Ces gens-là

Chico Buarque · Chapitre 33 sur 63

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Ces gens-là

2 avril 2019

— Tu cherches quelque chose, l’ami ?

— Je ne veux pas de cannabis ni de coke, je n’ai pas de carte de crédit ni de portable. J’ai juste un billet de vingt sur moi et je veux rentrer au Leblon.

— Je suis l’homme qu’il te faut, patron, dit le petit gros, qui me donne sa carte de visite et en dix minutes me dépose à mototaxi chez moi.

 

2 avril 2019

Un dîner de gala au palais Guanabara célébra le lancement de la campagne « Brésil : le futur, c’est maintenant ». Le gouverneur de l’État de Rio de Janeiro, les ministres d’État, les ambassadeurs des pays amis, les héritiers de la Maison Impériale, les autorités militaires et ecclésiastiques, parmi d’autres figures éminentes de notre société, s’installèrent aux tables dispersées dans les jardins du palais, où ils étaient servis par des maîtres d’hôtel et des garçons en costume de templier. L’apothéose de la soirée fut la présentation de l’orphéon Nossa Senhora de Fátima, composé d’un orchestre de chambre et d’un chœur de trente-deux castrats qui, sous la direction du chef d’orchestre Amilcare Fiorentino et avec à leur tête le jeune virtuose Ezequiel da Babilônia, enthousiasmèrent les invités avec leur interprétation de l’hymne national.

Il arrive souvent que les nouvelles parues dans la presse soient à l’origine de récits fictionnels, mais l’inverse est également vrai. Je parle pour moi, car je n’ai pas l’intention d’écrire sur les templiers, mais chaque fois que les journaux mentionnent des chanteurs castrats, je sens qu’on entaille ma chair. Cela ne leur coûterait rien de citer au passage mon premier livre, le roman historique L’Eunuque du castel royal, qui traitait le sujet bien avant que les castrats ne soient en vogue au Brésil. Le livre a déjà dix-huit ans, mais il a été plusieurs fois réédité, et n’importe quel journaliste connaît ses records de vente et les prix littéraires qu’il a remportés. Un essai sur le roman paru dans un magazine très prestigieux a mis en avant la minutieuse reconstitution des us et coutumes de la cour du roi Jean VI, depuis Lisbonne jusqu’au Rio de Janeiro du début du XIXe siècle. Selon les mots du critique, la présence dans l’entourage royal du fameux castrat italien Abelardo Nenna, qui partageait l’alcôve de la reine, « à défaut d’être vraie, est une belle trouvaille ». Le succès d’un débutant en littérature s’accompagne toutefois d’un lourd tribut, et la malédiction du deuxième livre n’est pas une légende. Poussé par l’éditeur, j’ai cédé à la tentation de donner une suite au récit de L’Eunuque, bien qu’il soit connu que les gloires réchauffées, comme les castrats, ne portent pas leurs fruits. L’ombre de ce triomphe plana sur mes romans ultérieurs, et Petrus insistait pour ajouter à mon nom, en quatrième de couverture, la formule « Auteur de L’Eunuque du castel royal ». Maintenant, alors que L’Eunuque ne peut s’acheter que dans les librairies d’occasion virtuelles, Petrus en profitera sans doute pour le relancer afin de, comme il dirait, booster les ventes de mon nouveau roman.