Ces gens-là

Chico Buarque · Chapitre 40 sur 63

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Ces gens-là

17 avril 2019

Les labradors, dit Agenor, sont d’excellents nageurs, certains sont même formés à secourir les noyés. Il demande à mon fils d’agiter les bras, et voilà que le chien nage vers lui avec une palme dans sa gueule. Pendant qu’ils roulent sur le sable, Agenor m’avoue qu’il a peur de perdre Rebekka. Il dit que je lui rendrais un grand service si je pouvais passer chez lui un de ces jours, et pas seulement pour qu’il rattrape le fiasco de la première visite. Il n’y a peut-être que moi qui puisse la dissuader de rentrer dans son pays, comme elle envisage de le faire depuis que la dernière tempête a provoqué des glissements de terrain et des morts. Ces derniers temps, elle est persuadée que les grosses pierres du sommet de la butte peuvent à tout moment rouler sur leurs têtes. Il lui a déjà expliqué que ces pierres sont là depuis l’ère des dinosaures, mais les paroles d’un sergent ne valent pas celles d’un intellectuel comme moi.

— Duarte !

Je suis stupéfait d’entendre mon fils m’appeler ainsi, et en me retournant je reçois une volée de sable dans ma bouche ouverte. Je serre la main d’Agenor, lui dis à bientôt en crachant des grains de sable, et cours derrière l’enfant qui court derrière le chien qui court derrière moi qui cours derrière l’enfant tandis que l’après-midi touche à sa fin.

 

17 avril 2019

Lorsque Rosane me sourit, ses pommettes semblent aussi postiches que de vraies pommes. Elle a sans doute eu recours à un comblement facial ou à des injections de Botox, mais je m’en moque. Elle peut bien me recevoir avec un visage trop maquillé, porter des bagues et des bracelets en or, avoir une statue dorée dans son salon, je m’en moque. Elle peut dire les pires insanités, jurer si elle veut sur la tête de Dieu que la Terre est plate, je m’en fiche. Chez la Rosane qui me conduit aujourd’hui vers le lit et qui porte des dessous en soie, je vois encore celle qui a surgi un jour de la mer, un bikini blanc sur sa peau mate. Bien sûr, cette image a tendance à s’estomper dans ma mémoire, mais ce n’est pas un problème. Cela fait un certain temps que je m’aperçois que les souvenirs que j’ai d’elle migrent peu à peu vers mon imagination, parfois même avantageusement. Si j’avais pu, j’aurais possédé Rosane dès le premier regard, à l’instant même où je l’ai vue sortir de l’eau. Pourtant, la Rosane que j’aurais alors possédée n’égalerait pas celle que, en même temps, j’imaginerais posséder.