fois, comme on tue un cafard à coups de savate, sous les hourras et les applaudissements des spectateurs qui descendent des immeubles et sortent des voitures pour rejoindre la scène de l’exploit en courant. Le policier au mégaphone retire d’un seul coup la cagoule sanglante de l’individu et, voyant son visage déformé, je reconnais à contrecœur le promeneur de chiens que j’avais accueilli chez moi. La police ne parvient pas à empêcher les badauds de frapper le corps à coups de pied, et je frémis en voyant mon fils s’en approcher. Je parviens à l’éloigner du mort, mais il veut simplement aller voir les policiers qui posent pour des selfies avec leurs admirateurs. Le tirant par le bras, je l’emmène à l’intérieur de l’immeuble et, encore dans l’ascenseur, nous entendons déjà son chien aboyer. Je sonne, personne ne m’ouvre, je crie le nom de Maria Clara, je demande à l’enfant s’il n’a pas la clef, mais il ne la trouve pas dans son sac à dos. Je sonne encore, je cogne sur la porte, l’enfant pleure et le labrador n’arrête pas d’aboyer. Je me jette contre la porte en bois massif, avant que Maria Clara l’entrouvre enfin, le visage encore plus pâle que d’habitude. Elle est enveloppée d’une serviette de bain, ses cheveux gouttent sur ses épaules et elle me regarde comme si elle ne me reconnaissait pas. Elle voit son fils, bafouille quelque chose, mais celui-ci est déjà allé embrasser le chien, enfermé dans mon ancien bureau. Le salon est sens dessus dessous, les tableaux sont par terre, le canapé a été traîné loin du mur et, dans la cuisine, le frigo a été renversé. En revenant dans sa chambre, Maria Clara me permet de voir les marques d’ongles sur son dos, son dos à elle, ce dos-là, des sillons rouges sur sa peau presque transparente.
Suivis par le portier, deux policiers entrent dans l’appartement en demandant l’occupante, et sont à deux doigts d’envahir la chambre où Maria Clara doit être nue. Elle s’habille, leur dis-je, et en me voyant leur barrer le passage, ils exigent mes papiers et, avec rudesse, demandent ce que je fais là. J’étais passible d’être arrêté comme suspect si le témoignage du portier, qui m’a vu monter avec mon fils après l’action de la police, ne m’avait pas sauvé. Je n’aurais pas dû pénétrer les lieux avant les autorités, me fait remarquer un capitaine plus énervé que les autres, ce à quoi je réponds que les autorités ont mis du temps à venir, occupées qu’elles étaient à prendre des photos avec les passants. Je suis sur le point d’être arrêté pour outrage lorsque l’apparition de Maria Clara, toute de noir vêtue, impose la gravité à tout le monde. Elle se rend directement dans le bureau, où l’enfant est toujours accroché au chien, et s’accroupit pour l’embrasser mais il la repousse avec un grognement. Le major nous signale que nous devons évacuer les lieux, que l’appartement sera mis sous scellés jusqu’à l’arrivée des experts. D’accord, je peux héberger ma famille chez moi, mais le major nous informe que madame Maria Clara doit se rendre au commissariat pour faire une déposition et soumettre le corps du délit à l’examen. C’est la loi, dit le major devant la résistance de Maria Clara, qui ne veut pas porter plainte, car ce pauvre diable n’a rien fait d’autre que fouiller l’appartement à la recherche d’un coffre inexistant. Farouche, même dans une position aussi vulnérable, cette femme aurait été capable de cracher au visage de ce cocu de major si elle l’avait vu décharger son arme sur le corps inerte allongé par terre. Je suis plus sage, mais en voyant ma Maria Clara dans les bras de ce flic, je me demande s’il ne serait pas moins cruel de l’imaginer violentée.