Ces gens-là
22 avril 2019
Avec mes plus vives amitiés,
Duarte
22 avril 2019
Vue d’en bas, cette multitude de gens couleur de terre qui descend la favela du Vidigal ressemble à un éboulement. En arrivant au pied de la butte, les habitants bloquent l’avenue Niemeyer et interpellent à grands cris les policiers en service. Les renforts ne tardent pas à arriver : un bataillon de policiers masqués et un véhicule blindé avec des têtes de mort gravées sur la carrosserie. Pendant quelques minutes, c’est match nul, avec d’un côté les manifestants qui agitent leurs pancartes en carton et de l’autre les soldats immobiles derrière leurs boucliers d’acier. Soudain, un caillou, une insulte, un mot d’ordre ou je ne sais quelle étincelle déclenche le conflit, et les boucliers avancent contre les pancartes. Un probable chef de communauté ordonne la retraite des manifestants par mégaphone, et ces derniers commencent à se disperser sur l’avenue. Mais il est trop tard, car les troupes lancent déjà des bombes lacrymogènes, du gaz poivré, des balles en caoutchouc et donnent des coups de matraque en combat rapproché. J’avais prévu de rendre visite à Agenor à la tombée du soir, mais il est évident que je ne parviendrai pas de sitôt à trouver un mototaxi pour monter la butte. Face à la bataille qui s’étend le long de l’avenue, je juge qu’il est plus sage de déserter mon poste et de rentrer chez moi. C’est alors qu’une jeune fille au visage couvert d’un foulard, qui apparaît dans le nuage de fumée, attire mon attention, et d’un adroit coup du pied gauche elle rebalance aux policiers la grenade lacrymogène qui fumait sur le bitume. Elle traverse la rue en courant jusqu’au trottoir où je me trouve, et je ne crois pas qu’il existe deux rousses dans la même favela : Rebekka, j’appelle, la voix étouffée par le bombardement. Je saisis son bras pour l’empêcher de retourner au milieu du tumulte, mais en essayant de s’échapper elle me flanque un coup de coude sur les lèvres. Excuse, dit-elle, les yeux gonflés par les gaz lacrymogènes. Dès qu’elle me reconnaît, elle crie mon nom et presse son foulard contre ma lèvre inférieure pour arrêter le saignement. Elle veut m’emmener à la pharmacie, qui est entourée de vaillants policiers, et je dois lui rappeler qu’elle est étrangère, susceptible d’être arrêtée et expulsée pour avoir participé à des manifestations dans le pays. Elle consent finalement à partir avec moi, et après une centaine de mètres, nous arrivons au Sheraton, un hôtel de luxe où la police ne pénètre jamais, sauf pour y chercher des habitants des favelas. Nous saluons les agents de sécurité en anglais, et au comptoir du bar américain je demande une seule caïpirinha, pour elle, car deux caïpirinhas coûteraient plus cher que ce que j’avais mis de côté pour le mototaxi. Je demande des nouvelles d’Agenor, et elle me répond en haussant les épaules, me montrant le portable où il y a trois appels manqués de Mon Amoureux. Sur le même écran, des messages arrivent avec de nouvelles infos sur la mort de l’habitant de la favela, un type apprécié de tous. Son fils est un élève du cours d’anglais de Rebekka, mais ce n’était pas suffisant pour qu’Agenor la laisse sortir dans la rue. Il ne voulait pas voir sa femme mêlée à des trafiquants qui, d’après lui, sont derrière cette manif. Il donnera toujours raison à ses amis de la police, qui risquent leur vie pour combattre les voyous de la favela. Sauf que le type qu’ils ont tué d’une balle dans le dos n’était pas un voyou, c’était un éboueur, et pour punir Agenor, Rebekka ne répond toujours pas à son appel. Un peu calmée, elle applique un glaçon de la caïpirinha sur ma lèvre enflée et en profite pour me dire à quel point elle a aimé mon roman, au point d’avoir commandé mes autres livres sur internet. Elle avait même envisagé de passer chez moi pour me poser quelques questions, car elle aimerait me traduire en anglais, sans engagement, just for fun. Elle m’aurait appelé si elle avait eu mes coordonnées, mais avec ma permission, elle va les noter pour m’écrire des Pays-Bas. Elle pense toujours que Rio est la ville la plus merveilleuse du monde, mais elle veut un peu de distance. À Utrecht, elle retrouvera le Rio de son enfance, où elle aimera son Orphée pour toujours. J’envisage de répondre à la demande d’Agenor, de la rassurer sur les inondations, les glissements de terrain et les pierres dangereuses de la butte. J’envisage de lui dire qu’Agenor est au fond un homme bon, qu’il ne mérite pas d’être abandonné. À la place, je me surprends à lui dire que je mourrais de tristesse si elle partait. En souriant, je lui demande encore si elle viendrait avec moi si j’avais vingt ans de moins. En souriant, elle me répond que oui, si j’étais vingt ans plus noir.