Ces gens-là
18 avril 2019
Pour cette femme qui dort, j’ai sourdement abandonné une famille stable et un roman inachevé. J’ai apporté une valise de vêtements et un ordinateur portable tout neuf, le même bagage que j’emporterais trois ans plus tard. Je suis passé par cet appartement comme un chat, me faufilant parmi les objets de la propriétaire. Son chevalet, ses pots de peinture, ses papiers végétaux et cartonnés, ses céramiques, ses lampadaires, sa jarre de Murano, sa table laquée et ses livres d’art, tout cela est resté impersonnel pour moi. S’il me prenait aujourd’hui l’envie de voler quelque chose, rien ne me tenterait. Je peux tout au plus ouvrir la bouteille de Black Label que je viens de voir sur le buffet, à côté d’un seau de glace fondue. Je remplis le seau de glaçons et me sers le whisky que Rosane n’a pas eu le temps de me proposer. Je déambule à travers le salon en balançant mon verre, me regarde dans le miroir rococo, trouve que mon visage n’est pas inintéressant, picore quelques fraises dans la cuisine, vais aux toilettes, entre dans la chambre de l’enfant que nous n’avons pas eu, remplie de boîtes vides, de tubes en carton, de cadres sans photos. Je retourne dans sa chambre, où je la vois dormir d’un sommeil aussi lourd que celui de Maria Clara, mais sans avoir eu recours aux sédatifs, si ce ne sont les services d’un gentleman. Sur la table de chevet, il y a un étui en ivoire avec une liasse d’euros, peut-être des milliers d’euros qui me sauveraient la vie, mais que je rejette comme autant de broutilles. Avant de partir, je me sers un autre whisky, puis encore un pour la route. Je jette un dernier coup d’œil au salon, et suis soudain agacé par la statue dorée. Je l’attrape par le cou et, d’une prise de judo, parviens à la mettre à terre ; seuls deux hommes musclés sauront la remettre debout. Aux passants que je croise en revenant chez moi, je lève mon verre avec la même main droite qui empoignait l’autre jour un revolver. Le verre de whisky semble provoquer l’indignation.
18 avril 2019
— L’espèce d’évangéliste déambule dans l’appartement en chantant des psaumes ou en déclamant des proverbes, et je ne peux pas verrouiller la porte de la chambre parce qu’on m’en a confisqué la clef. Elle entre sans frapper, elle interrompt mon travail pour savoir si je suis en paix, et si je proteste, elle dit doux Jésus en se signant. Pendant une scène cruciale d’Othello, elle m’a demandé si je connaissais l’Épître aux Romains de l’apôtre Paul, puis elle s’est mise à la lire, comme ça, purement et simplement. Elle est revenue vingt minutes plus tard pour me parler des deux jeunes hommes qui se tenaient la main dans le train et qui ont été expulsés du wagon à coups de pied. Elle a lu le verset de saint Paul qui condamne les sodomites, elle m’a parlé des femmes vicieuses qui commettent des péchés contre nature, et j’ai fini par perdre mon sang-froid : je me suis cogné la tête contre le mur jusqu’à ce qu’elle se taise. J’ai déjà dit à Kovaleski de congédier cette folle et de mieux choisir ses employées. Ça ne sert à rien de m’envoyer encore cette Dandara qui est venue hier et qui fouillait dans mes culottes, ni cette Marinalva d’avant-hier qui empestait l’eau-de-vie. Si c’est comme ça, je préfère encore virer Kovaleski lui-même.
— J’ai déjà compris qu’elle veut pas écouter la parole du Seigneur et c’est pas par méchanceté que j’ai insisté avec les Écritures. Mais j’aime pas beaucoup qu’elle dise que le salaire exorbitant qu’elle me paye, c’est pas pour les services d’une femme pasteur. Puis elle me balance à la figure que je suis qu’une simple aide-soignante, et pas une infirmière, et que j’ai pas à porter un uniforme blanc. Si j’entre dans sa chambre, c’est parce que le docteur m’a dit de surveiller la pauvre femme toutes les vingt minutes. Je lui administre les médicaments prescrits au bon moment, même si je suis sûre que c’est dans la foi du Christ et non dans la médecine qu’on trouve les remèdes aux maladies de l’âme. Je crois aux prêches des Évangiles, et ce n’est pas parce qu’elle est professeure ou docteure qu’elle a le droit de se moquer de mon ignorance. Pour votre gouverne, j’ai un peu étudié et je sais qui c’est, ce Shakespeare qu’elle lit tant dans sa chambre. Je l’ai pas lu, mais je sais qu’il a écrit un tas de tragédies en plus de Roméo et Juliette, et si j’étais riche je lirais tous ces livres en anglais. Il se trouve que j’habite la banlieue, et que de chez moi au travail j’en ai pour trois heures en train, métro et bus. Si j’ai de la chance, j’ai un siège libre, et que fait le travailleur lorsqu’il passe beaucoup de temps assis, à part voir des choses indécentes sur internet ? On lit la Bible, qu’on trouve presque gratuitement dans n’importe quelle église, où le pasteur déchiffre pour nous le langage des prophètes. Maintenant j’ai vu que madame traduit la pièce Othello en portugais. Très bien, elle pourrait distribuer les livres dans la gare pour voir tout le monde lire Shakespeare dans le train.
— Tu as toutes les raisons du monde d’avoir les nerfs à fleur de peau, ma chérie. Personne n’aime avoir des étrangers chez soi, mais ce serait encore pire d’être confinée dans une clinique, loin des livres et de ton fils. Kovaleski m’a assuré que l’internement à domicile était ce qu’il y avait de mieux dans ton cas. Ici, nous avons la chance d’avoir des filets de protection aux fenêtres, à cause de l’enfant, même si personne ne pense que tu vas faire une bêtise. Malgré tout, Kovaleski a eu peur en apprenant pour le revolver, et il a bien évidemment approuvé la mesure que j’ai prise. Je me suis même proposé de jouer les aides-soignants, mais il ne veut pas renoncer aux professionnelles de son équipe. De toute façon, j’apporte aujourd’hui même mes affaires pour m’installer ici. Je vais essayer de convaincre l’infirmière de prendre le canapé du salon, pour avoir un peu d’intimité pour dormir et écrire mon roman dans le bureau. En dernier recours, je peux même dormir dans notre lit, mais tu vas peut-être trouver que ce n’est pas très approprié.
— T’as l’odeur de ta putain sur toi, Duarte.
— Parle plus bas, Maria Clara, le gamin t’entend.
— Tu pues la putain, Duarte.
— Duarte, amène-moi encore à la plage.
— Tu devrais plutôt apprendre la grammaire à l’école. Je ne veux pas que mon fils à moi sèche les cours.
— Pardonnez-moi, monsieur, mais aujourd’hui c’est férié. On est Vendredi saint.
— Je n’ai pas demandé votre avis, madame Jéssica. Maria Clara m’avait bien dit que vous étiez très indiscrète.
— Je sais qu’elle a demandé ma tête au docteur, mais peu m’en chaut. Il est écrit : le salut des justes vient du Seigneur ; Il est leur protecteur au temps de la détresse.
— Bonjour Duarte, bonjour mon garçon, bonjour Jéssica. Je vous présente Sabrina. Maria Clara est-elle dans sa chambre ?
— Je suis là, Kovaleski. Duarte, la porte est ouverte, profites-en pour courir retrouver ta putain.