Ces gens-là
24 avril 2019
— Oui, mon amoureux. J’arrive. Je suis dans la pharmacie. Je n’étais pas bien, j’ai eu la nausée, mal au ventre. Tu es sur l’avenue ? Oui, je viens de sortir de la pharmacie, j’ai dû faire un saut à l’hôtel. Pas un hôtel coquin, non, un hôtel tout court. Il faut vraiment que je te le dise ? Je suis allée au Sheraton pour faire caca, voilà, t’es content ? Alors viens me chercher à l’entrée.
Elle raccroche et me dit au revoir à la hâte. Elle me demande d’attendre un peu à l’intérieur, car elle ne sait pas de quoi il est capable s’il nous voit sortir ensemble de l’hôtel.
— Il te tuerait ?
— Bien sûr que non. Il te tuerait toi.
24 avril 2019
Les ladres qui s’occupent de l’administration de l’immeuble ont renvoyé le gardien de nuit, qui à ma demande filtrait les visites et chassait les indésirables. C’est pourquoi ce soir, en répondant à l’interphone, je suis surpris par l’accent pauliste de Petrus, qui m’avait laissé des messages sur mon répondeur et doit être venu pour obtenir satisfaction. Il vient sans doute guidé par les médisances de l’autre indiscret, car si les éditeurs parlent mal des autres éditeurs derrière leur dos, ils sont les meilleurs amis du monde lorsqu’il s’agit d’exploiter leurs auteurs. Au nom d’une lointaine amitié, j’allume la cafetière pour le recevoir, mais je veux qu’il remarque que le café est réchauffé. Petrus arrive en costard cravate et se plaint de la chaleur de Rio, où il est venu pour le lancement d’un livre sur lequel sa maison d’édition mise gros. Après l’avoir retiré de sa serviette en cuir, il m’offre un exemplaire du jeune auteur, dont je n’ai pas retenu le nom, qui est la grande révélation de la littérature brésilienne contemporaine. La fraîcheur de sa prose rappelle, selon Petrus, certains des meilleurs moments de ma première et plus brillante phase. Le café déjà froid dans sa tasse, il me parle encore et encore de son protégé avec un émerveillement presque homosexuel. Mais peu à peu son discours faiblit, sa voix tressaute, et il se tait, le regard fixe ; le revolver de Maria Clara, que j’avais posé sur l’étagère du salon, est pointé par hasard sur sa tête. En un clin d’œil, Petrus oublie l’écrivain prodige et affirme que la principale raison de sa visite me procurera une grande joie. Il retire une tablette de sa serviette en cuir et me raconte le coup de génie de son service marketing. Ils ont découvert que cette année 2019 correspondait au bicentenaire de la naissance de Marie II, reine de Portugal, fille aînée de Pierre Ier, empereur du Brésil. Elle est donc venue au monde à Rio de Janeiro pendant le règne de son grand-père, Jean VI, thème et décor de mon roman L’Eunuque du castel royal. Dans le dernier chapitre du livre, du reste, la petite-fille apparaît dans les bras de sa grand-mère, lorsqu’elle assiste au concert d’adieu du castrat Abelardo Nenna, avant son départ pour Lisbonne, où il accompagnait la cour de Jean VI. Pour célébrer cet anniversaire, et compte tenu de l’engouement croissant pour la monarchie dans le pays, les publicitaires envisagent une édition de luxe de mon roman, qui serait lancée simultanément au Brésil et au Portugal. Les images de la tablette me montrent les illustrations qui accompagneraient mon texte : le parc de Boa Vista, les costumes des nobles, les aristocrates en perruque, le palais familial, la forêt vierge, les prêtres, les militaires, les livrées des valets, les tilburys, les coches, les cochers, les chevaux et les esclaves. Semblable à un coffre, la couverture en cuir montre le blason du Royaume-Uni de Portugal, du Brésil et des Algarves, avec le titre du livre et les noms de l’auteur et de l’éditeur en lettres baroques et gaufrage doré. Tout cela me semble un peu tape-à-l’œil, mais je félicite Petrus avant de signer les huit copies du renouvellement des contrats de cession de mon œuvre complète, y compris le roman inédit. Il déchire généreusement mes reçus d’emprunts passés et me gratifie d’une avance de onze mille dollars qui pourront être convertis en reals au taux du jour et transférés demain sur mon compte bancaire.