Ces gens-là
6 mai 2019
Duarte a dû rêver de Rebekka, car en entrouvrant les yeux il pensait encore que c’était elle qui se trouvait à côté de lui, à la droite du lit, et qui sait, dans un hôtel coquin de l’avenue Niemeyer. Il remarque ensuite ses cheveux teints en blond, et en soulevant le drap, il découvre le corps d’une femme plus âgée que lui. Il ne reconnaît pas son visage, dont les traces de mascara tachent aussi l’oreiller, ni cette chambre spacieuse haute de plafond, comme ceux des anciens appartements de Rio de Janeiro. À travers le rideau translucide, il entrevoit la plage du Flamengo telle qu’il la voyait depuis la chambre de ses parents, et durant une seconde il se croit allongé à côté de sa propre mère ressuscitée. De peur de réveiller la dame, il ramasse discrètement ses vêtements sur la pointe des pieds et peine à arracher un bracelet sur lequel le nom DUARTE est inscrit en lettres phosphorescentes. Il se souvient alors que c’est Rosane qui l’avait accroché à son poignet au moment où ils étaient passés devant les videurs de la fête dans une voiture conduite par le chauffeur du maître de maison. Située au milieu d’un parc d’arbres ancestraux, la maison est un monument néoclassique avec des colonnes doriques, sur une colline surplombant la baie de Guanabara. Alors qu’il franchissait la porte d’entrée, Duarte eut l’impression que les salons étaient à l’envers, mais il comprit vite que toutes les lumières émanaient de grands cercles de verre opale encastrés dans le sol. D’une voix étranglée, il félicita Rosane pour son projet d’éclairage, mais celle-ci n’était plus là ; à sa place se tenait un garçon semblable à un valet de cœur. Duarte circula parmi les convives en buvant du champagne et en regardant les jeunes filles en minijupe danser sur de la musique électronique, tandis que les lampes LED blanchissaient leurs cuisses. La moitié supérieure des danseurs était plongée dans la pénombre, et leurs bracelets personnalisés brillaient sur leurs bras levés. Ils dansaient seuls ou à deux, sans se regarder, absorbés par leurs ombres longilignes qui s’agitaient sur le plafond – à moins que Duarte ne mélange rêves et souvenirs.
Réveillé, après s’être lavé le visage et rincé la bouche dans la salle de bains Art déco, sans céder à l’envie d’utiliser la brosse à dents de la dame, il se souvient d’avoir traversé plusieurs salons comme un somnambule, et à chaque seuil qui les séparait un garçon remplaçait son verre à moitié vide par un autre débordant de champagne frais. À un moment donné, il se demanda ce qu’il faisait seul à cette fête, dans un manoir gréco-romain dont les siphons avaleraient une quantité de champagne Cristal équivalente à mille bouteilles comme celle qu’il avait offerte à Rosane. Il s’approchait du sixième ou septième salon lorsqu’il aperçut un visage connu, un visage connu qui l’aperçut lorsque du septième ou sixième salon il s’approchait. Ils se saluèrent en levant leurs verres simultanément, mais avant même de lire le nom ETRAUD sur le bracelet de l’autre, Duarte comprit que le mur du dernier salon était un gigantesque miroir monobloc. Il était quand même heureux de se voir rajeuni, ce qui était peut-être dû à la lumière ascendante, qui atténuait les cernes et les rides. C’est alors que Rosane apparut, portant à son annulaire droit une somptueuse alliance, et lui présenta son fiancé, un Napoleão voûté aux traits presque puérils. Mais vue de près, sa peau, aussi lisse que la faïence, devait sans doute moins à l’éclairage qu’à la chirurgie esthétique. C’était un type avenant, avec un sourire figé, qui lui serra et lui secoua la main un long moment et s’étonna qu’il fût si photogénique, car sur les photos de Rô il semblait bien plus jeune. Il n’était pas non plus aussi grand et mince que Rô l’avait décrit, dit le vieux, qui malgré ses talonnettes ne dépassait pas un mètre soixante. Il n’eut pas le temps de donner son opinion sur les tennis en cuir de Duarte car il fut interrompu par un homme de sa cour. C’était un monsieur à l’œil vif qui, lisant le nom de Duarte sur son bracelet, lui demanda s’il était vraiment le grand écrivain. Il pria Rosane de les prendre tous les deux en photo, et le flash du portable attira les curieux. En peu de temps, il y avait là tout un tas de gens qui voulaient prendre des selfies avec le célèbre invité, y compris une poignée de jolies femmes qui lui rappelèrent les tumultueuses nuits d’autographes de son âge d’or. Lisant leurs noms sur les bracelets, il s’amusa à improviser des vers dans le style de ses anciennes dédicaces, lorsque les femmes venues pour les autographes trouvaient des petits mots à l’intérieur des livres : Hélène, beauté sereine ; Véronique, déesse laconique… Ces petites plaisanteries ne plaisaient guère à Maria Clara, qui n’alla bientôt plus aux soirées de lancement de ses romans. À l’aise, Duarte prit l’habitude de quitter ces soirées au bras d’une conquête. Mais tout n’était pas rose dans ses aventures galantes. En chair et en os, il n’arrivait pas toujours à répondre aux attentes de ses exigeantes lectrices, qui admiraient sa persona littéraire. Aujourd’hui, avec ces fans gracieuses et illettrées, qui n’avaient pas la moindre idée de ce qu’était un je lyrique, un claquement de doigts suffirait à les soumettre à ses désirs les plus intimes : Gilda Natache, tu imploreras ma cravache ; Doris Nora, tout mon lait tu boiras… Devançant la file des demoiselles excitées, une femme d’un certain âge avec un collier de perles aux multiples rangées le tirait par le bras et murmurait à son oreille des mots incompréhensibles. Elle devait être de la maison, car elle ne portait pas de bracelet, et il mit du temps à comprendre que cette dame lui demandait un baiser sur la bouche. Puis elle en demanda un autre, lui affirmant que Rosane avait raison de dire qu’il embrassait bien. Elle en voulait un troisième, et Duarte salua l’arrivée d’un petit type irrité : ça suffit, mom ! Avec ce contretemps, le cortège des jeunes filles à sa disposition se dispersa, et les récentes admiratrices qu’il croisait ne semblaient plus le reconnaître. Ainsi, la fête perdit son charme pour Duarte, qui décida de filer à l’anglaise et ne se souvient de rien d’autre.