Ces gens-là

Chico Buarque · Chapitre 39 sur 63

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Ces gens-là

16 avril 2019

— Bravo, chef ! Les bandits, faut tous les niquer !

Sa grosse voix résonne et bientôt d’autres ombres apparaissent aux fenêtres, des gens qui lèvent le pouce et m’appellent même par mon nom :

— On est avec toi, Duarte ! On compte sur toi, Duarte !

 

16 avril 2019

— Dr Kovaleski ? Ah, c’est toi. Non, je suis seul. Oui, tu peux parler. Moi, non, je change jamais d’idée. C’est ça, je suis têtu comme une mule. J’ai pas compris. Tu peux répéter ? Vraiment ? Bien sûr que oui. Demain ? C’est un peu juste, je sais pas si ça va être possible. Du calme, du calme. Attends, raccroche pas. Je vais me débrouiller pour demain. À vingt et une heures, c’est parfait. Chez toi ? D’accord, mais et le type ? Tu sais bien, le type. Je me souviens jamais de son nom. Júlio César, c’est ça ? Voilà, Napoleão, je savais bien que c’était un soldat. Et s’il décide de se pointer ? J’ai pas peur du tout, c’est juste pour savoir si je dois venir armé. Jamais, vraiment ? Il a jamais dormi dans notre lit ? Bientôt tu vas me dire qu’il t’a jamais baisée. Pardon, Rosane, c’est toi qui as commencé à parler de lui. D’accord, on va pas se disputer à cause du vieux. Oui, je suis vieux moi aussi, mais je fais encore du bodysurf. Tu verras demain. Tu verras. Je t’embrasse, à plus.

Le Dr Kovaleski mesure presque deux mètres, et en le voyant ouvrir la porte de Maria Clara, je me suis même demandé s’il n’était pas le mari qu’elle cherchait tant. Je me plains d’avoir passé une nuit blanche en attendant son coup de fil, mais il me répond qu’il ne peut pas parler de ses patients à des inconnus, c’est une question d’éthique. Agacé de me faire traiter d’inconnu par ce voyou, je rétorque que ce n’est pas très éthique non plus de bourrer ma femme de médicaments aussi forts. J’apprends alors que Maria Clara achète maintenant des médicaments sans ordonnance à des pharmacies clandestines qui, moyennant espèces, approvisionnent les accros aux médocs à leur domicile. Afin d’éviter de nouveaux égarements, le Dr Kovaleski a engagé Marinalva, une femme robuste qui vient de sortir de mon bureau habillée en infirmière. Je dis au revoir au docteur et je suis Marinalva dans la cuisine, où je trouve Maria Clara assise sur un tabouret, une calebasse de maté dans la main gauche. Elle aspire une gorgée de son thé, me regarde sans paraître surprise et dit simplement :

— Prends soin de ton fils.

Mon fils n’est pas allé à l’école ; allongé sur son lit, il joue à un jeu vidéo sur le portable de sa mère. Comme je commence à le connaître, je feins d’être entré dans la chambre pour saluer le chien, qui me répond en me léchant la main et en remuant la queue. En quelques minutes, nous descendons tous les trois la rue, moi à côté de l’enfant et le chien qui nous suit sans laisse, s’arrêtant à chaque poteau et courant pour nous rattraper. Je calcule qu’il ne me reste pas beaucoup d’années pour pouvoir marcher sans effort à côté de mon fils. Quand il aura encore grandi de quelques centimètres, il me sera moins facile de marcher comme aujourd’hui, ma main sur sa nuque. Je le conduis ainsi subtilement à travers les rues du Leblon, comme je conduisais par le passé des femmes de petite taille, qui en général n’ont pas le sens de l’orientation. Lors de ses brèves excursions dans le quartier, mon fils n’a jamais dû atteindre la promenade de la plage. Son chien non plus, qui dès qu’il voit la mer saute sur le sable et s’empresse de plonger dans l’eau. Je devrais l’en empêcher, car une loi interdit les animaux sur la plage, mais je crois que l’agent de la police civile ferme les yeux sur les chiens de race et les maîtres avec un pedigree. Entraîné par le chien, mon fils ressemble à un plouc qui court en baskets sur le sable avant de s’arrêter au bord de l’eau. Faulkner ! Faulkner ! crie-t-il en voyant le chien sauter par-dessus les vagues et plonger pour atteindre le brisement des flots. Je pourrais en profiter pour fanfaronner un peu, et qui sait faire du bodysurf avec Faulkner, mais en regardant derrière moi je vois mon fils qui entre en baskets dans la mer et manque de se noyer en nageant comme un chiot. Je le prends par la main et le ramène sur le sable, où le sauveteur Agenor nous observe en riant.