Ces gens-là

Chico Buarque · Chapitre 57 sur 63

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Ces gens-là

3 septembre 2019

Le jour où elle a terminé sa traduction, j’ai pensé que nous pourrions consacrer un peu de temps à des divertissements extralittéraires. Même si je ne suis pas trop fan de marijuana, je fumerais un joint avec elle sur le canapé, où nous nous ferions peut-être des confidences. Ensuite, nous prendrions une collation, boirions du vin, chanterions doucement, peut-être main dans la main, mais cela n’est pas arrivé, car elle est partie avant l’heure habituelle. Espérant lire la suite du roman, elle me laissait libre durant les prochaines semaines, consacrées au douloureux travail solitaire. Mais un auteur aussi expérimenté que moi n’est pas sujet à ces chichis qu’on appelle pannes de l’écrivain, et quelques heures suffiraient pour que je puisse exprimer avec des mots les idées qui bouillonnaient constamment dans ma tête. C’est ce que je lui ai dit, et elle m’a regardé, les yeux pleins d’admiration, s’est laissée enlacer, son corps pressé contre le mien, et a promis de revenir le lendemain à l’heure habituelle.

 

3 septembre 2019

Rebekka arrive en avance, sort un joint de sa culotte et s’installe devant l’ordinateur. Sur l’écran, les lignes que j’ai écrites entre hier et aujourd’hui :

Entre rêves et veilles, j’ai passé tout le petit matin à regretter le départ de Maria Clara, en compagnie de sa copine et de mon fils, pour Lisbonne. Personne ne m’ôtera de la tête l’idée que Laila voulait me séparer de ma famille juste au moment où je m’entendais à nouveau avec mon ex-femme et étais le plus attaché au garçon. C’est aussi Laila qui, sans doute, lui a interdit de lire les épreuves de mon nouveau roman, car elle sait que c’était la littérature qui nous avait réunis depuis le début et réconciliés dans les pires crises de notre mariage. Perverse, elle a fait ressortir la paranoïa latente de Maria Clara et l’a convaincue de rechercher cette sorte d’exil au Portugal. En parlant de paranoïa, j’ai moi-même eu envie un jour de me jeter sous le lit en entendant le ronflement des hélicoptères qui survolaient mon immeuble à l’aube. Avec le temps, je n’ai plus eu peur d’aller à la fenêtre pour les voir flotter cent mètres plus loin, les portières ouvertes sur des policiers armés. J’étais censé être réconforté par leur présence, eux qui patrouillaient pour protéger le quartier contre d’éventuels bandits terrés dans la brousse environnante. Une fois cette mission accomplie, les hélicoptères survolaient les montagnes en direction de la favela où, en vol rasant, ils tiraient des coups de feu au hasard. Puis je pensais à Rebekka, qui pourrait bien se trouver là, à découvert, s’occupant du potager communautaire ou quittant une classe d’anglais avec les enfants. La détresse qui s’emparait de moi en son absence était comme celle d’un père pour sa fille imprudente, ce qui rendait presque incestueuse l’attirance que je ressentais en même temps pour elle. Conscient qu’elle me désirait aussi, j’ai pris un jour mon courage à deux mains et décidé de lui offrir un refuge permanent dans mon appartement, où je la mettrais à l’abri des coups de feu et d’un mari possessif. Quand elle a fini sa journée de travail et s’est dirigée vers la porte en parlant avec enthousiasme de mon roman, je lui ai barré le chemin et l’ai prise dans mes bras. J’ai soulevé ses cheveux frisés et lui ai chuchoté à l’oreille que si elle m’acceptait comme son homme, cet appartement serait son nouveau foyer. Oui, je rêvais de l’épouser sur le papier, comme j’avais épousé Maria Clara vingt ans auparavant ; et comme à l’époque de Maria Clara, j’écrirais de nouveau des romans à profusion. Elle serait la femme aux traits changeants qui inspirerait des personnages si variés et si vraisemblables dans ma fiction. Après avoir entendu ma déclaration d’amour, Rebekka s’est mise à marcher