Ces gens-là
29 avril 2019
Celui qui embrasse mon fils adoucit ma bouche, dit le dicton. Pour adoucir Maria Clara, je me présente chez elle avec une planche de surf argentée achetée pour le gamin, maintenant que je suis riche. Elle vient elle-même m’ouvrir, m’embrasse sur les joues avec effusion et, croyant qu’il lui est destiné, me remercie pour le cadeau. C’est comme si j’avais écouté derrière la porte sa conversation avec Laila, qui attend que le Dr Kovaleski l’autorise à l’emmener à la plage. Laila porte un T-shirt rouge, au lieu de l’habituel uniforme de ses collègues, et elle connaît la valeur thérapeutique des sports nautiques. Elle pratiquait elle-même, dans sa prime jeunesse, le surf, le windsurf, le kitesurf, et elle vient de promettre des cours à Maria Clara. C’est à toi de jouer, dit Maria Clara en s’asseyant par terre, devant Laila, pour continuer une partie de dominos. À trois, c’est encore mieux, dit Laila, avant d’annuler la partie et de redistribuer le jeu. Cela fait longtemps que je n’ai pas joué aux dominos, mais je n’ai jamais vu des pièces comme celles que j’ai en main, dont certaines ont jusqu’à douze petits points par carré, certains même colorés. Ce sont des dominos cubains, m’informe Laila, que je soupçonne d’être de mèche avec Maria Clara pour me battre. Je fais semblant de ne pas remarquer qu’elles s’échangent furtivement les pièces, heureux de voir que Maria Clara s’entend enfin avec une de ses gardes-malades. Les deux partagent même le lit, où Laila l’endort avec des lectures peut-être ennuyeuses, mais plus efficaces que n’importe quel somnifère. Elle lui a même lu des tracts du SATEMRJ, le syndicat des aides-soignantes, où elle fraternise souvent avec les communistes. Elle voudrait emmener Maria Clara à une réunion du parti, mais le Dr Kovaleski est contre, pensant que cela pourrait la déprimer. Distraites par leur conversation, s’échangeant des sourires et des regards, elles me permettent de progresser dans le jeu, et je suis sur le point de gagner une deuxième partie lorsque le chien renverse toutes les pièces avec ses pattes. Bravo Faulkner, tempête Maria Clara, souvent peu tolérante envers l’animal de compagnie de son fils, qui avait manqué de trucider le chat qui l’avait précédé. C’est justement à propos de l’enfant que le portier souhaite me parler quand je réponds à l’interphone. Suivi par le chien, je descends en courant jusqu’au hall d’entrée, où je tombe sur un grand type au crâne rasé, qui vient de gifler mon fils à l’oreille. Je lui crie dessus, je bombe le torse, mais il est hors de question que je me collette avec ce géant. Le chien, qui devrait défendre ses maîtres, remue la queue et bave, la langue pendante, même lorsque la brute me pousse en montrant son fils assis par terre. C’est un garçon aussi gros que son père, qui pleure, un œil au beurre noir et la bouche pleine de sang. Je regrette, mais une dispute entre gamins ne lui donne pas le droit de taper mon fils.
— Va te faire foutre, dit-il, je te connais pas.
— Je ne vous connais pas non plus.
— T’habites l’immeuble ?
— Ce ne sont pas vos affaires.
— T’habites ici ou pas ?
— J’ai habité ici treize ans.
— Il habite ici ou pas ?
— Non, monsieur, répond le portier.
Le colosse ouvre sa veste et sort un revolver :
— Alors barre-toi.
— Du calme, jeune homme.
— Casse-toi maintenant.
Et mon fils :
— Duarte, allons à la plage.
Je préférerais aller dans l’eau un peu plus loin, mais le chien décide de sauter sur le sable et plonge juste devant le poste de secours. La mer est calme, propice aux cours de natation, et au début je ressens une étrange pudeur à tenir mon fils nu par la taille. Lui tenir le ventre, lui faire battre des pieds et des mains, c’est le minimum qu’on puisse attendre d’un père, mais voilà qu’Agenor fait irruption dans l’eau et se mêle à la leçon. Il jette l’enfant en l’air, laisse l’enfant couler, relève l’enfant, lâche l’enfant, repêche l’enfant, et l’enfant s’accroche à son cou aussi gros qu’une bûche. Il envoie l’enfant au loin, le rappelle, retire sa main, recule, recule encore un peu pour l’encourager, et voilà que mon fils s’accroche au cou de son tonton, comme il l’appelle déjà. Il feint de me rendre l’enfant, pour le plaisir de le voir me rejeter, puis il éclate de rire en le prenant sans ses bras. Parce qu’il m’a un jour sauvé de la mort, cet homme doit penser qu’il a des droits sur la vie qu’il me reste, y compris celui de prendre ma place de père. En sortant de l’eau, l’enfant sur ses épaules, il regrette de ne pas me voir ces temps-ci et me demande si je suis toujours aussi occupé avec mon livre. Je me mords la langue pour ne pas lui répondre que j’ai été occupé dans un hôtel avec sa femme et que, à sa place, je ne la laisserais pas sortir avec ce petit short qui met en valeur son joli cul. Rebekka va très bien, dit-il, elle ne me parle plus de départ, ni des pierres de la butte. Elle lui a même raconté qu’un attentat avait eu lieu dans sa ville natale, et elle était d’accord pour dire qu’ici au moins on n’avait pas de terroristes. Elle va faire un barbecue pour ses amis, et bien sûr, mon fils et moi-même sommes invités. Elle a prévu les boustifailles pour le dimanche de la fête des Mères, ce qu’Agenor a compris comme une allusion. Lui qui n’a pas d’enfant donnerait tout pour être le père d’un petit métis.