Correspondance - Tome III

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 13/29

Pages du PDF

Correspondance - Tome III

À Maurice Schlésinger ................................................. 97

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 29 parties.

– 579 –

Voilà deux soirs consécutifs que je vais au café ! Hier, au café de messieurs les militaires ; aujourd’hui, à celui de mes-sieurs les voyageurs de commerce. On y répète « Lambert » et on y rit du Charivari. – Ô France !

Adieu, ma biche. Je compte être revenu à Paris samedi soir, ou, au soir.

Je t’embrasse. Ton vieux.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

Nogent, vendredi, 10 h 1/2 [26 août 1864].

J’étais sûr que ta grand-mère viendrait à Paris, avec vous. J’y serai moi-même demain soir, je ne sais à quelle heure. Aussi n’attendez pas ma visite à l’hôtel du Louvre. Peut-être coucherai-je à Melun. – Si je n’avais pas une atroce plume je t’écrirais plus longuement.

Mme Bonenfant n’a aucun argent à me donner, elle en a envoyé la semaine dernière.

Mon voyage s’est très bien passé, si ce n’est que j’ai at-tendu, six heures, à Montereau.

Puisque vous ne repartez que mardi, je te mènerai aux étagères marocaines.

Adieu, vieux loulou, à bientôt. Je compte vous embras-ser dimanche matin, ou peut-être demain soir. Mais ma course à votre hôtel sera peut-être vaine. Car vous serez en train de souper jusqu’à des 3 heures du matin.

Banting est beau.

 

– 580 –

Ton vieux good uncle.

 

À AGÉNOR BARDOUX

Croisset, 6 septembre [1864].

Bouilhet m’écrit que tu viendras voir d’Osmoy vers le 18 de ce mois.

Or, ma mère, ma nièce et moi te prions de pousser une pointe jusqu’à Croisset. Il y a bien longtemps que nous ne nous sommes vus, cher ami. – Et j’ai grande envie de causer avec toi.

En attendant je t’embrasse et suis ton

 

Mille respects et souvenirs affectueux de notre part à Mme Bardoux.

 

MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

À GUSTAVE FLAUBERT

Angers, 30 septembre 1864.

Il y a bien longtemps, cher Monsieur, que je veux me rappeler à votre souvenir. J’ai souvent pensé à vous ! et quoique je sois un atome dans votre vie, peut-être avez-vous dit parfois : « Que fait-elle ? qu’est devenue cette pauvre âme en peine ? » Qu’aurai-je pu vous dire, sinon vous répé-ter mon éternelle plainte, oui, je suis toujours dans le même état moral, en proie aux angoisses, aux hallucinations inté-

 

– 581 – rieures qui dévorent ma vie. Je m’étonne qu’on puisse tant souffrir, sans mourir. Je voudrais pouvoir m’anéantir dans l’oubli, même de mon existence, je souhaite souvent la mort de mon intelligence. Tout ce qui ignore ne souffre pas. Ce n’est pas la mort que je crains, mais la continuation de la souffrance sous une forme inconnue. J’ai lu dans un journal que vous étiez à Vichy, mais désormais vous devez être de retour à la campagne. Ah ! que votre existence est différente de la mienne ! Mais à qui, à quoi, pourrais-je comparer ma vie ! Souffrir à la même place, Sisyphe sur son rocher, sans compter que je ne veux pas changer de souffrance en chan-geant de place. Mon médecin seul insiste pour me faire sortir de chez moi, et comme personne n’a autorité légale sur moi, il en résulte que je suis laissée à moi-même. Il est vrai que physiquement je suis très souffrante depuis la cessation de la chaleur. Il faudrait que je fusse forcée de changer de place, ou que j’eusse un travail obligé, une passion pour quelque chose. Mon existence est sans but, sans motif. La religion ne m’offre plus de secours, puisque je ne puis me confesser et que dans l’impossibilité de remplir ce devoir, le Ciel m’est fermé. J’admire toujours le beau livre de J. Reynaud Terre et ciel . Si la religion était telle, je serais heureuse et tranquille. J’ai été frappée des paroles de Mossimi qui dit qu’il faut une religion supérieure à tout ce qui a existé depuis l’avènement du christianisme. J’ai toujours cru à une réforme dans les dogmes et le catholicisme, mais cela viendra trop tard pour moi. J’ai lu avec grand plaisir la Lettre d’un voyageur de G. Sand, c’est charmant. J’en aime tout jusqu’aux moindres détails. Je vous dirai que les anciennes Lettres d’un voyageur ont été dans les moments les plus pénibles de ma vie la seule lecture que j’aie pu supporter. Mais Lélia est mon livre favori, surtout le volume de méditation. J’admire, mais n’ai jamais été touchée aux larmes comme en lisant Madame Bo-

 

– 582 – vary ; cette œuvre admirable m’a laissé un impérissable sou-venir ; c’est vrai, cela pénètre au plus profond du cœur, on ne fera jamais mieux. J’ai lu Madelon d’About ; cela ne vaut rien, c’est faux, nul personnage n’y intéresse et il ne reste pas une idée après l’avoir lu. Je verrai Cléopâtre dont je pense peu de bien. Vous me direz : « C’est la faute du su-jet », et pourtant j’ai été très intéressée par La Dame aux ca-mélias. Le roman et la pièce jouée par Mme Doche m’ont im-pressionnée vivement. Je viens de lire les Récits mérovingiens de Thierry, cela m’a beaucoup intéressée, c’est dommage du peu. Je viens d’entendre sur l’orgue une vieille partition d’Auber, La Neige ; cela m’a rappelé les meilleures illusions de ma vie. J’existais alors, et maintenant ce n’est plus moi, on dirait qu’un autre vit à ma place. Indiquez-moi un travail quelconque, vous me ferez du bien. Quand aurai-je le bon-heur de lire de vous une sœur de Madame Bovary ? Êtes-vous heureux, tous mes vœux sont pour votre bonheur. Pen-sez un peu à moi et croyez à toutes mes sympathies. Votre dévouée

M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.

 

À JULES DUPLAN

Croisset, mercredi 5 [octobre 1864].

Je crois que la mort de ton beau-frère a été pour toi une perte peu sensible. Aussi, mon cher vieux, n’est-ce pas une lettre de condoléance que je t’écris. Que va devenir ta sœur ? Dis-moi tout ce qui t’intéresse.

Et les affaires ? l’Afrique ? ça marche-t-il1 ?

 

– 583 –

Je bûche comme un nègre. Je me couche régulièrement à 3 heures du matin. Quant à la besogne, je ne sais pas ce qu’elle vaut. L’enthousiasme ne vient pas encore. Il est vrai que mon 1er chapitre est hérissé de difficultés, et puis ton ami avait complètement perdu l’habitude d’écrire. Je suis puni de m’être arrêté pendant trop longtemps.

Monseigneur vient enfin de trouver un sujet de comédie qui lui plaît, et d’abandonner le plan dont il était embêté de-puis trois mois.

Sais-tu quand revient le jeune Maxime ?

Rappelle-moi au souvenir de Mme Cornu. Que devient ma princesse ? Conte-moi des farces si tu en sais. J’en aurais besoin pour m’égayer. Car ma vie n’est pas précisément fo-lâtre !

Adieu, je t’embrasse fort.

Ton vieux Géant.

 

À ERNEST FEYDEAU

Croisset, mercredi, 5 heures [5 octobre 1864].

Ah, çà ! mon Bon, cette conduite durera-t-elle toujours ? Et ne pourrais-tu me gratifier de tes nouvelles ? Je n’ai pas écrit à ton Altesse parce que je ne savais pas où elle gîtait. Je me suis présenté chez toi au mois d’août. Personne. Je te croyais aux Pyrénées et j’ai appris que tu étais à Trouville, dont tu faisais les délices. Quant à moi, j’ai été fort dérangé par toutes sortes de choses depuis six mois et je m’aperçois maintenant que j’ai fait une sottise en restant si longtemps sans écrire. J’éprouve dans mon nouveau roman des difficul-

– 584 – tés inouïes. Il est vrai que mon premier chapitre n’est pas commode. Quand aurai-je fini cette lourde besogne ? Et que vaudra-t-elle ? Dieu seul le sait.

Et toi ? que fais-tu ?

Un mien domestique (celui que j’avais l’année dernière) a fait preuve de goût en me volant une partie de tes œuvres. Voilà où l’amour des bons auteurs pousse mes gens. Je te redemanderai lesdits ouvrages.

Comment va Mme Feydeau, et M. Feydeau fils. Com-mence-t-il à avoir de« mauvaises habitudes » ?

T’amuses-tu dans la vie ? Moi, je m’emmerde effroya-blement.

 

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

Croisset, 6 octobre 1864.

Non, chère Demoiselle, je ne vous ai pas oubliée. Je pense souvent à vous, à votre esprit si distingué et à vos souffrances qui me semblent définitivement irrémédiables.

Nos existences ne sont peut-être pas si différentes qu’elles le paraissent à la surface et que vous l’imaginez. Il y a, entre nous, un peu plus qu’une sympathie littéraire, il me semble. Mes jours se passent solitairement d’une manière sombre et ardue. C’est à force de travail que j’arrive à faire taire ma mélancolie native. Mais le vieux fond reparaît sou-vent, le vieux fond que personne ne connaît, la plaie pro-fonde toujours cachée.

 

– 585 –

Me voilà maintenant attelé depuis un mois à un roman de mœurs modernes qui se passera à Paris. Je veux faire l’histoire morale des hommes de ma génération ; « senti-mentale » serait plus vrai. C’est un livre d’amour, de pas-sion ; mais de passion telle qu’elle peut exister maintenant, c’est-à-dire inactive. Le sujet, tel que je l’ai conçu, est, je crois, profondément vrai, mais, à cause de cela même, peu amusant probablement. Les faits, le drame manquent un peu ; et puis l’action est étendue dans un laps de temps trop considérable. Enfin, j’ai beaucoup de mal et je suis plein d’inquiétudes. Je resterai ici à la campagne une partie de l’hiver, pour m’avancer un peu dans cette longue besogne.

Je n’ai pas été cette année à Vichy ; c’est il y a deux ans, et l’année dernière ; on s’est trompé.

Je ne lis rien et ne puis par conséquent rien vous indi-quer de nouveau. Tous ces temps-ci je m’étais occupé de so-cialisme ; mais vous connaissez tout cela, en partie du moins.

On dit beaucoup de bien du nouveau roman de Mme Sand.

Vous ne me parlez jamais de Michelet que j’aime et ad-mire beaucoup. Et vous ?

Allons, tâchez d’avoir du courage, et pensez à moi qui vous serre les mains très cordialement.

 

– 586 –

À EDMA ROGER DES GENETTES

[Croisset, vers le 20 octobre 1864.]

Comme je m’ennuie, comme je suis las ! Les feuilles tombent, j’entends le glas d’une cloche. Le vent est doux, énervant. J’ai des envies de m’en aller au bout du monde, c’est-à-dire vers vous, de reposer ma pauvre tête endolorie sur votre cœur et d’y mourir. – Avez-vous jamais réfléchi à la tristesse de mon existence et à toute la volonté qu’il me faut pour vivre ? Je passe mes jours absolument seul, sans plus de compagnie qu’au fond de l’Afrique centrale. Le soir, enfin, après m’être bien battu les flancs, j’arrive à écrire quelques lignes qui me semblent détestables le lendemain. Il y a des gens plus gais, décidément. – Je suis écrasé par les difficultés de mon livre. Ai-je vieilli ? Suis-je usé ? Je le crois. Il y a de ça au fond. Et puis ce que je fais n’est pas com-mode, je suis devenu timide, noué. Depuis sept semaines j’ai écrit quinze pages et encore ne valent-elles pas grand-chose…

Comme c’est mal arrangé, le monde ! À quoi bon la lai-deur, la souffrance, la tristesse ? Pourquoi tous nos rêves impuissants ? Pourquoi tout ?… J’ai vécu plusieurs années dans un état que j’ose qualifier d’épique, sans ressentir le moindre doute, ni la plus légère fatigue. Mais à présent je suis rompu. J’aurais besoin de m’amuser beaucoup !

Comme je pense à vous et comme j’aurais envie de votre esprit et de votre grâce ! Mais les exigences de mon écrasant travail me condamnent à une séparation que je maudis. Je commence à croire que j’ai fait fausse route dans la vie : mais étais-je libre de choisir ? Heureux les bourgeois ! Et cependant je ne voudrais pas en être un. C’est l’histoire du bon Brahmine dans les contes de Voltaire.

– 587 –

Tant mieux si Taine vous intéresse. Son ouvrage est élevé et solide, bien que j’en blâme le point de départ. Il y a autre chose dans l’art que le milieu où il s’exerce et les anté-cédents physiologiques de l’ouvrier. Avec ce système-là, on explique la série, le groupe, mais jamais l’individualité, le fait spécial qui fait qu’on est celui-là. Cette méthode amène for-cément à ne faire aucun cas du talent. Le chef-d’œuvre n’a plus de signification que comme document historique. – Voi-là radicalement l’inverse de la vieille critique à la La Harpe. Autrefois, on croyait que la littérature était une chose toute personnelle et que les œuvres tombaient du ciel comme des aérolithes. Maintenant, on nie toute volonté, tout absolu. La vérité est, je crois, dans l’entre-deux.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset, 6 novembre 1864 ?]

Mon Loulou,

Je n’ai pas de nouvelles de ta bonne-maman ? Peux-tu m’en donner ?

Je me propose d’aller demain chez toi déjeuner ou dî-ner. Lequel t’est le plus commode ?

Un bon bécot sur chaque joue.

Ton vieux ganachon.

Dimanche, 10 h 1/2.

 

– 588 –

À JULES DUPLAN

Palais de Compiègne, corridor de la Pompe,

2e étage, n° 85.

[12 ? novembre 1864.]

Mon cher Jules,

Rends-moi illico le service suivant : transporte-toi au passage de l’Opéra et commande chez Mme Prévost un bou-quet de camélias blancs, tout ce qu’il y a de plus beau, je tiens à ce qu’il soit archichic. (Il faut donner de soi une bonne opinion, quand on appartient aux classes inférieures de la société.) La boîte doit arriver lundi matin, pour que j’offre la chose lundi soir. La marchande peut faire suivre la facture au chemin de fer. – Ou bien paye-la, ad libitum.

N’oublie pas, sapristi, je compte sur toi. – Réponse im-médiate, S.V.P.

Je t’embrasse.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Compiègne, 15 novembre 1864.]

Mon Carolo,

Envoie-moi bien vite à Paris la note relative au congé du sieur de La Chaussée. Je la porterai au Palais-Royal.

Ton vieux ganachon d’oncle t’embrasse.

 

J’espère avoir une lettre de ta grand-mère jeudi à Paris.

 

– 589 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris, 17 novembre 1864.]

Mon Bibi,

Je n’écris pas à ta maman, parce qu’elle ne m’a pas donné son adresse.

J’irai demain au Palais-Royal pour Coralie. Il est 4 heures et je ne fais que m’éveiller, car les pompes de la Cour m’ont éreinté.

Je reviendrai mardi. – J’ai bien des choses à faire d’ici là.

Les bourgeois de Rouen seraient encore plus épatés qu’ils ne le sont, s’ils savaient mes succès à Compiègne. Je parle sans aucune exagération.

Bref, au lieu de m’ennuyer, je me suis beaucoup amusé. Mais ce qu’il y a de dur, c’est le changement de costume et l’exactitude des heures. – Enfin je vous raconterai tout cela. Je dors encore et vais prendre un bain.

À toi, ton vieil oncle qui t’embrasse.

 

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

[Paris, 18 novembre 1864.]

Voulez-vous de moi aujourd’hui ? Je suis libre. J’attendrai votre réponse jusqu’à 6 heures.

En cas contraire, à demain 6 heures.

Vendredi, 4 heures.

– 590 –

À vous.

 

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

[Paris,] samedi, 9 heures du matin [19 novembre 1864].

J’ai bien des excuses à vous faire, mes chers bons, pour ma lettre d’hier et pour celle d’aujourd’hui. Car le présent billet est pour vous dire que je ne peux dîner avec vous au-jourd’hui. C’est embêtant pour moi. Mais c’est ainsi.

Si vous pouvez venir demain dans l’après-midi avant 4 heures vous serez bien gentils. – En tout cas à lundi chez Magny.

Le vôtre.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

Paris, samedi, 4 heures [19 novembre 1864].

Ma chère Caro,

Je rentre à l’instant. Ton père a signé la procuration avant-hier chez Fovard. Je n’ai pas vu ledit Fovard. Mais j’ai recommandé à ses clercs d’envoyer la procuration avant mercredi. – La mienne est ci-incluse.

Touzan a expédié le coffre à bois de ta grand-mère.

Il me semble que je ne fais pas trop mal les commis-sions ?

 

– 591 –

J’ai dîné ce matin chez le père Cloquet qui est toujours fort aimable.

Je compte déjeuner chez toi mardi matin, quoiqu’il soit rude de se lever à la lumière dans cette saison.

Mes amitiés à ton mouton et à ta grand-mère.

Reçois un baccio de ton vieux ganachon qui t’aime.

 

À JULES MICHELET

Croisset près Rouen, mardi soir [22 novembre 1864].

Mon cher Maître,

L’exemplaire de votre Bible que vous m’avez destiné m’est parvenu ce matin seulement. Voilà pourquoi mes re-merciements sont tardifs.

Je viens de lire, d’un seul coup, en dix heures, ce mer-veilleux livre. J’en suis écrasé. Je crois cependant en saisir l’ensemble nettement. Quelle envergure ! Quel cercle !

Tout ce que cela suggère d’idées nouvelles, d’aperçus, de rêveries, est infini !

Vous m’avez placé sous les yeux des paysages que je connais : Delphes et l’Égypte entre autres. Personne n’aura été un voyant comme vous. Mais c’est une banalité que de le dire.

Une chose par-dessus tout m’a stupéfait et instruit : à savoir l’histoire d’Alexandre. Voilà qui est neuf, je crois, et profond.

 

– 592 –

Maintenant, les détails m’échappent un peu. Je vais m’y remettre et déguster chaque page lentement, comme il con-vient. Le passage sur Eschyle est bien beau ! Mais qu’est-ce qui n’est pas beau dans votre œuvre ? Cœur, imagination et jugement, vous ébranlez tout en nous-mêmes, avec vos mains puissantes et délicates.

Il y a des génies de première volée et qu’on n’aime pas cependant. Mais vous, cher Maître, vous emportez le lecteur dans votre personnalité par je ne sais quelle grâce – qui est l’extrême force peut-être.

Pas un, croyez-le, ne sent mieux cela que celui qui vous serre les mains bien tendrement, et ose se dire le vôtre.

 

À EDMA ROGER DES GENETTES

[Croisset, novembre 1864.]

[…] Eh bien, non, je n’admire pas La Bible de l’humanité ! Mais vous pourriez bien l’admirer, vous qui admirez tant de choses et qui ne manquez pas une solennité littéraire. C’est sans doute un effet de la solitude ; mais toutes les fois que vous vous amusez, ça m’agace horriblement. Passons. La Bible de l’humanité est un mauvais livre parce que le plan est vague, et parce que l’auteur parle d’un tas de choses qu’il ignore, à commencer par l’Inde. Ce qui m’a semblé le plus original, et ce qui m’a, nerveusement parlant, déplu davan-tage, j’entends sa manière de considérer Alexandre. Mais chacun est libre de regarder l’histoire à sa façon, puisque l’histoire n’est que la réflexion du présent sur le passé, et voilà pourquoi elle est toujours à refaire, chose qui désole le petit père de Sacy : il voudrait qu’une fois pour toutes on

 

– 593 – s’entendît sur l’histoire romaine. Il demande un canon et puis on s’y tiendrait.

Votre jugement sur la personne de Michelet – qui est ce-lui de tout le monde, du reste – est faux ; je suis convaincu que personne n’est plus chaste que ce charmant bon-homme ; et, quant à moi, on a beau dire, je ne le trouve pas indécent. Mais ce qu’il y a d’atroce dans ce dernier livre, c’est le procédé fragmentaire, le peu de lien entre les idées, le peu de preuves sous les faits. Quant à des mensonges, ah ! non, non ! Il est solide sur ses dates, allez, et pourrait faire encore une bonne classe. Mais sa précipitation d’écrire, sa rage d’imprimer le rendent maintenant banal ; cependant jamais esprit ne le fut moins. Le père Dumas trouve que lui seul est original maintenant, et il a raison. Tous tant que nous sommes, grands et petits, nous sommes d’affreux clas-siques. Hugo n’est qu’un classique révolutionnaire ; le seul romantique français aura été le père Michelet. Quel sillon il laissera ! Que d’idées, que d’aperçus ! Il a monté l’histoire à la hauteur de la poésie et l’a rendue impossible pour les gens médiocres. Enfin, je l’aime ! Quel génie sympathique, con-venez-en, il restera, j’en suis sûr, on ne le refera pas. […]

 

À JULES DUPLAN

[Croisset,] nuit de jeudi [24 novembre 1864].

Des détails ! bougre ! des détails ! tu es d’un laconisme exagéré. Développe, sacré nom de Dieu ! toi qui n’écris pas toute la journée, envoie-moi une longue lettre. Lui « fis-je impression », etc. Est-ce bête cette anecdote sur ma sensibi-lité ! Qui diable a inventé cette histoire ? Je sens là-dessous

 

– 594 – une vague intention de débinage. Tâche de savoir d’où ça vient et qui est le mortel signant Y dans L’Europe.

Quant à la photographie, voilà vingt fois que je la re-garde et vingt fois que je ris. Quelles pattes ! et quelle bonne mine de bordel ! Hénaurme ! Je ne me lasse pas de la con-templer.

Ah ! mon pauvre vieux, j’ai bien besoin de quelque chose pour m’égayer ! Je crois que mon roman ne m’empoignera jamais ? C’est là surtout ce que je lui re-proche ! Les héros inactifs sont si peu intéressants ! Je pioche comme un misérable. À la fin de janvier j’espère t’apporter trois chapitres (de 40 à 50 pages). À cet endroit-là, seulement, je pourrai voir la tournure que ça aura.

Comment va Mme Cornu ? la princesse Julie est-elle re-venue à Paris ?

Je vis absolument seul, ma mère étant à Rouen, et mon existence n’est pas folichonne.

Je t’embrasse tendrement.

Ton

 

J’oublie de te remercier de tes deux journaux.

Et l’Afrique ? etc., etc. !

 

– 595 –

À EDMA ROGER DES GENETTES

[Croisset, fin de novembre 1864.]

Je suis maintenant dans une solitude complète. – Le brouillard qu’il faisait ces jours derniers augmentait encore le silence ; c’était comme un grand tombeau blanchâtre qui vous enveloppait. Je n’entends d’autre bruit que le crépite-ment de mon feu et le tic-tac de ma pendule. Je travaille à la clarté de ma lampe environ dix heures sur vingt-quatre, et le temps s’écoule ! Mais comme j’en perds ! Quel rêvasseur je suis en dépit de moi-même ! Je commence néanmoins à être un peu moins découragé. – Quand vous me reverrez, j’aurai fait à peu près trois chapitres ; trois chapitres, pas plus. – Mais j’ai cru mourir de dégoût au premier. La foi en soi-même s’use avec les années, la flamme s’éteint, les forces s’épuisent. Ce qui me désole, au fond, c’est la conviction où je suis de faire une chose inutile, je veux dire contraire au but de l’art, qui est l’exaltation vague. Or, avec les exigences scientifiques que l’on a maintenant et un sujet bourgeois, la chose me semble radicalement impossible. La beauté n’est pas compatible avec la vie moderne, aussi est-ce la dernière fois que je m’en mêle ; j’en ai assez. –

Les moines ont beau faire, le soleil n’est plus de leur cô-té, car rien n’est éternel, pas même le soleil, du reste. Et nous, pauvres petits grains de poussière, infimes vibrations de l’immense mouvement, atomes perdus, réunissons nos deux néants dans un même frisson et qu’il se continue comme l’espace ! Quelle métaphysique ! Il faut me la par-donner ; je n’en abuse guère, et puis, d’ailleurs, tout parle de l’amour !

 

– 596 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset, 1er décembre 1864.]

Ma chère Caro,

Ta grand-mère revient de Rouen, en meilleur état que je ne m’y attendais. J’attribue cela aux bonnes exhortations que tu lui auras faites, en la quittant ?

Voilà tout ce que j’avais à te dire, et puis, que je m’ennuie, déjà, de toi.

J’ai mal à la tête. C’est la suite de ma colère imbécile d’hier soir.

J’attends un mot de toi samedi matin.

Adieu, pauvre chérie.

Je t’embrasse bien fort.

Ton vieux.

Jeudi, 6 heures.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] mardi soir [13 décembre 1864].

Mon Bibi,

Je n’irai pas demain dîner chez toi, parce que je suis en train de travailler, et que ces voyages à Rouen me font perdre presqu’une journée entière. Je préfère d’ailleurs y al-ler un jour où tu n’auras personne.

Adieu, vieux loulou, je t’embrasse.

– 597 –

Ton oncle.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset, 14 décembre 1864.]

Oui. Je viendrai tout de même parce que je suis :

UNE GANACHE

qui t’aime.

Gustave F.

3 h 1/2.

 

À FLAVIE VASSE DE SAINT-OUEN

Croisset, mardi soir [27 décembre 1864].

M. de Maricourt ne s’est point trompé en préjugeant une sympathie entre nous deux. Son livre m’a tellement plu que je vais vous dire exactement, entièrement, ce que j’en pense. Si je le trouvais médiocre, je vous enverrais un éloge sans restrictions et tout serait dit. Mais Les Deux Chemins sont une œuvre à considérer. Donc, au risque de faire le pion (mais j’y suis contraint), je commence.

Quant à de l’intérêt, il y en a beaucoup, et du talent aus-si, un talent franc et charmant ; c’est plein de choses étu-diées, vues, vécues. Jusqu’aux deux tiers du livre (à part quelques petites taches, des étourderies) j’ai à peu près tout admiré. Mais à partir du tremblement de terre (page 140), il me semble que le roman ne se tient plus sur les pieds. Je veux dire que les événements ne dérivent plus du caractère

– 598 – des personnages ou que ces mêmes caractères ne les pro-duisent pas. Car c’est l’un ou l’autre (et même l’un et l’autre) dans la réalité. Les faits agissent sur nous et nous les cau-sons. Ainsi, à quoi sert la révolution de Sicile ? Déborah n’avait pas besoin de cela pour s’en aller, et Pippina pour mourir. Pourquoi ne pas leur avoir trouvé une fin en rapport naturel avec tous leurs antécédents ? Cela est de la fantaisie et donne à une œuvre sérieusement commencée des appa-rences légères. Le roman, selon moi, doit être scientifique, c’est-à-dire rester dans les généralités probables. Voilà mon plus gros reproche et même le seul qui soit grave.

J’ai été ravi tout d’abord par le portrait de Pipinna et l’intérieur de sa famille. Si tout était de ce calibre-là, le livre serait un chef-d’œuvre. Stella, le père, la maman, tout cela est parfaitement fait. Certaines pages exhalent un parfum du Midi qui vous pénètre ; on s’écrie : « C’est ça. »

J’aime beaucoup Déborah. Sa description de l’enfant mort est un bijou. Mais ce qui domine tout le livre, c’est la promenade en canot (pages 76 et suivantes). Quand on a écrit ces pages-là, on est capable de tout écrire. Pas un écri-vain qui ne puisse s’en honorer.

Le parallélisme entre les deux femmes marche naturel-lement, tout est bien engagé ; mais, après la soirée où Débo-rah chante, commence (pour moi) le revers de la médaille. J’ai compris jusque-là et admiré ce caractère, mais il devient trop voulu de la part de l’auteur. Je la trouve un peu trop ac-trice et poseuse ; les femmes perdues sont plus naïves. Quel intérêt a-t-elle à faire le monstre ? Il me semble que la vérité (probable) et la moralité du livre y auraient gagné, si elle eût fini par aimer Hermann, juste au moment où celui-ci s’en fût dégoûté ! Du reste, elle a de beaux mouvements d’éloquence. Mais on se demande : « Est-ce vrai ? », tandis

– 599 – que l’on croit, comme si on les avait reçues soi-même, aux hyperboles orientales de Pipinna, parce qu’elle est humaine. Je crois, enfin, qu’à un certain moment l’auteur a voulu montrer son esprit et a perdu de vue ses personnages, si bien plantés tout d’abord. Cela commençait comme un grand roman, puis a tourné à la nouvelle.

Je blâme le rêve (page 42) comme poncif. L’auteur ne s’aperçoit pas non plus parfois qu’il gâte ce qu’il vient de faire. Ainsi (page 23), entre deux paragraphes excellents, il intercale une naïveté qui détruit son effet : « Comme pour obéir à la grande loi du contraste. »

Puisque vous me montrez le contraste, vous n’avez pas besoin de me le dire. Il y a (rarement il est vrai) des méta-phores fausses, mais il y en a ; ainsi dans Un purgatoire en sol dièse, qui est un petit conte du meilleur goût : « Je fus frappé de l’extrême douceur […] ». Une douceur ne frappe pas. Ah ! je suis un pédant ! je sais bien. Mais quand on a de jolies mains, on doit les soigner. Or M. de Maricourt a non seule-ment une main d’artiste très bien faite et exercée, mais il a le biceps saillant, ce qui vaut mieux. Son livre a des parties énergiques et viriles. On y sent ce qui est la première des choses : une individualité. J’aurais encore beaucoup à vous dire, car ce livre, je vous le répète, m’a frappé. Je l’ai lu d’une haleine et je reviens de le feuilleter. Faites donc à son auteur mes compliments très sincères. Je voudrais le con-naître, il me plaît.

 

– 600 –

À JULES DUPLAN

[Croisset, 30 décembre 1864.]

Mon bon Vieux,

Je te prie de m’inscrire, le Jour de l’An, chez le Prince et chez la Princesse au Palais-Royal.

Demande à Mme Cornu si la même chose s’exécute aux Tuileries. Dans ce cas, ce serait une seconde commission.

Je te la souhaite prospère. Il ne fait, ici, ni chaud, ni gai.

Mille tendresses de ton

Vendredi soir.

 

À MADAME DE BEAULAINCOURT ?

[Paris,] samedi soir [1864-1869].

Chère Madame,

N’y aurait-il pas moyen de lever la consigne pour un homme de la campagne ?

Puis-je me présenter mercredi, dans l’après-midi, vers 4 ou 5 heures ? Vous ne recevez que le jeudi et le dimanche. Or, ces jours-là, je suis pris. J’ai cependant bien envie de vous voir.

Permettez-moi, en attendant, de vous baiser les mains, et de vous assurer que je suis tout à vous.

Boul[evard] du Temple, 42.

 

– 601 –

À ALFRED NION ?

Croisset près Rouen [4 janvier 1865].

Eh bien, et la féerie, cher Ami ? Je crois que contraire-ment au proverbe « Pas de nouvelles, bonnes nouvelles » la chose est complètement flambée ?

Mon deuil en est tout fait. J’aurais cependant été bien aise de gagner quelques portraits de l’Empereur sur métal, avec cette folichonnerie, et 2° de montrer que l’on peut se servir d’un cadre usé [pour] rajeunir un vieux genre. Tu se-rais bien gentil de me dire ce que ton patron en a pensé.

Je te serre la dextre fortement et suis ton

 

Mes souvenirs les meilleurs à Baudry et au père Senard.

 

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

[Croisset, 7 janvier 1865.]

C’est bien gentil à vous de penser à moi ! Si je ne vous ai pas prévenu dans nos souhaits réciproques du Jour de l’An c’est que ma vie est tellement bête que je n’ai rien du tout à vous narrer. Je me couche à 4 heures du matin, et com-mence à reprendre mes esprits vers 4 heures du soir. La co-pie va très lentement et je ne suis pas gai. Mais il est inutile que je vous emmerde avec mes emmerdements. Vous devez avoir assez des vôtres.

J’écrirai au revers de votre triomphante reliure tout ce que je pourrai trouver de plus aimable, c’est-à-dire tout ce que je pense.

– 602 –

Envoyez-moi cette Virginie Lacerteux, impatiemment at-tendue. Je la lirai avec appétit.

Je compte vous voir, et me retremper un peu dans la ci-vilisation, vers la fin de ce mois. –

Je ne sais rien du tout, ni de Paris, ni de nos amis, ni du reste, vivant comme une huître.

Et Magny ? et le père Beuve ? et la Princesse ? Si la chose n’est pas inconvenante, présentez-lui, etc.

Adieu, mes très bons.

Je vous baise sur vos quatre joues, et suis votre

 

À propos ? c’est demain les Rois ! Quel article ça va fournir à Timothée Trimm !

Samedi soir.

***

J’ai tout de même une crâne envie de vous voir !

 

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

[Croisset,] lundi [16 janvier 1865].

Mes très Chers,

Je n’ai eu votre volume que hier au soir, seulement. – Entamé à 10 h 1/2, il était fini à 3. – Je n’ai pas fermé l’œil, après cette lecture. Et j’ai mal à l’estomac. Vous serez cause de nombreuses gastrites ! Quel épouvantable bouquin !

– 603 –

Si je n’étais pas très souffrant aujourd’hui, je vous écri-rais longuement pour vous dire tout ce que je pense de Ger-minie. Laquelle m’excite (p. 52-53). Cela est fort, roide, dra-matique, pathétique et empoignant. Champfleury est dépas-sé, je crois ?

Ce que j’admire le plus dans votre ouvrage, c’est la gra-dation des effets, la progression psychologique. Cela est atroce d’un bout à l’autre, et sublime, par moments, tout simplement. – Le dernier morceau (sur le cimetière) re-hausse tout ce qui précède et met comme une barre d’or au bas de votre œuvre.

La grande question du réalisme n’a jamais été si carré-ment posée. On peut joliment disputer sur le but de l’art, à propos de votre livre.

Nous en recauserons dans 15 jours. Excusez ma lettre ; j’ai, cet après-midi, une migraine atroce, avec des oppres-sions telles que j’ai du mal à me tenir à ma table.

Je vous embrasse, néanmoins, plus fort que jamais. À vous.

 

À MADAME JULES SANDEAU

[Paris,] jeudi [2 février 1865].

Moi aussi, j’ai été très souffrant cet hiver et je le suis en-core. Des rhumatismes, des névralgies et un spleen abomi-nable : voilà mon lot depuis trois mois. Vous voyez que nos tempéraments sont sympathiques.

Présentement, j’ai un affreux rhume de cerveau. C’est ce qui m’empêche de sortir. Mais dès le commencement de la

– 604 – semaine prochaine, je compte bien aller vous voir. À quelle heure sortez-vous ? À quelle heure rentrez-vous ? À quelle heure peut-on se présenter ? Je vous baise les mains, bien longuement, et suis le vôtre, vous savez.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris,] dimanche soir [5 février 1865].

Mon Caro,

J’irai chez Perrin dès que mon rhume de cerveau m’en donnera la permission, mais tranquillisez-vous, L’Africaine ne sera pas jouée avant le mois de mars ou le mois d’avril. – On ne répète pas encore sur la scène, m’a-t-on dit. Si je ne puis avoir des places pour la 1re représentation, j’en deman-derai pour la répétition générale, ce qui sera peut-être plus facile à obtenir.

Je vois, mon bibi, que tu te lances dans la société rouen-naise. Ma lettre t’arrivera demain, au milieu de tes prépara-tifs pour aller au bal de M. le préfet. – Madame aime le monde. Madame sait qu’elle est jolie. Madame aime à se l’entendre dire.

Quant à moi, je ne suis jamais moins sorti. J’ai refusé pour demain une place dans une très belle loge à l’Opéra, où l’on joue Roland. J’ai, de même, refusé pour mardi un dîner chez Charles-Edmond, où l’on s’amuse beaucoup, d’habitude. Je reste le soir chez moi, tranquillement. Et je recommence à travailler. Mon bouquin m’assomme un peu moins. Et depuis mon séjour ici, j’ai écrit près de dix pages. – Assez faibles, il est vrai. Tu es bien gentille, pauvre chérie, de m’envoyer des encouragements et des consolations. J’ai

– 605 – besoin des uns et des autres. – Le fond de l’air n’est pas gai en moi.

Tu me dis de penser quelquefois à toi, ma chère Caro-line. J’y pense bien souvent, va ! Mon existence a beaucoup changé depuis que nous ne vivons plus sous le même toit, et il faut que ton mari soit un aussi bon garçon qu’il est pour que je lui pardonne de m’avoir pris ton charmant individu. – Ce gaillard-là m’humilie cependant près de mes fournisseurs. Touzan m’a demandé d’un air tout à [la] fois sérieux et nar-quois « si M. Commanville habitait encore Rouen ». – Em-brasse-le néanmoins, de ma part.

Redonne-moi le n[umér]o du régiment de La Chaussée. Je ne veux pas en avoir le démenti.

J’ai eu aujourd’hui, chez moi, l’artiste Feydeau que je n’avais pas encore vu. Son journal paraît le 25 de ce mois.

Mes compliments à M. Gustave Roquigny si cela peut lui être agréable.

Monseigneur viendra coucher sur mon divan vendredi et samedi. Il est invité samedi prochain au bal du Prince Na-poléon. C’est une concession que le Prince fait à l’église. Un peu d’ecclésiastique siéra dans cette petite fête de famille, composée de 3 mille personnes.

Le livre des Bichons excite un dégoût universel, dont ils paraissent être très fiers. – En quoi je les approuve.

M. Horsin Déon ne m’a servi à rien du tout. Il me faut une masse de renseignements que je ne sais où prendre. J’arriverai à en trouver cependant. – Adieu, pauvre bibi. Voi-là, il me semble, une longue lettre. Soigne ta grand-maman

 

– 606 – et embrasse-la pour moi. Je bécote ta mine sur les deux joues.

Ton vieil oncle, dégradé, avachi, spleenitique.

 

Et Diane ? Comment se porte-t-elle ?

À quand le mariage de Valentine ?

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris,] mercredi [22 février 1865].

Ma chère Caro,

Ta grand-mère m’écrit aujourd’hui que vous viendrez à Paris vers le dix du mois prochain. Ainsi, dans une quin-zaine, je verrai donc ta bonne et gentille mine que je n’ai pas bécottée depuis si longtemps !

Continues-tu à faire les délices des salons de Rouen en général et de celui de M. le préfet en particulier ? Ledit pré-fet m’a l’air ravi de ta personne. Il me semble que tu te dé-grades un peu à tant fréquenter mes immondes compa-triotes ? Et les lectures sérieuses, et Montaigne, les fortes études et le dessin, que devient tout cela au milieu d’une vie si folâtre ?

Je te remercie des beaux détails que tu m’as envoyés sur la noce de Valentine, qui m’a l’air un peu enfoncée dans la galuchetterie. Je ne puis te rendre [la] pareille, ne sachant aucune facétie. Le commerce des arts m’occupe exclusive-ment. Je suis perdu au milieu des vieux journaux et des marchands de tableaux. – Demain et les jours suivants, j’ai

– 607 – rendez-vous avec plusieurs d’entre eux. Rien n’est plus diffi-cile que les renseignements dont j’ai besoin. J’étudie en même temps l’histoire de la gravure. La copie est interrom-pue par ces occupations. J’espère la reprendre dans une hui-taine de jours.

Aujourd’hui, je dîne chez Mme Husson avec Tourgueneff, Taine et Du Camp. – Demain je dînerai chez cette bonne Ca-roline, où je n’ai mis encore les pieds qu’une fois. Je ménage mes courses pour ménager les voitures. Quant à sortir à pied par le temps qu’il fait, c’est impossible. Je suis exaspéré contre l’hiver, j’engueule le Temps. – Qui, au lieu d’une faulx, devrait avoir une scie.

Pas, du tout, ma belle dame, je n’admire point le roman de Mlle Bosquet. Une femme bien élevée est un livre absolu-ment raté, comme j’ai eu l’honneur de le dire à son auteur. Elle va trop vite. Je l’ai trouvée rayonnante. Elle rajeunit et flamboie.

Quelle narration veux-tu que je te fasse du bal du Prince ? C’était très nombreux et très luxueux comme déco-rations d’appartements. Ce qui m’a surpris le plus, c’est la quantité de salons : 23 au bout les uns des autres, sans compter les petits appartements de dégagement. Monsei-gneur était étonné de la quantité de monde que je connais-sais. J’ai bien parlé à deux cents personnes. Au milieu de cette « brillante société », que vis-je ? Des trombines de Rouen ! Le père Ledier, le père Corneille, le père Barbet et le père Rouland, tous les quatre ensemble. Je me suis écarté de ce groupe avec horreur. – Et j’ai été m’asseoir sur les marches du trône, à côté de la princesse Primoli. – Ladite princesse m’a envoyé samedi son album pour que j’y mette des pen-sées fortes. J’y ai mis une pensée, mais qui n’était pas forte. La moitié des dames qui ont assisté au bal du Prince, sont

– 608 – dans leur lit, malades d’avoir eu froid, en sortant. Le dé-sordre des paletots et des voitures était à son comble. J’ai admiré sur la tête de ma souveraine le Régent (15 millions) ; cela est assez joli. Quant à elle, j’en ai été toujours très loin. Mais son petit époux a passé si près de moi que, si j’avais voulu le saluer, je serais tombé sur son nez. – La princesse Clotilde, me voyant au bras de Mme Sandeau, a demandé à sa cousine Mathilde si c’était ma femme. Là-dessus plaisan-teries des deux princesses sur mon compte. – Tels sont les spirituels cancans que j’ai à te narrer.

Tu ne me dis pas quand est-ce que Flavie revient et tu ne m’as pas donné le n[umér]o du régiment de ce malheu-reux La Chaussée. Au reste, l’armée doit revenir du Mexique.

Je me re-occuperai de L’Africaine. Mais je ne sais pas si on la jouera cet hiver. – Les Vieux Garçons, La sœur de Jo-crisse au Palais-Royal et Thérésa sont les succès du jour. – Je n’ai pas encore été au spectacle et n’irai point, n’ayant pas le temps. Adieu, mon vieux loulou. Amitiés à ton mari. Je t’embrasse bien fort.

Ton ganachon.

 

J’écrirai à ta bonne-maman à la fin de la semaine. – Embrasse Virginie pour moi. Et le baptême de Mlle Jenny ? Quel nom ! Ça fait penser à « Jenny l’ouvrière », heureuse si elle se contente de peu ! Que je voudrais être ainsi !

 

– 609 –

À FRÉDÉRIC FOVARD

[Paris,] lundi soir [27 février 1865].

Mon cher Vieux,

J’ai reçu ce matin une lettre de ma mère où elle me dit qu’elle n’entend pas parler de toi. Traduisez : qu’elle ne t’entend pas parler. Elle ajoute ceci : « C’est sans doute qu’il n’y a rien de pressé dans tes affaires. »

Je te prie de la détrompera. Rien ne m’embête plus que d’être dans la position où je me trouve. Fais ce que tu juge-ras convenable, pourvu que j’aie le plus promptement pos-sible quelques effigies du monarque afin de pouvoir : 1° payer mes dettes, 2° vivre tranquille quelque temps, sans songer à ce bougre d’argent.

***

Ces misères-là ajoutées aux autres ne vous rendent pas gai. Or j’ai besoin de l’être.

Décide donc dans ta sagesse, et agis.

Je passerai chez toi, mercredi, avant ton dîner.

À toi. Ton

 

À SA NIÈCE CAROLINE

Paris, vendredi, 2 heures [10 mars 1865].

Mon Loulou,

 

– 610 –

Ta grand-mère m’écrit ce matin que vous partez défini-tivement mardi prochain, et qu’elle viendra avec vous, même si son clou n’est pas guéri. – En quoi je l’approuve.

Vous arriverez probablement par le train de 4 h 20 mn. Dites-le-moi, afin que j’aille à votre rencontre.

Ma soirée de mardi et celle de mercredi sont prises. Mais ça ne n’empêchera pas de dîner avec vous.

Apporte-moi la moitié du tombac. Consolez-vous, L’Africaine sera jouée au commencement d’avril. Vous pour-rez voir également la 1re du jeune Feydeau. – Et La Flûte en-chantée au Lyrique. Quant à moi, je n’ai pas encore été au spectacle. C’est bien assez que de sortir, une ou deux fois le soir, chaque semaine, pour aller dans le monde.

On vient de m’apprendre la mort du sieur Morny. Voilà une nouvelle fraîche.

Comme il y a longtemps que je n’ai baisé à mon aise ta bonne mine, mon Caro !

Adieu, à mardi, donc !

Ton vieux.

Où descendez-vous ? Que faites-vous en arrivant, etc. ?

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris, 26 mars 1865 ?]

Mon Loulou,

 

– 611 –

Je n’ai pas de nouvelles de ta bonne-maman ? Peux-tu m’en donner ?

Je me propose d’aller demain chez toi déjeûner ou dî-ner. Lequel t’est le plus commode ?

Un bon bécot sur chaque joue.

Ton vieux ganachon.

Dimanche 10 h 1/2.

 

MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

À GUSTAVE FLAUBERT

Angers, ce 27 mars 1865.

Il y a bien longtemps, cher Monsieur, que je ne vous ai écrit. Mille fois en pensant à vous je me suis demandé ce que vous deveniez, et si bientôt, vous donneriez une sœur à Madame Bovary, ce livre admirable que vous pourrez égaler mais non surpasser ! Je me demandais encore si vous étiez heureux et je pensais qu’avec un cœur comme le vôtre et une intelligence si supérieure, vous ne pouviez l’être, ni vous contenter de la vie telle que nous l’avons en ce monde. J’ai lu dans les journaux que vous aviez été à Compiègne, cette distinction vous était due et sous ce rapport ne m’a pas sur-prise. Je vous aurais écrit, mais se plaindre sans cesse fa-tigue même les meilleurs amis. Je suis rentrée en octobre et novembre 3 semaines à Nantes [sic] toujours très souffrante, mais du moins délivrée de mes obsessions habituelles. Je garde un bon souvenir d’une représentation de Lucie pen-dant laquelle j’ai repris un instant le libre exercice de mes facultés intellectuelles, je me suis sentie redevenir moi-

 

– 612 – même. Lorsque je suis à Nantes, je veux revenir [à] Angers et de retour ici je regrette Nantes et désire y retourner pour son théâtre seulement. Expliquez cette contradiction ? Enfin de retour ici à la fin de novembre, je commençais à me re-mettre lorsque j’ai eu un grand chagrin. Depuis 15 ans j’avais chez moi un officier polonais réfugié, il était bien éle-vé, bon, reconnaissant, et si dévoué pour moi, qu’il eût été au bout du monde pour me rendre service, c’était un homme sûr et consciencieux. Depuis 2 ans il se plaignait de douleurs et consultait ici mon médecin et à Nantes, un de ses compa-triotes qui venait pour moi. De retour à Angers, il fut obligé de garder la chambre, il habitait une petite propriété à moi, voisine de celle que j’habite ; ce médecin le traita pour une bronchite. Il était mieux et vint me voir après 10 jours de ré-clusion. Il me remercia avec effusion de tous mes soins. Il était près de la fenêtre. Le soleil faisait paraître plus clairs ses yeux bleus, sa figure franche. Son regard attendri m’est encore présent. Il était si changé que je lui conseillai de re-voir le médecin, je le jugeai bien malade. Il devait revenir [le] lendemain, le médecin le trouvant bien ; en entrant le matin dans sa chambre on le trouva levé, habillé et mort ! Jugez, cher Monsieur, de mon saisissement en apprenant ce malheur si imprévu ! Rien n’égale la douleur et l’épouvante de pareilles morts ! J’ai bien pleuré ce pauvre M. Pierre, je l’aimais comme un frère, il désirait tant revoir sa patrie, il l’espérait toujours ! Quatre mois se sont passés depuis cet événement et toujours je crois voir le pauvre exilé. Nous avions traversé bien des mauvais jours ensemble. Jamais je ne le remplacerai, ni ne trouverai ailleurs un cœur si dévoué. Il avait désiré mourir ainsi et je forme pour moi le même vœu ! Tout l’hiver, j’ai été cruellement tourmentée de mes hallucinations morales. Enfin j’ai pris le parti de renoncer à la confession jusqu’à ce que je puisse l’oublier tout à fait, au-

 

– 613 – trement ma raison succomberait. Que dites-vous du [spec-tacle] que donne le monde actuel ? Je le trouve bien triste. Voilà votre ami M. Feydeau à la tête de L’Époque et il a pris pour collaborateur Guinhut d’Angers qui vous a remis une lettre de moi et qui a quitté Le Nord. Il pleut des journaux. Pour moi je ne me fais lire que Le Phare de mon ami Mangin de Nantes. La Revue des Deux Mondes est une lecture. J’ai aussi la Revue de Paris qui ne vaut pas grand-chose. J’ai lu avec le plus vif intérêt Le Conscrit de 1813 et Waterloo, tout cela est de mon temps et m’émeut comme un souvenir. Il en a été de même de la description du 6 juin 1832 et des barri-cades dans Les Misérables de V. Hugo. Cela me touche pro-fondément. Voilà M. Rogeard condamné pour ces terribles propos dont je n’avais lu qu’une partie dans La Rive gauche. M. Langnet sera sans doute aussi condamné pour son article de La Police. Quant à La Rive gauche, je suis étonnée qu’elle ait vécu si longtemps. Quand vous lirai-je ? Je suis pour l’instruction gratuite et obligatoire ! Vous ne pouvez croire tout le mal que fait l’ignorance.

Adieu, cher Monsieur, je suis accablée de névralgies. Je vous adresse au Croisset à tout hasard. Adieu, cher Mon-sieur, n’oubliez pas tout à fait celle qui vous a voué une inal-térable amitié.

Votre dévouée.

M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris, 31 mars 1865.]

Mon Bibi,

– 614 –

Ne te dérange pas lundi. Je serai chez toi de 1 heure à 1 heure et demie.

Maman m’écrit ce soir que Bonenfant sera à Paris di-manche ou lundi.

Elle va bien.

Réponds-moi pour que je sache si tu as reçu ce mot.

Je t’embrasse.

Ton ganachon.

Nuit de vendredi.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris, 7 avril 1865.]

Voilà un petit mot de Mme Cloquet qui te concerne plus que moi.

J’ai reçu ce matin une lettre de ta grand-mère. Elle s’ennuie à Nogent et voudrait que tu lui écrives pour lui dire : que tu désires l’avoir chez toi une huitaine avant votre retour !!!

Adieu, pauvre loulou, à mardi.

Ton vieux ganachon.

 

– 615 –

À FRÉDÉRIC FOVARD

[Paris, 7 avril 1865.]

Voici, mon cher Frédéric, la note de mes dettes. – Tel est ce que je dois. Le plus pressé est Touzan. – Mais je vou-drais payer immédiatement la totalité, c’est-à-dire tous les autres.

Quant au reste, arrange tout comme tu l’entendras. Ce que tu feras sera bien fait. Mille remerciements et une bonne poignée de main de ton

Vendredi soir.

 

Je dois :

à Touz ................................................................. 2.72

8

Marguillier .......................................................... 1.88

3

Guy ..................................................................... 498

à divers fournisseurs de Rouen : confi-

les notes, environ ............................................. 500 seur, libraire, papetier, dont je n’ai pas

5.60

9

 

– 616 –

À PAUL DE SAINT-VICTOR

[Paris,] dimanche soir [9 avril 1865].

J’ai des excuses à vous faire, mon cher Saint-Victor, d’autant plus que je ne vous verrai pas demain au banquet Magny.

Je vous remercie bien du Gobineau, que je trouve extra-intéressant. Tâchez de venir dimanche dans l’après-midi. Cette fois-là j’y serai.

À vous.

 

À FRÉDÉRIC FOVARD

[Paris, vers le 12 avril 1865.]

Oui, arrange tout. Tâche, je t’en supplie, que je sois dé-barrassé de ces histoires-là qui m’assomment, m’irritent et m’abrutissent.

Rien ne m’est plus pénible que de demander continuel-lement de l’argent à ma mère. Tâche de lui persuader que je ne me livre pas à de folles débauches ! Hélas ! je le voudrais, je serais un peu plus gai ! Et puisqu’elle est décidée à payer mes dettes, qu’elle fasse le bien, bien, sans trop de récrimi-nations.

Il va sans dire qu’il n’y a rien à rabattre sur ces notes. Celles de Guy et de Marguillier représentent ma dépense chez eux depuis deux ans. – Et celle de Touzan le rafraîchis-sement de mon cabinet à Croisset. S’il me l’eût donnée quand je la lui ai demandée, je l’aurais payé avec l’argent de

 

– 617 –

Salammbô. – Sa femme est venue crier misère chez moi lundi dernier.

Enfin je te confie mes malheureux nerfs que tout cela ébranle. –

Et je t’embrasse.

G[usta]ve.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris,] mercredi matin [19 avril 1865].

Mon Bibi,

C’est demain soir à 6 heures que j’ai rendez-vous chez Perrin pour savoir si j’aurai des billets. Donc demain soir ou vendredi matin, terme de rigueur, vous recevrez une dé-pêche qui vous apprendra si j’aurai, oui ou non, des places.

Si l’on ne m’en donne qu’une et pour moi ? que faire ?

J’y suis retourné (à l’Opéra) hier. Les stalles d’orchestre sont à des prix fabuleux.

Quelle chaleur !

Je t’embrasse bien fort.

Ton vieux ganachon d’oncle.

 

– 618 –

À SA NIÈCE CAROLINE

Paris, jeudi, 10 h 1/2 [20 avril 1865].

Vous êtes de singuliers pistolets !!! Vous me faites aller dix fois à l’Opéra, et puis, au dernier moment, vous me dites que c’était inutile.

Quelle rocambole me contez-vous avec la fin du mois ?

Si j’ai ce soir des billets, je vous écris par le télégraphe immédiatement. Vous aurez la nuit et demain jusqu’à 1 heure pour vous décider.

Si demain à trois heures je n’ai pas de vos nouvelles, j’en dispose. Réfléchissez bien avant de prendre votre parti.

Si ton mari ne peut réellement pas venir, prends ta vieille avec toi, ta mère-grand, et accourez ensemble. Allons, une petite débauche, saprelotte ! –

Mais peut-être n’aurai-je point de billets ?

Ton vieil oncle t’embrasse.

 

À ERNEST FEYDEAU

[Paris, 22 avril 1865.]

Comment me passer de mon fauteuil !!!!!!

Jamais.

Plutôt XV qu’I !

Mais je ne comprends goutte à ta lettre. Il faut donc que j’aille moi-même au Vaudeville prendre mon coupon ? Soit.

 

– 619 –

Mais JE TE SUPPLIE de me donner des voisins sympathiques. Autrement je les estrangle.

Ça ira bien, je le sens !

À toi.

Samedi soir.

 

Réponse.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris,] lundi, 5 heures [24 avril 1865].

Mon Bibi,

La répétition de L’Africaine a eu lieu hier. J’ai appris cela à 5 heures du soir.

La 1re a lieu mercredi. On m’a dit ce matin de repasser à 6 heures demain. – Votre sort sera décidé. – Si tu n’as pas de dépêche demain soir, il y faut renoncer.

Je t’embrasse.

Ainsi tenez-vous prêts pour mercredi – peut-être ?

 

À JULES DUPLAN

[Paris, 25 avril 1865.]

Mon cher Vieux,

 

– 620 –

Je t’attends pour dîner jeudi à 6 heures. Et après le dîner je te lirai ce que tu ne connais pas du Roman.

Monseigneur sera probablement ici, vendredi. – La se-maine prochaine je ferai des courses et commencerai les préparatifs de mon départ. Donc à jeudi.

Si je n’ai pas de réponse je compte sur toi. – En cas d’empêchement de ta part, préviens Maisiat.

À toi.

Mardi.

 

AU DOCTEUR DUMONT

[Paris,] mercredi matin [26 avril 1865].

Mon cher Ami,

Certainement ! Je viendrai chez toi samedi. Cela me se-ra d’autant plus agréable que je serai, par ce plaisir, privé de la suée qui m’attend au Supplice d’une femme. Si Girardin m’envoie un billet, je partirai de chez vous un peu plus tôt. Voilà tout.

Donc à samedi, à 7 heures ?

Tout à toi.

 

– 621 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris,] 6 heures un quart du soir [27 avril 1865].

Console-toi, mon Bibi. Il était écrit que tu ne verrais pas la première de L’Africaine. – J’avais des places pour la répé-tition, dimanche, mais je n’ai su que la répétition avait lieu qu’à7 heures du soir. Perrin m’a fait pour demain 30 mil-liards d’excuses. J’ai un tabouret près d’une porte.

Merde pour les plumes de fer.

Je t’embrasse.

Ton vieux.

 

Je t’écris du bord d’un café, où je fonds. – Et prends un verre d’intrait.

 

À SAINTE-BEUVE

[Paris,] nuit de vendredi, 2 heures [28 avril 1865].

Mon cher Maître,

Tout à l’heure, à l’Opéra, Nieuwerkerke m’a appris la nouvelle ! Le renseignement, cette fois, doit être positif !

Comme je suis content !

Si je savais où vous trouver demain, j’irais vous embras-ser. – Venez donc à la pièce de Girardin dans la loge de la Princesse, pour que l’on vous voie.

 

– 622 –

Allons ! tant mieux ! tant mieux ! tant mieux ! Puisque vous êtes heureux, nous le sommes.

Continuer : partie 14 sur 29