Ces gens-là

Chico Buarque · Chapitre 21 sur 63

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Ces gens-là

25 février 2019

Il existe aussi une catégorie de rêves lucides, lorsque vous savez que votre rêve est un rêve, mais que vous ne pouvez pas en voir la sortie. Parfois vous la voyez, mais ne voulez pas la prendre, ou bien vous sortez du rêve mais y revenez aussitôt, car le monde du dehors est absurde, ou encore vous essayez de le conduire selon votre bon plaisir, à l’instar d’un réalisateur de rêves. Comme celui de ce petit matin où, en quête de compagnie, je pose le regard sur une grande et gracieuse métisse de la place Paris. Quel honneur, dit-elle tandis que je la prends par la taille en hélant un taxi. Au lieu d’un taxi, un fourgon cellulaire s’arrête, d’où quatre policiers militaires descendent pour me saluer en faisant des courbettes, car ils me connaissent de la télé : ce n’est pas tous les jours qu’on accompagne un Prix Nobel. Je demande à ne pas être dérangé, et bien calé au fond du véhicule je caresse les seins imposants et fermes d’Yngrid, comme la jeune femme épelle son prénom. Bien que célèbre, je n’ai pas encore fait fortune, et Yngrid semble trop onéreuse pour mon budget. Quand en arrivant chez moi je me renseigne sur son cachet, elle cligne des yeux et dit que cela dépendra de la prestation. Le mot prestation tourne encore dans ma tête quand elle croise les jambes sur le canapé. Elle demande une coupe de champagne, mais se contente d’une liqueur de fruit de la passion et, à travers la fente de sa combinaison en soie, exhibe des cuisses musclées et sans cellulite. Elle me demande de mettre un peu de musique, mais je n’ai qu’un poste radio, et on n’y diffuse que du gospel. Elle se met à marcher dans le salon, son verre à la main, ses hanches oscillant avec indolence, n’ayant nul besoin de faire des efforts pour être bonne. Comme par distraction, elle s’arrête devant la fenêtre pour regarder la vue, et passe la main sur ses cheveux lissés, quand j’arrive par-derrière pour lui mordre le cou. Du calme, beau gosse, dit-elle, et elle me demande de lui indiquer la salle de bains, d’où d’étranges bruits me parviennent. Elle revient en petite culotte, avec un volume entre les jambes qui pourrait passer pour une serviette hygiénique protubérante si je ne l’avais pas vu palpiter légèrement. Et maintenant ? Et maintenant, je ne sais pas. Un autre à ma place aurait été capable de tabasser l’imposteur. Comme je ne suis pas sexiste, ni misogyne, encore moins homophobe, je ne veux pas me battre avec cette femme-homme, d’autant qu’elle est plus forte que moi. Vu que nous venons d’un quartier éloigné, étant donné que nous sommes tous les deux à moitié nus au bord du lit, compte tenu aussi de l’intimité et de l’inviolabilité des rêves, j’envisage l’idée d’essayer la chose. Mais je ne sais par où commencer et dois encore récupérer l’élan perdu, moins à cause du membre caché qu’en raison de la vue de ses genoux difformes. Je ferme les yeux, essaye de me la représenter habillée, quand elle m’applique un baiser avec la langue. J’entends alors un murmure venant du salon, où j’identifie des voisins en train de conspirer, comme s’il y avait une réunion de copropriété dans mon appartement. Je comprends qu’ils ont délibéré et, sans même tenir compte de mon vote, entendent expulser la travestie de la résidence Saint-Eugene. Ils traînent Yngrid par la porte tambour, là où mon père apparaît tout à coup, envahisseur régulier de mes rêves. Il marche sans but dans le salon, comme s’il suivait ses pas à elle, mais avec un corps raide sous sa toge de magistrat, faisant comme toujours claquer sa langue en signe de réprobation. Je le retiens par le col pour regarder à l’intérieur du trou de sa tempe droite, là où la balle avec laquelle il s’est tué est entrée. Je pense qu’il veut que je retire la balle, mais je ne vois à l’intérieur du trou qu’un os avec un autre trou au milieu, entouré d’une pâte rose qui doit être la moelle. Je vais chercher une loupe, quand j’entends des cris venant d’en bas, et de ma fenêtre je vois Yngrid en petite culotte dans la rue, au milieu d’un cercle formé par les voisins armés de battes de base-ball. Ça suffit maintenant ! je crie, mais mon père ferme les volets, me flanque une calotte et me renvoie au lit. Au lit, je rêve qu’en quête de compagnie je pose le regard sur une grande et gracieuse métisse de la place Paris.