Ces gens-là
3 février 2019
— Il est là, dit la jeune fille en sortant de la mare qui s’était formée dans le garage souterrain de l’immeuble de Rosane, le livre trempé dans les mains.
Le livre était en bon état mais entièrement blanc, la mer avait lavé l’idée géniale ainsi que toutes les lettres imprimées. La jeune fille fut prise d’un rire nerveux, et en pleurant de rire elle s’accrocha au cou de Duarte, qui s’étonna d’avoir entre ses bras la veuve de Fúlvio Jr. Au même instant, il se vit chez lui avec elle, qui se jeta en bikini à plat ventre sur le canapé et se mit à sangloter. Il était sur le point de consoler la veuve lorsqu’il entendit sonner sans interruption. Ce devait être une voisine hystérique, ou pire, la police, et Duarte craignit que la jeune fille ne fût mineure. Mais en arrivant devant la porte, la sonnette se tut et il n’y avait plus personne dans le couloir. Il courait pour soulager une urgence urinaire au moment où l’interphone sonna. C’était le portier :
— Votre fils vous a cherché puis il est parti.
Duarte retourne se coucher dans l’espoir de retrouver son rêve. Il hésite maintenant, veut-il rêver de la veuve qui est partie ou de l’idée géniale qui s’est évaporée ? Voilà que la jeune fille ressurgit, assise sur le canapé, nue, un accordéon sur les cuisses. Alors qu’elle produit une longue et triste note, Duarte reconnaît son écriture dans les plis en carton du soufflet. Il est sur le point de lire un extrait de l’idée géniale, mais il n’en a pas le temps, car la jeune fille ferme l’accordéon, puis l’ouvre et le referme, toujours plus vite, produisant une mélodie frénétique, jusqu’à défaillir sur le sol. Duarte va lui prêter secours au moment où la porte s’ouvre et son fils apparaît avec un labrador. Il les reconnaît surtout grâce au chien, car son fils a grandi et sa tête est recouverte de bandages. Les deux font la course dans l’appartement, puis le garçon passe la main sur la cuisse de la veuve tandis que le labrador lui renifle le cul.
— Ça suffit maintenant ! crie Duarte.
Effrayé, le fils court vers la fenêtre et plonge, tête la première, du septième étage, aussitôt suivi par le labrador.
— Et maintenant ?
— Maintenant, c’est moi qui m’en vais, dit la veuve, et elle part en volant.
3 février 2019
Très cher, je reproduis ci-dessous la lettre que je t’ai envoyée et que notre fils a eu la bonne idée d’égarer.
Très cher,
Je voudrais avant tout, par cette lettre, encourager les retrouvailles entre un père et un fils qui ne se sont pas vus depuis plus de deux ans (depuis que, pour ses neuf ans, tu lui as offert un dinosaure qui pond des œufs). Tu pourras voir par toi-même que le bambin a fait des progrès, et qu’il est déjà capable de se promener dehors sans que je ne m’arrache les cheveux d’inquiétude. Les consultations et les médicaments donnent visiblement de bons résultats ; les épisodes de troubles de la coordination motrice sont désormais rares (comme tu le sais bien, cela m’avait obligée, l’année dernière, à passer mes nuits aux urgences). Il se rend tout seul en bus à l’école, où il ne souffre presque plus de sautes d’humeur ou de déficit de l’attention. Il est populaire parmi ses camarades, aimable avec les résidants et les employés des immeubles voisins, et cela m’étonne que tu ne l’aies pas encore croisé au cours de tes promenades quotidiennes. Du reste, il va sans dire que j’ai été agréablement surprise de t’avoir comme nouveau voisin.
Je te demande pardon si j’ai été envahissante en t’envoyant, dès que j’ai su que tu avais emménagé juste à côté, la chatte Virginia comme cadeau de bienvenue. C’est quelque chose que je regrette. J’avais pensé qu’une féline pourrait être une bonne compagne pour un écrivain solitaire ; parmi ceux qui exercent la littérature, une telle affinité est fort courante. Malheureusement, j’ai entendu dire par les incessants ragots des portiers de la rue que la pauvre bête s’est écrabouillée après une courte période de vie avec toi. Si tu cherches une chatte pour lui succéder, n’hésite pas à m’en faire part, car j’ai d’excellents rapports avec l’animalerie du quartier. Mais n’oublie pas d’équiper toutes les fenêtres de filets, y compris pour la sécurité de notre bambin.
Une bienveillante immixtion de notre cher éditeur m’a fait savoir que tu travailles sur un nouveau projet littéraire, dont il a d’ailleurs une première impression des plus encourageantes. Il relève simplement que certains ajustements seraient les bienvenus et, avec sa délicatesse habituelle, il laisse entendre que je serais la personne idéale pour te prêter main-forte. Tu n’as pas besoin d’assistants, très cher, mais il me semble que tes activités, ces dernières années, t’ont incité à une certaine dispersion mentale. J’imagine que dans ton nouvel appartement, avec ou sans chat, tu disposes du temps et du calme nécessaires à l’exercice de ton immense talent. Quoi qu’il en soit, je reste dans tous les cas à ta disposition, même pour des problèmes du quotidien. On m’a signalé, par exemple, que tu n’as plus d’employée de maison pour te faire à manger. Si tu aimes encore la polenta frite, passe quand tu veux, car je suis toujours seule ou avec le bambin. Je dois également t’avouer que j’aurais bien besoin d’un ami avec qui partager ma tristesse au regard de tout ce qui se passe dans notre pays. Va-t-on à nouveau violer notre correspondance ? Va-t-on à nouveau brûler nos livres ? À propos, je garde ton bureau intact et l’étagère pivotante est toujours à sa place, avec les dictionnaires et les grammaires qui t’ont sans doute manqué.