Ces gens-là
13 février 2019
— Ah, c’est encore toi. Qu’est-ce qu’il y a, maintenant ? Je t’ai déjà dit non. Il y a rien à réfléchir. Bien sûr que tu me déranges. Je vais très bien, si tu veux savoir. Aujourd’hui, ça allait, mais l’autre jour son fils a pris la mouche. Bien sûr que je m’entends avec toute la famille. Je fais partie de la famille, si tu veux savoir. Pas maintenant, mais on va se marier avant la fin de l’année. Ah, Duarte, ça sera pas pire que notre mariage en tout cas. C’est ça, t’étais toujours fourré à la maison comme un tatou dans son terrier. Moi ? C’est pas drôle du tout. Écoute, mon pote, je vais être obligée de bloquer ton numéro. Tu me manques que dalle, figure-toi. Tu te prends pour qui ? C’est fini entre nous, Duarte. Je sais. Quels admirateurs ? Me fais pas rire. Ça fait des siècles que tu publies pas une putain de ligne. Un nouveau roman ? Tu peux bien le publier, mais qui c’est qui veut encore lire un livre plein de putasseries et de gens misérables ? Moi, une alpiniste sociale ? Je viens d’une bonne famille, espèce de connard, tu sais bien que mes parents étaient diplomates. Napoleão est un putain d’entrepreneur, si tu veux savoir. Jaloux de quoi ? Il sait même pas qui t’es. Ça se fait pas de demander ce genre de chose. Je sais. Quoi, toi et moi ? Je pense plus à ces choses-là, Dieu merci. Je vais raccrocher. Arrête avec ça, mon pote, un peu de respect. Never, my dear, no chance. Ça suffit, je vais raccrocher. Parle, je t’écoute. T’es vraiment un con, Duarte, je vais raccrocher.
15 février 2019
Partout dans le monde les clubs sélects ont leurs règles strictes, et il est plus facile pour un chameau de passer par le cul d’une aiguille que pour un nouveau riche d’entrer, par exemple, au Country Club. Cette phrase devrait s’appliquer à l’amant de Rosane, et non à moi, car j’ai hérité de la carte de membre de mes parents et j’ai toujours été populaire auprès des employés. Mais j’ai rapidement compris qu’un ex-membre du club, c’est un peu un ange déchu, et si l’on ne m’a pas traité avec le plus grand mépris, c’est uniquement parce que j’étais là en tant qu’invité de Fúlvio Castello Branco. Fúlvio pense que je suis parano, il ne perçoit pas d’hostilité dans les regards qu’on me jette dans la véranda où nous buvons un gin-tonic. Il dit même que c’était certainement moi, au contraire, qui avais des préjugés en quittant le club ; comme sa femme, du reste, qui est riche comme Crésus et n’aime pas les riches. Or, si j’ai vendu ma carte de membre, c’était uniquement pour pouvoir supporter le train de vie de mon mariage, au moment où je suis allé habiter avec Rosane devant la plage du Leblon et que je me suis presque ruiné. Intéressé par la finance, Fúlvio me demande combien de livres j’ai publiés, combien j’en ai vendu en moyenne, combien je gagne en pourcentage et, malgré les chiffres enflés que je lui donne, il plaint mes maigres profits. Il a espoir que mes romans soient adaptés au cinéma, car avec un bon scénario, un apport financier et une campagne publicitaire, un film, ça peut rapporter des millions. Ou peut-être pas, car en ces temps austères, le type qui met quelques sous de côté pour le divertissement ne va pas les dépenser dans le cinéma national. Cela dit, son cabinet d’avocats possède des clients puissants, parmi lesquels des multinationales qui exercent dans les domaines les plus divers. En discutant habilement avec eux, ils pourraient d’ailleurs s’engager à produire ces films à l’étranger, ce qui m’ouvrirait de nouvelles fenêtres d’opportunité, selon ses mots.
Le soleil se couche et les membres du club s’en vont les uns après les autres, des hommes d’un certain âge qui saluent Fúlvio, le visage grave, et des jeunes hommes trapus accompagnés de jeunes femmes sveltes, qui passent les yeux rivés sur leur portable. Je me demande en souriant si ces jeunes gens sont déjà entrés une fois de leur vie dans une librairie, et c’est à peine si je remarque la façon dont Fúlvio les accompagne du regard : ils ont l’âge de son fils. Après un long silence, il commande deux derniers verres de gin pur à un garçon sur le départ, alors que le club est plongé dans une semi-obscurité. Les yeux rougis, il se met à parler de sa femme, qui souffrait déjà de crises de nerfs depuis un certain temps et qui n’arrive pas à surmonter maintenant la perte du fils. Denise insiste pour que son mari prenne au plus tôt sa retraite, pour qu’il l’emmène enfin habiter leur fazenda dans les montagnes, au lieu de passer le restant de ses jours à défendre des voyous. Pour elle, le monde des affaires, c’est une énorme honte, surtout quand des gens du gouvernement sont impliqués. Bien qu’il ne soit pas toujours d’accord avec la naïve Denise, Fúlvio déplore malgré tout la toute-puissance de l’argent, les inégalités sociales et tous les nombreux fléaux du pays.