Ces gens-là

Chico Buarque · Chapitre 26 sur 63

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Ces gens-là

Rio, le 5 mars 2019 (Mardi gras)

Je ne veux pas te déranger plus longtemps. Si tu as besoin de quelque chose d’autre, ou si tu veux simplement boire un verre, sache que tu auras toujours un ami à tes côtés. Je joins à cette lettre la carte de visite de mon client. Je te souhaite bonne chance.

Amitiés et meilleurs vœux à ton épouse,

Fúlvio Castello Branco

 

Rio, le 5 mars 2019

(Mardi gras)

Chère Maria Clara,

Ce n’est que maintenant que je parviens, malgré la batucada qui envahit mon appartement, à répondre à ton message que j’ai reçu mi-janvier, car mon roman me prend beaucoup de temps. Je crois pouvoir l’envoyer à l’éditeur dans trois ou quatre mois, non sans l’avoir soumis à ton regard critique, si ce n’est pas trop te demander. Je te suis déjà très reconnaissant de ne pas m’accabler avec de légitimes reproches financiers, et je ne manquerai pas de régulariser les pensions alimentaires dès que le livre sera publié. Je fais face en effet à des difficultés et je ne doute pas que, grâce aux commérages des portiers, tu sais déjà que je suis un locataire défaillant. Je devrais bientôt emménager dans un appartement moins cher, dans un quartier éloigné. Mais je ne le ferai pas sans avoir regoûté à ta polenta et, qui sait, me réconcilier enfin avec la saveur amère de ton maté.

Notre fils a certainement dû te raconter que nous nous sommes croisés il y a quelques jours. J’ai été ému de le voir si grand, si épanoui, si aimable, et cela m’a fait regretter d’avoir été un père si absent dernièrement. En tant que mauvais mari, je sais que je ne peux guère me racheter, mais maintenant que je vis seul et sans contraintes, je voudrais rétablir avec l’enfant une relation affectueuse que je n’ai pas eue avec mon père. J’ai été un père sur le tard ; en âge, je suis plus éloigné de mon fils que de la génération de mon père, qui condamnait les baisers entre père et fils. Mais je ne me pardonnerai pas tant que je n’aurai pas bordé mon garçon dans son lit avec une berceuse chantée faux et un baiser sur le front.