Ces gens-là
Rio, le 23 septembre 2017
Cher M. Balthasar,
C’est avec grand plaisir que j’ai reçu de votre publisher la nouvelle selon laquelle votre équipe souhaite lire ma traduction avant le lancement de votre livre en langue portugaise. On m’a en outre signalé que, puisque vous parlez couramment l’espagnol et n’êtes pas, en tant que fan de bossa-nova, entièrement étranger au doux parler brésilien, vous alliez vous-même jeter un œil sur mon travail. Je suis ainsi très honorée de vous faire parvenir ma dernière version, afin que vous puissiez la commenter. Je vous préviens que j’ai pris la liberté de changer quelques signes de ponctuation, comme les deux-points dont l’original regorge et qui peuvent souvent être remplacés par des points et des virgules, bien plus distingués à mon sens. J’ai également supprimé quelques points d’exclamation car je les trouve, en toute franchise, redondants.
Permettez-moi d’ajouter que j’ai hâte de vous rencontrer personnellement lors de votre prochaine venue au Brésil.
Avec une immense et ancienne admiration,
Sincèrement vôtre,
Maria Clara Duarte
Rio, le 9 octobre 2017
Cher M. Balthasar,
Je n’ai jamais eu l’intention de vous énerver. De fait, mon rôle n’est pas de pointer les incohérences d’un livre déjà publié, avec le succès que l’on connaît, dans votre pays. Mais si l’on considère la page 297, lorsque vous dites que les doigts du pianiste maintiennent un accord parfait, le lecteur pourrait avoir l’impression que le piano résonne toujours, ce qui est démenti dans la même phrase. Voilà pourquoi j’ai suggéré que ses doigts maintiennent leur position, ou, si vous préférez, la position de l’accord, pendant que le pianiste et la femme affamée s’échangent des regards dans le silence du salon. Il est assez frustrant, pour moi, de m’appliquer à travailler avec soin sur un livre, au-delà du simple devoir professionnel, pour m’entendre ensuite dire que je dois m’en tenir au texte. Mais qu’il soit fait selon votre volonté, l’auteur est toujours roi. J’aurai plus de temps à consacrer à ma difficile vie de famille et ne vous importunerai plus avec de nouvelles lettres qui, du reste, ne vous arrivent peut-être même pas en mains propres, car je crains d’être en train de correspondre avec votre secrétaire. Laissons donc le pianiste avec son accord parfait qui résonne dans le silence du salon. Je ne discute même pas votre affamée, même si le terme voluptueuse me paraît infiniment plus adapté à cette femme qui est pratiquement couchée sur le couvercle du piano. Je conserverai également votre pratiquement, là où j’avais proposé un presque afin d’éviter la répétition des adverbes portant le suffixe ment. C’est ici une question d’élégance, et non d’une supposée fureur sémantique que vous ou votre secrétaire cubaine me prêtez.