Ces gens-là

Chico Buarque · Chapitre 50 sur 63

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Ces gens-là

12 mai 2019

 

Si je pouvais décrire la beauté de vos yeux

Et énumérer ainsi toutes vos grâces

L’âge futur rirait du poète ambitieux :

Jamais le ciel n’a modelé une telle face

Laila ouvre la porte en déclamant Shakespeare puis revient dans la chambre, où elle s’assoit à côté de Maria Clara dans le lit envahi de livres. Elles reprennent leur lecture sans se soucier de moi, ni du bouquet de roses rouges que j’ai apporté à Maria Clara pour la fête des Mères. Visiblement, la littérature a gagné le pas sur les sports extrêmes, et Laila s’accorde encore le luxe de fumer des cigares Cohiba dans une chambre aux fenêtres fermées. Aussi mon fils s’est-il emparé de ce qui lui appartenait déjà et m’attend impatiemment dans le salon avec la planche de surf argentée sous le bras. Mais ce sera pour un autre jour, car contrairement à ce qu’il pensait, Agenor n’habite pas le poste de secours et le barbecue n’aura pas lieu sur la plage.

Le chauffeur de taxi, qui n’était déjà pas très content d’avoir un chien à bord, n’accepte de monter à la favela que lorsque je lui propose le triple du prix de la course. Une patrouille au pied de la butte du Vidigal nous intercepte afin de connaître notre destination, et je comprends que prononcer le nom d’Agenor, c’est comme porter un bracelet VIP, car le policier nous indique la meilleure route et se propose presque de nous escorter. Nous entrons dans la maison ouverte et montons trois volées de marches pour atteindre la terrasse, en bonne partie occupée par une piscine rectangulaire en fibre bleue haute de plus d’un mètre et demi, posée directement sur le sol. Agenor et Rebekka, accroupis, remuent les braises du barbecue, tandis que les invités boivent de la bière et profitent de la vue à l’ombre d’un auvent. Il y a là des femmes en bermuda en jean moulant leur cul imposant, deux ou trois sergents en surpoids dans des uniformes sombres, des pékins en sandales et chemise ouverte, leurs ventres exposés, ainsi qu’un type en costume noir et col fermé. Personne ne remarque notre arrivée jusqu’à ce que Faulkner s’élance en courant, fasse une cabriole, plonge dans la piscine, et par réflexe un policier dégaine son pistolet. Agenor éclate de rire et vient nous saluer, prêt à céder au caprice de l’enfant, qui veut aller dans la piscine tout habillé. Il me présente à ses amis comme un célèbre écrivain, mais ces derniers ne sont guère impressionnés, et dans le repaire d’Agenor je me sens aussi déplacé que dans le palais de Napoleão Mamede. Qui sait, je pourrai peut-être parler un peu avec Rebekka, à qui j’offre une rose rouge et un dictionnaire anglais-portugais/portugais-anglais. Elle saute de joie, m’embrasse sur la joue, descend l’escalier en courant et revient en bikini pour plonger dans la piscine avec mon fils. Elle lui montre comment nager quatre mètres sous l’eau, en aller-retour, aller-retour, aller-retour. J’admire ses culbutes chaque fois qu’elle s’approche du bord, et je ne sais si Agenor est sérieux lorsqu’il me dit de faire attention à ce que je vais écrire sur sa femme. Dans le doute, je me propose de l’aider avec le barbecue, sur lequel il prépare la picanha, un morceau triangulaire de viande crue qu’il presse contre une planche avec la main gauche, tandis que la droite y introduit une broche à deux fourchons. Son visage exprime un plaisir évident à pénétrer peu à peu la viande tendre, qui lui oppose à un moment donné une certaine résistance. C’est comme s’il y avait là un nerf indésirable, qu’il perfore et déchire presque rageusement, alors que des perles de sueur gouttent de son front sur la viande. Il pose enfin la broche sur un support métallique au-dessus des braises et, disposant les saucisses sur une plaque, me demande de retourner la picanha lorsque le sang commencera à suinter sur sa face supérieure. Les invités ont baissé la voix quand je me suis approché d’eux, mais j’ai pu remarquer que les femmes se plaignaient de la criminalité et que les hommes parlaient marques d’armes à feu. Portant maintenant un petit short blanc et un T-shirt Hocus Pocus, Rebekka surgit avec une grande casserole de farofa, de la farine de manioc frite, et invite ses amis à goûter une première tournée de viande, qu’Agenor tranche avec un couteau de boucher.

À la tombée du soir, assis sur le bord de la piscine, Rebekka, mon fils et moi lancions des os au chien lorsque Agenor m’a appelé dans un coin. J’ai pensé que c’était un prétexte pour m’éloigner de Rebekka, mais il répondait simplement à la requête d’un type qui détonnait parmi les autres, avec son costume noir et sa chemise boutonnée. C’est son ami, le pasteur Dinamarco, qui me reçoit avec un Dieu soit loué et se montre intéressé par mon livre, me demandant s’il a pour sujet la vie de la favela, ses manifestations artistiques et culturelles. Oui, j’allais justement assister à la ronde de samba qui a pris place sous l’auvent, avec pandeiro, atabaque, guitare et cavaquinho. Mais le pasteur jette un regard dédaigneux vers le groupe, lui qui est sans doute fan de gospel. Il veut savoir si j’ai déjà par hasard entendu parler des chanteurs castrats, aussi populaires par le passé que les pop stars d’aujourd’hui. Bien sûr, je suis expert en la matière depuis que j’ai fait des recherches pour un roman qu’on reverra bientôt en librairie. Le pasteur Dinamarco me raconte alors que dans diverses communautés défavorisées de Rio, on a vu apparaître des chanteurs de ce genre. Mais personne ne se compare au pionnier de cette vague, de loin le meilleur soprano masculin de ces dernières années, et qui habite, pure coïncidence, la favela du Vidigal. Le pasteur fait un signe en direction de deux femmes, l’une trapue, l’autre imposante, qui se tiennent à l’écart des musiciens. Il tente d’expliquer à la première l’importance que la mention du nom d’Everaldo Canindé aurait dans le livre d’un auteur aussi célèbre que moi. Si elle pouvait raconter l’histoire incroyable de son fils, il se pourrait bien que je lui consacre tout un chapitre. La femme ne se fait pas prier et, pour commencer par le commencement, jure qu’à l’intérieur de son ventre le petit Noir écoutait déjà ses sambas et pontos de macumba. Elle ne pouvait même pas dormir, car dès qu’elle cessait de chanter, il protestait à coups de pied :

— Vous pouvez écrire ça dans votre livre : la musique était comme un placenta pour le petit Noir.

Plus tard, elle embrassa Jésus, arrêta les bêtises et s’en fut travailler chez une Portugaise irascible. Son mari, un chef d’orchestre italien dévergondé, caressait le petit pendant qu’il lui enseignait l’opéra, et comme elle ne voulait pas d’un fils pédé, elle s’en alla. Il ne fut pas pédé, mais pas non plus un homme entier, à cause du pasteur.

— Le pasteur Jersey, ajoute le pasteur Dinamarco.

— Le pasteur Jersey, qui tenait au fond de l’église une clinique d’avortement clandestine, avec la complicité du pharmacien.

— En ce temps-là, je n’étais qu’un simple apôtre.

— Le pasteur Jersey, qui a travaillé comme un cochon en opérant mon fils. Montre-lui, mon petit !

Elle s’adressait à la femme imposante, en réalité un homme à l’âge indéfinissable, glabre, aux seins aussi gros et aux hanches aussi larges que ceux de sa mère.

— Montre tes parties génitales à l’écrivain, mon petit !

N’ayant nulle envie de voir ça, je lui dis que dans mon livre les parties génitales sont censurées, pour ne pas choquer les lecteurs.

— Il aurait pu au moins lui couper les roupettes avec un minimum de soin. À mon avis, le pasteur a châtré mon petit avec un couteau de boucher.

— Le pasteur Jersey, soyons clairs.

— Monsieur l’écrivain pourrait aussi citer dans son livre le prophète Zacharie : malheur au pasteur qui abandonne son troupeau ; que l’épée de la Justice blesse son bras et perce son œil droit.

Le pasteur Dinamarco admet que son prédécesseur de l’église da Bem-Aventurança a péché par avidité en échangeant son pupille contre une main-d’œuvre moins chère, des enfants moins doués pour l’art sublime. Ses efforts n’en restent pas moins louables, car avec la complicité du chef d’orchestre Fiorentino et des associations religieuses, il a apprivoisé et initié à la musique un grand nombre de jeunes gens qui, autrement, seraient aujourd’hui tombés dans le crime ou enterrés dans une fosse. Le pasteur ajoute que si la mère d’Everaldo lui confiait l’enfant, il connaîtrait un plus grand succès qu’entre les mains de Jersey. Son répertoire inclurait des classiques de la chanson populaire, du sertanejo, du rock and roll, car il n’y a point de musique profane dans la voix des anges. Dans la voix d’Everaldo Canindé, même le funk de cette bande de Noirs plairait aux oreilles du Seigneur, dit le pasteur en montrant le groupe de samba :

Méfie-toi, sale voyou

Le justicier est dans la place

Du plomb, des balles

Un trente-huit, un fusil dans ta face

J’avais l’intention de partir avec mon fils lorsque Rebekka interrompt la chanson et apporte la guitare d’Agenor :

— Joue pour que je chante, mon amoureux, joue la chanson d’Orphée :

Matin, si beau matin

Une nouvelle chanson dans la vie…