Correspondance - Tome III

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 23/29

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Correspondance - Tome III

À Maurice Schlésinger ................................................. 97

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 29 parties.

 

– 988 –

Quant à la lettre finale, c’est un morceau achevé ; alors, seulement, on se rappelle le premier chapitre, qui est beau-coup trop loin derrière nous.

***

Voilà ce que j’avais à vous dire de plus dur. Il y a aussi quantités d’expressions toutes faites, d’idiotismes usés. Vous ne me paraissez pas vous inquiéter, comme autrefois, du sa-cro-saint style ?

J’ai vidé le fond de mon sac, et je vous embrasse. Me pardonnez-vous ?

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset,] jeudi [29 août 1867].

Il n’est pas possible, Princesse, d’écrire à quelqu’un une lettre plus charmante que la vôtre (du 26). J’en ai été touché jusqu’au fond de l’âme, sincèrement.

Quel dommage que vous ne soyez pas une simple bour-geoise ! La gratitude se lâcherait avec plus de liberté. Vous savez d’ailleurs que je suis timide, quoi que vous en disiez.

Mon indisposition persistante m’a fait revenir de Cham-pagne à Paris et de Paris à Croisset plus tôt que je ne l’avais projeté. Ce qui m’a le plus contrarié là-dedans c’est de n’avoir pu vous voir à Saint-Gratien. – Qui est un petit coin de ce monde exquis, Princesse, comme tout ce qui vous concerne. Je prendrai ma revanche avant l’hiver. J’irai vous surprendre à quelque jour si vous le permettez. On est tou-jours sûr de trouver votre personne et votre affection.

 

– 989 –

Je me suis présenté chez Sainte-Beuve la veille de son départ. Une de ses odalisques m’a répondu qu’il dormait. Je l’ai laissé continuer son somme, et ne l’ai pas vu, par consé-quent. – Je n’ai pas de nouvelles des de Goncourt qui sont à Trouville. Ceux-là m’inquiètent, aussi. Je ne les crois pas so-lides ?

Je partage entièrement le dégoût que vous inspire la vue du monde dans les villes d’eaux. Il arrive une époque où la Banalité vous horripile, et où la Bêtise vous exaspère. C’est alors qu’on se rejette, avec égoïsme, sur les rares personnes qui en sont exemptes.

Tout en lisant, je manie le petit couteau indien que vous m’avez donné, et quand je lève les yeux je vois votre grande aquarelle. – Quoique je n’aie pas besoin de souvenirs pour songer à vous, Princesse, je réclame humblement, néan-moins, un certain portrait, une certaine gravure dont il était question, l’autre jour, chez vous.

À ce moment-là, nous étions assis par terre sur les marches de votre escalier, à vos pieds. C’est la place natu-relle de ceux qui vous connaissent. Je m’y remets et j’y reste, car je suis, Princesse, tout à vous.

 

À AMÉLIE BOSQUET

[Croisset,] mardi soir [3 ? septembre 1867].

On a bien raison de vous aimer, car vous êtes une bonne femme et un bon esprit. Combien d’autres, qui ne sont pas dignes de décrotter vos bottines, m’en auraient voulu pour les duretés de ma dernière lettre !

 

– 990 –

Je vous ai écrit comme à un homme. Et je vois que j’ai bien fait.

Nous recauserons de Jacqueline de Vardon longuement.

En attendant, je vous aime plus que jamais et vous em-brasse.

 

À EDMOND DE GONCOURT

[Paris,] vendredi, 1 heure [6 septembre 1867].

Mon cher Vieux,

En arrivant à Paris avant-hier, j’ai appris votre nomina-tion par l’article de Scholl. Mon plaisir donc a été mêlé de dé-sagrément.

Puis, hier soir, la Princesse m’a dit que vous étiez à Pa-ris. Si vous aviez l’habitude d’ouvrir aux gens qui viennent frapper à votre porte, je me serais présenté chez vous, vers minuit, pour vous embrasser.

Comment nous voir ? car je repars ce soir.

Ce n’est pas vous que je voulais complimenter, mais Jules, à qui la chose a dû faire plus de plaisir qu’à vous.

Le 15 août prochain, ce sera votre tour.

Adieu, mon cher vieux, je vous embrasse tous les deux très tendrement.

Votre G. F.

 

– 991 –

Je vous ai écrit à Trouville, poste restante. Avez-vous reçu ma lettre ?

 

P.-S. Un remords me prend.

Que faites-vous ce soir ? Où serez-vous de cinq heures à minuit ? Il n’est pas sûr que je puisse dîner avec vous ??? Mais où se voir ?

Vous savez que ça se porte dès que c’est imprimé dans Le Moniteur.

Donc, voici un petit cadeau de votre ami.

Coupez ledit ruban et le portez.

Je dis coupez par moitié, car il y en a pour deux.

 

À EUGÈNE CRÉPET

[Croisset,] nuit de mardi [10 septembre 1867].

Vous avez tort d’envier ma sérénité, mon cher ami. Elle est plus superficielle que profonde, ou tout au moins inter-mittente.

Je suis fâché d’avoir été, par M. de Maricourt, l’occasion indirecte de votre rupture avec Charpentier. Mais comme toute question a deux faces, peut-être faut-il vous féliciter d’être maintenant libre de toute entrave, en dehors de toute boutique. Profitez-en pour vous lancer dans une pioche ef-frénée, sans regarder derrière vous. Faire trop attention à soi est le moyen de se perdre. Dès qu’on se tâte le pouls on se trouve malade.

– 992 –

J’ai passé la semaine dernière deux jours à Paris (mais je n’ai pas eu le temps d’aller vous voir). Je n’y retournerai plus avant la fin de février, époque où j’espère avoir terminé la seconde partie de mon roman. Je ne travaille pas trop mal pour le quart d’heure. C’est le seul moyen d’escamoter l’existence.

Adieu, ou plutôt au revoir. Bon courage !

Je vous serre les deux mains très fort.

 

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset, 10 septembre 1867 ?]

Mme Commanville, quai du Havre 9 bis, Rouen.

***

Frédéric Baudry, rue de Tournon 20, Paris.

***

Je suppose que c’est le Baudry bibliothécaire à l’Arsenal dont tu me demandes l’adresse ?

À moins que ce ne soit son frère Alfred qui demeure à Rouen, place Impériale 1.

***

Et le roman qui a tant de succès, quand le verra-t-on en volume ?

Adieu, homme obscène.

Je t’embrasse.

– 993 –

Croisset, mardi soir.

 

À PAUL DE SAINT-VICTOR ?

Croisset près Rouen, jeudi [12 septembre 1867 ?]

Homme obscène et aimable,

Un renseignement, s’il vous plaît, c’est-à-dire un service.

J’ai dans mon bouquin un duel qui se passe au Bois de Boulogne, en l’an 1847.

Dans quelle partie du bois ce genre d’affaires avait-il lieu, à cette époque. J’aurais besoin de la route qui y menait et du paysage ambiant.

Je ne puis mettre la chose à la Mare d’Auteuil que vous connaissez mieux que personne. Vu que les de Goncourt ont placé là (dans Renée Mauperin) un duel qui est très bien fait.

Il faudrait que l’endroit où mes gens se battent fût assez découvert pour qu’ils puissent voir, à quelques pas de dis-tance, un cabriolet arrivant sur eux à bride abattue.

Comprenez-vous ce que je désire, mon bonhomme ?

J’ai fixé mon rendez-vous à la Porte Maillot (qui était alors une grosse porte en bois, n’est-ce pas ?). Mais de là où aller ? et par où ?

Comme vous seriez gentil de me répondre illico et pro-lixement !

Merci d’avance et tout à vous.

 

– 994 –

Mille respects à Madame, je vous prie.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

Nohant, 12 septembre [18]67.

Cher Vieux,

Je suis inquiète de n’avoir pas de tes nouvelles depuis cette indisposition dont tu me parlais. Es-tu guéri ?

Oui, nous irons voir les galets et les falaises le mois pro-chain si tu veux, si le cœur t’en dit. Le roman galope, mais je le saupoudrerai de couleur locale après coup.

En attendant je suis encore ici, fourrée jusqu’au menton dans la rivière, tous les jours, et reprenant mes forces tout à fait dans ce ruisseau froid et ombragé que j’adore, et où j’ai passé tant d’heures de ma vie, à me refaire après les trop longues séances en tête à tête avec l’encrier.

Je pars définitivement le 16 pour Paris, le 17 à 1 heure je pars pour Rouen et Jumièges où m’attend chez M. Lepel-Cointet, propriétaire, mon amie, Mme Lebarbier de Tinan. J’y resterai le 18 pour revenir à Paris le 19. Passerai-je si près de toi sans t’embrasser ? J’en serai malade d’envie, mais je suis si absolument forcée de passer la soirée du 19 à Paris, que je ne sais pas si j’aurai le temps. Tu me le diras. Je peux rece-voir un mot de toi le 16 à Paris, rue des Feuillantines 97. Je ne serai pas seule, j’ai pour compagnon de voyage une charmante jeune femme de lettres, Juliette Lamber. Si tu étais joli, joli, tu viendrais te promener à Jumièges le 19, nous reviendrions ensemble, de manière à ce <ce> que je puisse être à Paris à 6 heures du soir au plus tard. Mais si tu

– 995 – es tant soit peu souffrant encore, ou plongé dans l’encre, prends que je n’ai rien dit et remettons à nous voir au mois prochain. Quant à la promenade d’hiver à la grève nor-mande, ça me donne froid dans le dos, moi qui projette d’aller au Golfe-Juan à cette époque-là !

J’ai été malade de la mort de mon pauvre Rollinat. Le corps est guéri, mais l’âme ! Il me faudrait passer huit jours avec toi pour me retremper à de l’énergie tendre, car le cou-rage froid et purement philosophique ça me fait comme un cautère sur une jambe de bois.

Je t’embrasse et je t’aime (et aussi ta mère). Maurice aussi. Quel français ! On est heureux de l’oublier, c’est une scie.

Ton troubadour

G. SAND.

 

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset,] vendredi, 3 heures [20 septembre 1867].

Cher Vieux,

En débarquant de Dieppe (il y a cinq minutes) je trouve ta lettre et ton livre. J’ai dévoré l’une et quand j’aurai piqué un chien me mettrai à l’autre.

Tu es beau comme un ange. Je vais écrire mon passage. Tu me le corrigeras, s’il y a lieu.

 

– 996 –

Quant au Lévy, je ne saurais trouver d’expression pour peindre mon ire. Eh bien ! ça ne m’étonne pas. Quand j’imprimais Salammbô les épreuves passaient préalablement par ses mains. Ce qui me semblait louche.

Mais ton imprimeur, de son côté, me paraît un joli coco. Le bon à tirer n’existait donc pas ? Bref je t’engage à pour-suivre cette affaire vigoureusement dans notre intérêt à tous.

Mille remerciements encore une fois. Bonne pioche.

Un de ces jours je t’écrirai plus longuement, mais pour le quart d’heure je tombe de fatigue, ce qui ne m’empêche pas de t’embrasser.

 

À GEORGE SAND ·

[Croisset,] vendredi, 3 heures [20 septembre 1867].

Chère Maître,

Je suis tout déconfit ! mortifié, dupé.

J’arrive de Dieppe et je trouve votre lettre de La Châtre. – Vous êtes déjà partie de Jumièges. – Nous ne nous verrons donc pas !

Votre dépêche télégraphique ne m’est parvenue à Dieppe qu’hier dans l’après-midi. J’y ai répondu immédia-tement par un mot, mis à la poste.

 

Enfin, quand se verra-t-on dans le mois d’octobre ? Du 1er au 15 j’aurai des Champenois qui nous embêteraient,

 

– 997 – mais passé le 15 je serai complètement libre. Mille vraies tendresses du vieux.

 

Ça va bien. L’air de la mer m’a retapé.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset, 21 septembre 1867.]

Mon Bibi,

Je n’ai rien du tout à te dire si ce n’est que je m’ennuie de toi et que j’ai envie de t’embrasser ! D’ailleurs,

Madame,

Je dois vous remercier de la gracieuse hospitalité que j’ai reçue dans votre délicieuse villa, etc.

J’avoue que je me suis considérablement embêté, hier. Toutes les fois que je me remets au travail il en est ainsi. – Mais dans deux ou trois jours j’aurai repris goût à l’encre.

J’ai été, ce matin, réveillé par un bruit de tambours et de clairons. Messieurs les Pompiers n’ont pas cessé pendant trois heures de s’exercer à cette jolie musique, en face de moi, dans l’île. Je les aurais étranglés avec délices.

La pluie tombe. Il fait froid. Et j’ai du feu comme en hi-ver.

On a dû recevoir aujourd’hui même à Ouville deux cartes photographiques de moi ? Tu verras demain ta grand-mère. Elle a donc eu des nouvelles de moi tous les jours.

 

– 998 –

Sait-elle enfin le jour de l’arrivée des Bonenfant ? Qu’elle me l’écrive.

Adieu, mon pauvre loulou. – Embrasse ton mari pour moi. Je te bécote sur tes deux bonnes joues.

Ta vieille bedolle d’oncle.

 

Et les clous ?

 

À AMÉLIE BOSQUET

Croisset, dimanche 22 [septembre 1867].

Que devenez-vous ? Où êtes-vous ? Que faites-vous ?

Ce n’est pas gentil d’oublier comme ça un homme qui vous aime.

Je n’ai pas été chez vous à Paris au mois d’août, parce que je vous croyais chez Mme Fourneaux ? Vous n’êtes donc pas revenue par Rouen ?

J’ai eu, depuis six semaines, une vague colique (révé-rence parler) qui m’amollissait singulièrement. – Mais le vent de la mer (j’arrive de Dieppe) m’a retapé. – Et je vais me remettre à mon lourd bouquin. – J’espère avoir fini la 2e partie à la fin de février. – Restera la 3e !

Bref, je n’aurai pas terminé le tout avant deux ans ! Il est inutile que je vous ennuie de mes jérémiades ; mais je suis terriblement inquiet de ce livre. Sa conception me paraît vi-cieuse ?

 

– 999 –

Que pensez-vous de Camors ?

Ma mère est à Ouville chez ma nièce Juliette. J’ai passé trois jours chez mon autre nièce à Dieppe. – J’attends la se-maine prochaine des parents de Champagne. – Et vers le mi-lieu d’octobre G. Sand. – Je resterai ici jusqu’à la fin de fé-vrier. – Voilà tout ce que j’ai à vous dire, il me semble ?

Je baise les deux côtés de votre charmant col, puisque vous ne m’abandonnez que ça ; vous avez pourtant de ravis-santes paupières brunes que… allons ! je deviens inconve-nant !

Tout à vous.

 

À GEORGE SAND

[Croisset, 24 septembre 1867.]

Chère Maître,

Comment ? pas de nouvelles ?

Mais vous allez me répondre puisque je vous demande un service. Je lis ceci dans mes notes : « National de 1841. Mauvais traitements infligés à Barbès, coups de pied sur la poitrine, on le traîne par la barbe et les cheveux pour le transférer dans un in pace. – Consultation d’avocats signée : E. Arago, Favre, Berryer, pour se plaindre de ces abomina-tions. »

Informez-vous près de lui si tout cela est exact. Je vous en serai obligé.

En revenant de Jumièges, vous avez dû passer par Can-teleu ? Comme c’était près de Croisset ! Mais je vous par-

– 1000 – donne, à cause des Beaux Messieurs de Bois-Doré ! Êtes-vous contente ? Ça va-t-il bien ?

Je ne sais pas encore quand mes Nogentais s’en iront. – Mais dès qu’ils seront partis, c’est-à-dire d’ici à trois se-maines environ, ma mère et moi (moi surtout bien entendu) nous comptons sur vous. Pas de blagues. Il faut venir ! C’est trop bête d’être ainsi longtemps sans nous voir.

J’ai peur d’avoir mal mis votre numéro dans ma der-nière lettre. Vous l’avez reçue, néanmoins, n’est-ce pas ?

À bientôt donc, mille tendresses.

Je vous embrasse.

Nuit de mardi.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

Paris, mardi 1er octobre [1867].

Cher Ami,

Tu auras ton renseignement. J’ai demandé hier soir à Peyrat, j’écris aujourd’hui à Barbès qui te répondra directe-ment.

D’où crois-tu que j’arrive ? De Normandie ! Une char-mante occasion m’a enlevée il y a six jours. Jumièges m’avait passionnée. Cette fois j’ai vu Étretat, Yport le plus jo-li de tous les villages, Fécamp, Saint-Valéry que je connais-sais, et Dieppe qui m’a éblouie, les environs, le château d’Arques, la cité de Limes. Quels pays ! J’ai donc repassé deux fois à deux pas de Croisset, et je t’ai envoyé de gros baisers, toujours prête à retourner avec toi au bord de la mer

– 1001 – et à bavarder avec toi, chez toi, quand tu seras libre. Si j’avais été seule, j’aurais acheté une vieille guitare et j’aurais été chanter une romance sous la fenêtre de ta mère. Mais je ne pouvais te conduire une smala.

Je retourne à Nohant et je t’embrasse de tout mon cœur.

G. SAND.

 

Je crois que les Bois-Doré vont bien, mais je n’en sais rien. J’ai une manière d’être à Paris, le long de la Manche, qui ne me met guère au courant de quoi que ce soit. Mais j’ai cueilli des gentianes dans les grandes herbes de l’immense oppidum de Limes, avec une vue de mer – un peu chouette. J’ai marché comme un vieux cheval : je reviens toute guille-rette.

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset, fin de septembre-début d’octobre 1867.]

« Qu’est-ce qui peut penser à moi ? » m’écrivez-vous. Tous ceux qui vous connaissent, Princesse, et ils font plus que d’y penser. Les littérateurs, gens dont le métier est de voir et de sentir, ne peuvent pas être bêtes ! Aussi je crois que mes intimes, les de Goncourt, Théo, le père Beuve et moi ne sont pas les moins dévoués de votre entourage.

À propos de Sainte-Beuve, comment va-t-il ? Je n’en ai aucune nouvelle.

Ici également il fait un froid abominable, et on se chauffe comme en plein hiver. – J’ai actuellement la compa-

– 1002 – gnie de trois cousines et d’un cousin venus de Champagne ! Bonnes gens d’ailleurs. Dans quelques jours, peut-être, j’aurai celle de Mme Sand, qui vous fournit, Princesse, des plaisanteries si flatteuses pour un homme de mon âge. Je tra-vaille avec assez d’entrain, et je me promets, comme une ré-compense, au bout de mon chapitre, d’aller vous voir.

Il y aura peut-être d’ici là de grands changements ? Se-ront-ils bons ? je le crois. Car la guerre est maintenant im-possible, vu la saison. Les affaires d’Italie se décideront, d’elles-mêmes, et la confiance renaîtra.

Quant à la peur que fait la Prusse aux bons Français, j’avoue n’y rien comprendre et en être, pour ma part, humi-lié.

Si robuste que l’on soit, il y a des jours, n’est-ce pas, où l’on se sent comme broyé par la sottise universelle ? Mais il y en a d’autres où l’on reprend courage à la vie, ceux qui vous apportent quelque chose de bon, les matins où l’on re-çoit une lettre de la Princesse.

Il y en a de meilleurs encore, c’est quand on peut lui baiser les mains et lui dire comme je fais : je suis, Madame,

tout à vous.

 

À ARMAND BARBÈS

Croisset, 8 octobre 1867.

Je ne sais, Monsieur, comment vous remercier de votre lettre, si aimable, si cordiale et si noble. J’étais habitué à vous respecter, à présent je vous aime.

 

– 1003 –

Les détails que vous m’envoyez seront mis (incidem-ment) dans un livre que je fais et dont l’action se passe de 1840 à 1852. Bien que mon sujet soit purement d’analyse, je touche quelquefois aux événements de l’époque. Mes pre-miers plans sont inventés et mes fonds réels.

Vous connaissez mieux que personne bien des choses qui me seraient utiles et que j’aurais besoin d’entendre. Mais il n’y a pas moyen de nous voir, puisque vous habitez là-bas et moi ici. Sans Mme Sand, je ne saurais même comment vous faire parvenir mes remerciements. J’ai été bien touché de ce que vous me dites sur elle. Ce nous est une religion commune, – avec d’autres.

Aussi, je me permets de vous serrer les mains très fort et de me dire

Tout à vous.

 

À GEORGE SAND

[Croisset,] mardi soir [8 octobre 1867].

Chère Maître,

Voici quelques lignes de remerciements pour Barbès qui m’a écrit une lettre charmante, séduisante.

Comme je n’ai nullement un passé patriotique et que je gueulais des phrases dans le silence du cabinet pendant qu’il exposait sa vie pour la liberté, au milieu des rues, je n’ai pas cru devoir lui dire tout le bien que je pensais de lui – j’aurais eu l’air d’une espèce de courtisan. Ce qui m’a donné de cet homme une grande idée, c’est le récit (fait par lui) des jours où il s’attendait à être exécuté. Il lisait lord Byron et fumait

– 1004 – sa pipe. C’est assez propre. – Et puis enfin il aimait la Liber-té, celui-là, et sans phrases, en homme de Plutarque. Il me semble enfin avoir été dans la grande route, tandis que les autres (et presque tous les nôtres) l’avaient perdue. – Hélas !

On y revient tout doucement ? et par le bon bout, par celui d’où le reste entier dépend : la question religieuse. Quoi qu’il arrive bientôt en Italie, et quoi qu’il en résulte plus tard pour la France, voilà le gouvernement de la grâce qui en est à sa dernière heure, à son dernier hoquet. La Justice monte à l’horizon. Tout va bien.

En relisant mes notes sur 48, je m’étonne de l’immense place et de la grande action qu’y ont eues messieurs les ec-clésiastiques ! et je [ne] m’étonne plus du dénouement.

Mais dans tout ça, quand nous verrons-nous, nom d’un pétard !

Quelle singulière idée d’être revenue en Normandie et de passer par Rouen sans me prévenir ! Une pareille con-duite demande réparation !

Mes Champenois sont toujours ici. Mais je ne les aurai plus dans une huitaine, et puis quand même…

Enfin je crève d’envie de vous voir. – Voilà, et je vous embrasse.

Le vieux.

 

À JULES DUPLAN

[Croisset, 11 octobre 1867.]

Et le Vi ?

– 1005 –

Qu’en faisons-nous ?

Et le reste du bonhomme ? que devient-il ?

Je m’ennuie de n’avoir pas de nouvelles de mon petit Duplan. Et n’ai pas autre chose à lui dire.

Depuis que tu ne m’as vu, j’ai pioché comme trente nègres. – Dans huit ou dix jours j’aurai fini mon chapitre qui sera le plus long de tous : 50 pages !

Et si ça va bien, je peux, à la fin de février, avoir terminé ma seconde partie.

Mais que sera-ce, que sera-ce ?

Problème !

Monseigneur revient à Rouen le 15 de ce mois, sans avoir écrit un vers de toute l’année, sans s’être encore déci-dé pour un sujet. Il a été dérangé, il est vrai, par la mort de sa mère. Il l’est, je crois, encore plus, par son déménagement. Au lieu de se réjouir de sa position qui lui assure l’indépendance, il est, au fond, assez triste. Quels singuliers êtres que les poètes !

Supplie donc Blamont de me renvoyer les Mémoires de Mme Tocu.

***

Comment va Mme Cornu ? J’ai parlé de sa maladie à Achille. Et comme je la connais, je ne me suis pas trompé. Il prétend, affirme, que cela se guérit par des toniques, de l’eau froide !

Il y a longtemps que je n’ai eu de nouvelles de Maxime.

 

– 1006 –

L’horizon politique se rembrunit, hein ? les cotonniers de Rouen pas contents, du tout !

À propos de politique, Messieurs les conservateurs n’ont, dans mon livre, plus rien à envier maintenant aux Pa-triotes. Je me ferai encore bien voir avec celui-là ! N’importe, il faut avant tout : défendre la Justice, engueuler l’Autorité, – et Ahurir les Bourgeois.

Sans lesquels, je t’embrasse.

Nuit de vendredi.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

Nohant, 12 octobre [1867].

J’ai envoyé ta lettre à Barbès ; elle est bonne et brave comme toi. Je sais que le digne homme en sera heureux.

Mais moi, j’ai envie de me jeter par les fenêtres ; car mes enfants ne veulent pas entendre parler de me laisser re-partir si tôt. Oui, c’est bien bête d’avoir vu ton toit 4 fois sans y entrer. Mais j’ai des discrétions qui vont jusqu’à l’épouvante. L’idée de t’appeler à Rouen pour vingt minutes au passage m’est bien venue. Mais tu n’as pas, comme moi, un pied qui remue, et qui toujours est prêt à partir. Tu vis dans ta robe de chambre, le grand ennemi de la liberté et de l’activité. Te forcer à t’habiller, à sortir, peut-être au milieu d’un chapitre attachant, et tout cela pour voir quelqu’un qui ne sait rien dire au vol, et qui, plus il est content, tant plus il est stupide ! je n’ai pas osé.

Me voilà forcée d’ailleurs d’achever quelque chose qui traîne, et, avant la dernière façon, j’irai encore en Norman-

– 1007 – die probablement. Je voudrais aller par la Seine à Honfleur ; ce sera le mois prochain, si le froid ne me rend pas malade. Et je tenterai, cette fois, de t’enlever en passant. Sinon, je te verrai du moins, et puis, j’irai en Provence.

Ah ! si je pouvais t’enlever jusque-là ! Et si tu pouvais, si tu voulais, durant cette 2de quinzaine d’octobre où tu vas être libre, venir me voir ici ! C’était promis, et mes enfants en seraient si contents ! Mais tu ne nous aimes pas assez pour ça, gredin que tu es ! Tu te figures que tu as un tas d’amis meilleurs. Tu te trompes joliment ; c’est toujours les meilleurs qu’on néglige ou qu’on ignore.

Voyons, un peu de courage ! On part de Paris à 9 h 1/4 du matin, on arrive à 4 à Châteauroux, on trouve ma voiture, et on est ici à 6 pour dîner. Ce n’est pas le diable, et ici, on vit entre soi comme de bons ours ; on ne s’habille pas, on ne se gêne pas, et on s’aime bien. Dis oui.

Je t’embrasse. Et moi aussi, je m’embête d’un an sans te voir.

Ton vieux troubadour.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

Nohant, 27 octobre [1867].

Je viens de résumer en quelques pages mon impression de paysagiste sur ce que j’ai vu de la Normandie ; cela a peu d’importance, mais j’ai pu y encadrer entre guillemets trois lignes de Salammbô, qui me paraissent peindre le pays mieux que toutes mes phrases, et qui m’avaient toujours frappée comme un coup de pinceau magistral. En feuilletant

 

– 1008 – pour retrouver ces lignes, j’ai naturellement relu presque tout, et je reste convaincue que c’est un des plus beaux livres qui aient été faits depuis qu’on fait des livres.

Je me porte bien, et je travaille vite et beaucoup, pour vivre de mes rentes cet hiver dans le Midi. Mais quels seront les délices de Cannes et où sera le cœur pour s’y plonger ? J’ai l’esprit dans le pot au noir, en songeant qu’à cette heure on se bat pour le pape. Ah ! Isidore !

J’ai vainement tenté d’aller revoir ma Normandie ce mois-ci, c’est-à-dire mon gros cher ami de cœur. Mes en-fants m’ont menacée de mort si je les quittais si vite. À pré-sent il nous arrive du monde. Il n’y a que toi qui ne parles pas d’arriver. Ce serait si bon pourtant ! Le mois prochain, je ferai le diable pour te trouver où que tu sois, et, en atten-dant, je t’aime comme tout.

Et toi ? Le travail ? La santé de ta mère ? La tienne ? Je m’ennuie de n’avoir pas de tes nouvelles.

G. SAND.

 

À ALFRED NION ?

[Croisset,] 28 octobre 1867.

Mon cher Ami,

Je compte sur ta complaisance pour me rendre le ser-vice suivant :

Il s’agit de recommander Mlle Marguerite Asselin qui se présentera à l’hôtel de ville le 3 novembre pour passer le se-cond examen d’institutrice 2e degré, avec dispense d’âge. La

– 1009 – jeune fille est très capable mais d’une timidité extrême. Il y a urgence pour la mère à ce que son enfant soit reçue dès maintenant.

Les examinateurs de la session d’octobre sont : Mlle Henne, Aimar, Tarnier, Daltenhem-Mayer, l’abbé Ger-dille, Denis, Mme Barrière, et des Étangs (ou Étanges ?). Pré-sident M. Picard.

Si tu peux faire quelque chose ou même beaucoup pour ma protégée, tu seras bien aimable.

Mille remerciements d’avance.

Tout à toi.

 

À GEORGE SAND

[Croisset,] mercredi 30 [octobre 1867].

Chère Maître,

J’ai été aussi honteux qu’attendri hier au soir en rece-vant votre « tant gente épître ». Je suis un misérable de n’avoir pas répondu à la première. – Comment cela se fait-il ? Car ordinairement je ne manque pas d’exactitude.

Le travail ne va pas trop mal. J’espère avoir fini ma se-conde partie au mois de février. Mais pour avoir tout termi-né dans deux ans, il faut que d’ici là votre vieux ne bouge de son fauteuil. – C’est ce qui fait que je ne vais pas à Nohant. Huit jours de vacances, c’est pour moi trois mois de rêverie. Je ne ferais plus que songer à vous, aux vôtres, au Berry, à tout ce que j’aurais vu. Mon malheureux esprit naviguerait

 

– 1010 – dans des eaux étrangères ! J’ai si peu de forces, je suis un si triste coco !

Je ne cache pas le plaisir que m’a fait votre petit mot sur Salammbô. – Ce livre-là aurait besoin d’être allégé de cer-taines inversions ; il y a trop d’alors, de mais et de et. On sent le travail.

Quant à celui que je fais, j’ai peur que la conception n’en soit vicieuse, ce qui est irrémédiable. Des caractères aussi mous intéresseront-ils ? On n’arrive à de grands effets qu’avec des choses simples, des passions tranchées. – Mais je ne vois de simplicité nulle part dans le monde moderne ?

Triste monde ! Est-ce assez déplorable et lamentable-ment grotesque, les affaires d’Italie ! Tous ces ordres, con-trordres et contrordres des contrordres ! La terre est une planète très inférieure, décidément.

Vous ne m’avez pas dit si vous étiez contente des re-prises de l’Odéon ? Quand irez-vous dans le Midi ? Et où ce-la, dans le Midi ?

D’aujourd’hui en huit, c’est-à-dire du 7 au 10 novembre, je serai à Paris, ayant besoin de flâner dans Auteuil, pour y découvrir des petits coins. Ce qui serait gentil, ce serait de nous en revenir à Croisset ensemble ! Vous savez bien que je vous en veux beaucoup pour vos deux derniers voyages en Normandie.

À bientôt, hein ? Pas de blague ! Je vous embrasse, comme je vous aime, chère Maître, c’est-à-dire très tendre-ment.

 

– 1011 –

Voici un morceau que j’envoie à votre cher fils, amateur de ce genre de friandises :

 

Un soir attendu par Hortense,

Sur la pendule ayant les yeux fixés,

Et sentant son cœur battre à mouvements pressés,

Le jeune Alfred séchait d’impatience.

(Mémoires de l’Académie de Saint-Quentin.)

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset, 31 octobre 1867.]

C’est bien aimable à vous, Princesse, de me donner de vos nouvelles, j’irai, du reste, en chercher moi-même, dans une huitaine de jours à la fin de la semaine prochaine. – Et (quoi que vous en disiez) Paris ne me semblera pas « triste », puisque je vous y verrai.

Je partage vos ennuis politiques. Ces affaires d’Italie sont déplorables ! Comment tout cela finira-t-il !

Je vous remercie de me donner des nouvelles de l’ami Sainte-Beuve, et je suis bien content de savoir qu’il va mieux. J’ai eu, dernièrement, un mal de paupières fort désa-gréable. Cela venait de l’excès de fumée qu’il y avait dans mon cabinet, – fumée causée par les grands vents. Mais je suis guéri, et mes yeux seront nets pour regarder la Prin-cesse.

Je vous plains beaucoup d’être dérangée par la maçon-nerie. Il n’y a pas que les grands malheurs pour nous affli-ger ; les petits tourments, aussi, sont terribles par leur per-

– 1012 – manence et leur quantité. Moi, je redoute plus le grincement d’une porte que la trahison d’un ami. Il est vrai que je suis un malade, un écorché. Ma grosse enveloppe de gendarme est menteuse. – Vous voyez bien que je parle de moi comme une femmelette !

Non ! le travail n’absorbe pas toujours, mais il occupe, et c’est beaucoup. – Triste consolation, au fond ! Cependant la vie s’écoule. C’est là l’important. Vivre dans une tour d’ivoire est d’ailleurs un excellent moyen de ne pas se salir les pieds. Je gèle un peu dans la mienne, par moments.

C’est pourquoi, jeudi ou vendredi prochain, j’aurai l’honneur, Princesse, et le plaisir de vous baiser les deux mains et de vous assurer une fois de plus que je suis

tout à vous.

Croisset, jeudi.

 

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

[Paris, 7 novembre 1867 ?]

Au lieu de dîner ensemble samedi vous serait-il désa-gréable de remettre cette petite fête de famille à dimanche. Je m’en vais lundi matin et me propose d’aller samedi soir faire ma visite de digestion à Saint-Gratien.

Mais si cela vous gêne de dîner ensemble dimanche ce sera pour samedi comme il était convenu.

Réponse, et merde pour les plumes de fer !

À vous.

 

– 1013 –

Jeudi soir.

 

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

[Paris, 9 novembre 1867 ?]

Vous seriez bien gentils de venir demain chez moi ; au-trement je ne pourrai pas vous voir.

Je vous embrasse.

Votre

 

Je vous attends de midi à 3 heures.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] mardi [12 novembre 1867].

Chère Caro,

Je suis revenu hier au soir mourant de faim et de froid, et après un somme de dix heures mon premier soin est de t’écrire. – Il paraît que je ne vais pas être longtemps sans te voir, mon pauvre loulou. Tant mieux, car je m’ennuie beau-coup de ton aimable personne. Il me semble qu’il y a fort longtemps que je ne t’ai vue.

Tu serais bien gentille de m’écrire un petit mot pour me dire quand est-ce que tu viendras.

Ta bonne-maman repassera sans doute par Dieppe jeu-di. Tu peux la garder encore, car elle s’amuse et se plaît

– 1014 – beaucoup plus chez toi que chez elle. Le temps est magni-fique. Qu’elle en profite !

Julie est retombée malade le jour même de mon départ. Elle est couchée et Fortin vient la voir tous les jours, mais elle va mieux. Pas n’est besoin de te dire que ton hospitalité l’a ravie.

Je te quitte, mon pauvre loulou, pour écrire au père Mi-chelet qui m’a envoyé son Louis XVI.

Adieu. À bientôt j’espère. Embrasse ton mari pour moi. Je te bécote sur tes deux bonnes joues.

Ton vieux ganachon d’oncle qui t’aime.

 

J’ai reçu d’Émilie Bonenfant une lettre pour me prier de faire entrer une orpheline de Nogent à l’hôpital de la Prin-cesse – chose que je ne ferai pas. – Je ne trouve même pas la requête d’Émilie gentille à mon endroit. C’est vouloir que j’use de mon crédit, pour des étrangers. Il faut le réserver pour des amis. – Voilà ce que c’est que de rendre service. Si je n’avais fait avoir de l’avancement à Laurent, on ne serait pas aujourd’hui à me relancer pour autre chose !

Garde ces opinions personnelles pour toi, bien entendu.

 

À JULES MICHELET

Croisset, mardi [12 novembre 1867].

Mon cher Maître,

 

– 1015 –

Je ne sais de quelle formule me servir pour vous expri-mer mon admiration.

La dernière pierre de votre gigantesque monument me semble un bloc d’or. J’en suis ébloui.

Voilà la première fois que je saisis nettement la fin du dix-huitième siècle. Jusqu’à vous je n’avais rien compris à M. de Choiseul, à Marie-Antoinette, à l’affaire du Collier, etc. Je vous remercie d’avoir remis à sa place Calonne, dont l’exaltation par Louis Blanc me semblait une injustice. C’est pour cela qu’on vous aime. Vous êtes juste, vous.

Quant à votre jugement sur Rousseau, je puis dire qu’il me charme, car vous avez précisé exactement ce que j’en pensais.

Bien que je sois dans le troupeau de ses petits-fils, cet homme me déplaît. Je crois qu’il a eu une influence funeste. C’est le générateur de la démocratie envieuse et tyrannique. Les brumes de sa mélancolie ont obscurci dans les cerveaux français l’idée du droit.

Je ne relève pas tout ce qui m’a enthousiasmé dans votre volume. Les aperçus, les mots, les traits, les idées. Un tissu de merveilles.

Il ne me reste plus qu’à relire souvent ce volume, que j’ai dévoré d’un seul coup. Puis, je vais le mettre près de ses aînés dans le compartiment de ma bibliothèque qui contient Tacite, Plutarque et Shakespeare, ceux qu’on relit toujours et dont on se nourrit. Cela n’est pas une manière de parler, car vous êtes certainement l’auteur français que j’ai le plus lu, relu.

 

– 1016 –

Il me tarde de vous voir pour vous remercier encore une fois, mon cher maître. Je sais que vous avez eu la bonté de passer chez moi au mois de septembre dernier. Je ne re-viendrai pas à Paris avant la fin de janvier.

Voulez-vous avoir la bonté de me rappeler au souvenir de Mme Michelet ?

Permettez-moi de vous serrer les deux mains.

Votre admirateur et très affectionné.

 

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

[Croisset,] nuit de mercredi, 2 heures [13 novembre 1867].

J’ai reçu les deux volumes ce matin à 11 heures et je viens de les finir. C’est vous dire, mes bons, que Manette Sa-lomon m’a occupé toute la journée. J’en suis ahuri, ébloui, bourré. Les yeux me piquent. Donc, je vous expectore mon sentiment, sans la moindre préparation.

Quant à du talent, ça en regorge. Quelle abondance, nom de Dieu ! Jamais de la vie vous n’avez été plus vous, ce qui est le principal.

Voici, en fermant les paupières, ce que je revois : primo et avant tout le caractère de Garnotelle. Ce bonhomme-là est réussi d’un bout à l’autre et enfonce Pierre Grassou de cent coudées ; 2° toutes les poses de Manette. Vous avez là des pages à apprendre par cœur, des morceaux qui sont exquis, parfaits ; 3° un clair de lune finissant par « et la bêtise même des femmes rêvait » ; n’est-ce pas là la phrase ?

 

– 1017 –

Il n’y a pas une seule des tirades de Chassagnol qui ne me plaise ! Mais (il faut bien critiquer), je vous demande, en toute humilité, si elles ne sont pas toutes un peu pareilles comme valeur et comme tournure ?

Je me suis moins amusé au commencement du second volume. Fontainebleau m’a semblé un peu long. Pourquoi ?

Ah, sacré nom de Dieu ! j’oubliais une chose superbe : la baignade d’Anatole, dans la Seine, la nuit. Il est excellent, le bohème, excellent d’un bout à l’autre.

Id. des embêtements causés à Coriolis par la Juiverie. Il y a, vers la fin du second volume, une foule de choses ex-quises. L’enfoncement de l’artiste par la femme, les doutes qu’il a de lui-même, toute cette fin m’a navré. C’est neuf, vrai et fort. Je connaissais le jardin des Plantes et le tableau du satyre-bourgeois. Mais j’ignorais celui de Trouville, qui le vaut.

Comment avez-vous pu faire des descriptions d’Asie Mineure si vraies, et dans la mesure exacte ? ce qui n’était pas facile.

Deux chicanes idiotes : 1° Vous écrivez tatikos, il me semble. C’est tactikos ; 2° « aux miss », le pluriel de miss est misses.

Le père Langibout m’a été au cœur, en souvenir de M. Langlois qui était, lui aussi, un élève de David.

J’ai reconnu beaucoup de masques et retrouvé beau-coup de choses.

L’enterrement du singe au clair de lune me reste dans la tête comme si je l’avais vu, ou plutôt éprouvé. Pauvre singe ! On l’aime !

– 1018 –

P.-S. – Envoyez-moi un exemplaire sur papier ordinaire, car je ne veux pas prêter mon exemplaire, et comme il va rester sur ma table, les personnes de ma famille me le pren-draient.

Je n’y vois plus, excusez la bêtise de ma lettre. J’ai vou-lu seulement vous envoyer un bravo, mes chers bons. J’ai bien raison de vous aimer et je vous embrasse plus fort que jamais. À vous, ex imo.

 

À MADAME JULES SANDEAU

[Croisset,] samedi [16 novembre 1867].

Si je vous écrivais chaque fois que je pense à vous, je me ruinerais en timbres-poste. Comment d’ailleurs ne songerais-je pas à votre jolie mine, puisque je l’ai là, devant moi, clouée sur mon armoire aux pipes ! Je voudrais bien la voir en nature. C’est tout ce que j’ai à vous dire.

Que faites-vous ? Que lisez-vous ? etc. Et votre cher fils ?

Vous devez être maintenant revenue à l’Institut ?

Comment va Mme Plessy ? On m’a conté qu’elle était ou avait été très malade.

Quant à votre ami, il espère, à la fin de janvier, avoir terminé la seconde partie de son roman. Comme il m’embête ! Comme il m’embête ! Après celui-là, bonsoir ! Je dirai adieu aux bourgeois pour le reste de mes jours.

 

– 1019 –

J’oubliais de vous remercier de votre dernière lettre qui était ravissante. Le mot est bien usé, n’importe ! Ici, je le maintiens bon. Pourquoi est-on si attaché à vous ?

Une de vos prédilections m’est revenue à la pensée, dernièrement, en lisant, dans le dernier volume de Michelet, son jugement sur Rousseau. Ce jugement-là (qui est le mien et que, par conséquent, j’admire) a dû vous choquer. Car vous aimez ce vieux drôle, autrement vous ne seriez pas femme. À toutes les objections que l’on fait contre lui, on vous répond qu’il avait « tant de cœur » ! Moi aussi, j’en ai, mais je n’ai pas précisément toutes ses habitudes, ni sa des-cente – ni son style, hélas !

Nous ne nous sommes pas vus depuis que votre ami Feuillet a publié Camors. Je trouve cela très remarquable. Jamais il n’a si bien fait.

Et votre époux ? « a-t-il quelque chose sur le chantier » ?

Je voudrais bien produire une œuvre qui vous enchan-tât, car vous êtes une des personnes dont j’estime le plus le goût – malgré votre voisinage de l’Académie.

Envoyez-moi quelquefois de votre écriture.

Je vous baise les deux mains aussi longtemps que vous le permettrez.

 

À AMÉLIE BOSQUET

[Croisset,] samedi soir [16 novembre 1867].

Si je vous écrivais chaque fois que je pense à vous, ce serait tous les jours, mais j’ai si peu de choses à vous conter,

– 1020 – ma vie est si plate et je me trouve tellement éreinté de ma-nier la plume que, sans le désir d’avoir de vos nouvelles, je ne vous donnerais pas des miennes.

Comment allez-vous ? que faites-vous et que lisez-vous ?

J’ai à vous remercier du Roman des ouvrières que j’ai, derechef, non pas lu en entier mais repassé. C’est supérieur à Mademoiselle de Vardon, soyez-en sûre, et les parties ex-cellentes sont nombreuses.

Mais pourquoi cette Préface ? Allez-vous faire des livres utiles maintenant ?

En quoi, dans le domaine de l’Art, MM. les ouvriers sont-ils plus intéressants que les autres hommes ? Je vois, main-tenant, chez tous les romanciers, une tendance à représenter la Caste comme quelque chose d’essentiel en soi. Exemple : Manette Salomon.

Cela peut être très spirituel, ou très démocratique. Mais avec ce parti pris on se prive de l’élément éternel ; c’est-à-dire de la Généralité Humaine.

Je sais bien tout ce que vous pourrez me répondre ! C’est une chicane que je vous cherche pour vous engager à faire sortir votre Muse des classes pauvres. Il faut représen-ter des Passions et non plaider pour des Partis.

Le ton bourru de ma dernière lettre vous a prouvé quel cas je fais du fond de votre esprit. Je n’aime pas moins tout le reste de la personne, vous le savez. – Aussi ai-je vu avec plaisir que Darcel prenait avec vous un genre de critique plus révérencieux. J’ai été content de son article, ou à peu près.

 

– 1021 –

J’espère vous voir, à la fin de janvier, quand j’aurai fini le dernier chapitre de ma seconde partie.

Pensez quelquefois à moi. Je baise les 2 côtés de votre joli col.

 

À GEORGE SAND

[Croisset, 3 décembre 1867.]

Je ne trouve pas ça gentil.

Point de nouvelles depuis bientôt deux mois !!!

Pourquoi ? je commence à être inquiet ?

Voilà tout ce que j’ai à vous dire, chère maître,

et puis que je vous embrasse très fort.

Le vieux.

Mardi 3 décembre, Croisset.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

Nohant, 5 décembre [18]67.

Ton vieux troubadour est infect, j’en conviens. Il a tra-vaillé comme un bœuf, pour avoir de quoi s’en aller cet hi-ver, au Golfe-Juan, et, au moment de partir, il voudrait res-ter. Il a de l’ennui de quitter ses enfants et la petite Aurore ; mais il souffre du froid, il a peur de l’anémie et il croit faire son devoir en allant chercher une terre que la neige ne rend

 

– 1022 – pas impraticable, et un ciel sous lequel on puisse respirer sans avoir des aiguilles dans le poumon. Voilà.

Il a pensé à toi, probablement plus que toi à lui, car il a le travail bête et facile, et sa pensée trotte ailleurs, bien loin de lui et de sa tâche, quand sa main est lasse d’écrire. Toi, tu travailles pour de vrai et tu t’absorbes, et tu n’as pas dû en-tendre mon esprit qui a fait plus d’une fois toc toc à la porte de ton cabinet pour te dire : c’est moi. Ou tu as dit : c’est un esprit frappeur, qu’il aille au diable !

Est-ce que tu ne vas pas venir à Paris ? J’y passe du 15 au 20. J’y reste quelques jours seulement, et je me sauve à Cannes. Est-ce que tu y seras ? Dieu veuille !

En somme, je me porte assez bien. J’enrage contre toi qui ne veux pas venir à Nohant, je ne te le dis pas, parce que je ne sais pas faire de reproches. J’ai fait un tas de pieds de mouche sur du papier. Mes enfants sont toujours excellents et gentils pour moi dans toute l’acception du mot, Aurore est un amour.

Nous avons ragé politique, nous tâchons de n’y plus penser et d’avoir patience.

Nous parlons de toi souvent, et nous t’aimons. Ton vieux troubadour surtout, qui t’embrasse de tout son cœur, et se rappelle au souvenir de ta bonne mère.

G. SAND.

 

– 1023 –

À ALFRED CANEL

[Croisset, 8 décembre 1867.]

Monsieur,

Mon ami Bouilhet m’a remis de votre part votre traduc-tion de Catulle et votre étude sur l’abbé Baston. Permettez-moi de vous envoyer mes remerciements. Le dernier de ces ouvrages m’a vivement intéressé. J’ai tout lieu de croire qu’il en sera de même de l’autre.

Daignez agréer l’assurance de ma parfaite considéra-tion.

 

À ERNEST FEYDEAU

Vendredi, 5 heures [13 décembre 1867].

Mon vieux Brave,

Je suis enchanté. Sans la moindre exagération et blague aucune. C’est leste et bien fait et amusant et vrai. Par-ci par-là des mots exquis. La comtesse de Châlis m’excite démesu-rément, moi qui ai comme elle « la plus inconcevable des dépravations ».

Ce qui me plaît là-dedans, c’est le sentiment de la Mo-dernité.

Mais tu vas avoir un succès énorme ?

Bonne et vraie binette, que le prince Titiane.

Courage, vieux ! Fais ça toujours comme ça. Je t’embrasse plus fort que jamais.

 

– 1024 –

À FRÉDÉRIC FOVARD

[Croisset,] vendredi 13 [décembre 1867].

Mon cher Vieux,

Voici une chose qui m’embête et que je te prie de tirer au clair.

Mon propriétaire m’a augmenté, cet été, de deux cents francs (soit 1 200 francs). Je ne sais même pas à partir de quel terme le loyer renchéri a commencé ? Puis voilà qu’il me demande 300 francs de plus. Je trouve cela un peu vif et le ton de sa lettre manque de douceur. Que faire ?

Malheureusement, je n’ai pas fait faire de bail quand sont venues les dernières conventions ?

Il se pourrait qu’il y eût erreur ? c’est-à-dire, qu’il crût ne m’avoir pas encore demandé d’augmentation ?

En tout cas, est-ce que je n’ai pas six mois pour démé-nager, c’est-à-dire du 15 janvier au 15 juillet ?

Bref, comme il m’est impossible maintenant de m’occuper d’un déménagement et que m’en occuper d’ici à deux ans me gênerait beaucoup, et que d’autre part 1 500 francs pour passer quatre mois de l’année à Paris me parais-sent vifs, conseille-moi un peu, homme pratique, et dis-moi combien je te dois pour mes loyers. Je te dois ceux de juillet et d’octobre. Mais je ne sais pas à combien ils se montent, vu cet embrouillement de renchérissement.

Tu dois voir à la lettre du monsieur qu’il m’engage à lui répondre illico.

Il faut songer aussi que la maison, pour être à l’alignement, sera démolie un de ces jours.

– 1025 –

Si je consens aux 1 500 francs, qui me dit que, dans trois mois, il n’en demandera pas 2 000 ?

Pardon de tous ces embêtements. Embrasse pour moi « tes Demoiselles ».

À toi.

 

Peux-tu me donner des nouvelles d’un certain Maxime Du Camp ?

 

À JULES DUPLAN

Croisset, dimanche 15 décembre [1867].

Comme je voudrais être avec toi, mon bon cher vieux : 1° parce que je serais avec toi ; 2° parce que je serais en Égypte ; 3° parce que je ne travaillerais pas ; 4° parce que je verrais le soleil, etc., etc. Tu n’imagines pas l’horrible temps qu’il fait aujourd’hui. Le ciel est grisâtre comme un pot de chambre mal lavé. – Et plus bête encore que laid.

Je vis, actuellement, tout à fait seul, ma mère étant à Rouen. Monseigneur vient me voir, d’habitude, tous les di-manches. Mais aujourd’hui, il traite, il donne à dîner à un ta-pissier de ses amis. Sa sérénité commence à revenir. Je crois qu’il est sur le point d’empoigner un sujet. Mais son chan-gement de résidence l’avait complètement dévissé. – J’ai re-çu, avant-hier, une lettre de Maxime. Il me paraît en très bon état, rugissant d’ailleurs contre M. Thiers, lequel est mainte-nant le roi de la France. Voilà où nous en sommes, mon bon, absolument cléricaux. Tel est le fruit de la bêtise démocra-tique ! Si on avait continué par la grande route de M. de Vol-

– 1026 – taire, au lieu de prendre par Jean-Jacques, le néo-catholicisme, le gothique et la Fraternité, nous n’en serions pas là. La France va devenir une espèce de Belgique, c’est-à-dire qu’elle sera divisée franchement en deux camps. Tant mieux ! Quel coupable qu’Isidore ! Mais comme il faut tou-jours tirer de tout un agrément personnel, je me réjouis, quant à moi, du triomphe de M. Thiers. Cela me confirme dans le dégoût de ma patrie et la haine que je porte à ce Prudhomme. Est-il possible de parler de la Religion et de la Philosophie avec un laisser-aller plus idiot ! Je me propose, du reste, de l’arranger dans mon roman, quand j’en serai à la Réaction qui a suivi les Journées de juin. J’aurai (dans le se-cond chapitre de ma 3e partie) un dîner où on exaltera son livre sur la Propriété.

Je travaille comme trente mille nègres, mon pauvre vieux. – Car je voudrais avoir fini ma seconde partie à la fin de janvier. Pour avoir terminé le tout, au printemps de 69, de manière à publier dans deux ans d’ici, je n’ai pas huit jours à perdre. Tu vois la perspective. – Il y a des jours, comme au-jourd’hui, où je me sens moulu. J’ai peine à me tenir debout, et des suffocations intermittentes m’étouffent.

C’est jeudi dernier que j’ai eu 46 ans ; cela me fait faire des réflexions philosophiques ! En regardant en arrière, je ne vois pas que j’aie gaspillé ma vie ? Et qu’ai-je fait, miséri-corde ! Il serait temps de pondre quelque chose de propre.

N’oublie pas d’étudier, pour moi, le Coquin Orientalo-Occidental. Fourre dans ta mémoire quelques anecdotes idoines à mes désirs ; prends-moi des notes.

Et ne t’abrutis pas dans les billards européens ! Repasse-toi une séance d’almées et va voir les Pyramides. Qui sait si

 

– 1027 – tu retourneras jamais en Égypte ? Profite de l’occasion ! crois-en un Vieux plein d’expérience. – Et qui t’aime.

Si tu y penses, rapporte-moi : 1° un flacon d’huile de santal, et 2° une ceinture de pantalon, en filet. Songe que ton ami a la bedaine grosse.

En fait de nouvelles, l’artiste Feydeau a un vrai succès avec La Comtesse de Châlis, ce qui ne l’empêche pas d’échanger, dans Le Figaro, des objurgations avec l’israélite Lévy. – La Manette Salomon des Bichons me paraît avoir remporté une veste d’une telle longueur qu’elle peut passer pour linceul ; c’est à lire, néanmoins, ainsi que la tribade de « l’auteur de Fanny ».

Suzanne a dû débuter, hier, au nouveau théâtre de son marlou. – Dans une pièce qui s’appelle Suzanne. Je trouve ça très fin. Tout le monde bâille au Gulliver du Châtelet, ce qui n’empêche pas que Messieurs les auteurs vont gagner de l’argent. Blum en est un homme fort.

En fait de lectures, je me suis livré, dernièrement, à l’étude du croup. Il n’y a pas de style plus long et plus vide que celui des médecins ! Quels bavards ! Et ils méprisent les avocats !

Fais-moi penser à t’apporter une roide pièce de vers composée par Bérat. C’est un éloge de Rouen, comme tu n’en découvriras pas dans les hypogées, je t’en réponds.

Adieu, pauvre cher vieux. Porte-toi bien, amuse-toi, tâche de voir le plus de choses possibles. Amitiés au Grand. Réponds-moi.

Je t’embrasse. Ton

 

– 1028 –

Dis-moi quand tu reviens, bien entendu. Tu seras, sans doute, à Paris, avant moi.

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset, 16 décembre 1867.]

Il m’ennuie beaucoup de vous, Princesse, car je n’ai pas reçu de vos nouvelles depuis longtemps. Que devenez-vous, par la température sibérienne qu’il fait ?

Avez-vous fini l’arrangement de votre galerie ?

Il m’a été impossible de retrouver le numéro de cette maison du boulevard Bineau dont je vous avais parlé et où il y a une ornementation indienne. Chennevières pourrait vous donner ce renseignement, en le demandant à Foulongne. – Mais je crois la chose (entre nous) peu intéressante à con-templer ?

Connaissez-vous un joueur de harpe qui s’appelle Gode-froid ? Le hasard me l’a fait entendre la semaine dernière. Il me semble qu’il n’a jamais joué chez V[otre] A[ltesse] ? Quant à moi, il m’a ravi. Je crois qu’il vous produirait le même plaisir.

Puisque vous aimez Fanny de mon ami Feydeau, avez-vous lu La Comtesse de Châlis ? C’est assez drôle. – Drôle est le mot.

Je n’ai pas trouvé la même qualité au discours de M. Thiers ! Quel immense bourgeois ! Quel Prudhomme ! – Et on l’admire ! N’est-ce pas désolant de voir la France affo-lée d’un esprit si foncièrement médiocre ?

 

– 1029 –

Vous ennuie-t-on toujours avec la question des cime-tières ? Tout ce qui vous regarde m’intéresse. C’est pourquoi je me permets tant de questions.

Je vis maintenant complètement seul, ma mère étant à Rouen, et je travaille le plus que je peux, afin d’avoir fini ma seconde partie vers les derniers jours de janvier. – C’est à cette époque-là que j’espère vous voir, Princesse, et pouvoir vous dire une fois de plus que je suis

votre très humble, très dévoué et très affectionné

Croisset, lundi soir.

 

À GEORGE SAND

[Croisset,] nuit de mercredi [18 décembre 1867].

Chère Maître, chère Amie du Bon Dieu,

« Parlons un peu de Dozenval ! » rugissons contre M. Thiers !

Peut-on voir un plus triomphant imbécile, un croûtard plus abject, un plus étroniforme bourgeois ! Non ! rien ne peut donner l’idée du vomissement que m’inspire ce vieux melon diplomatique, arrondissant sa bêtise sur le fumier de la Bourgeoisie ! Est-il possible de traiter avec un sans-façon plus naïf et plus inepte la Philosophie, la religion, les peuples, la liberté, le passé et l’avenir, l’histoire, et l’histoire naturelle, tout, et [le] reste ! Il me semble éternel comme la Médiocrité ! Il m’écrase.

Continuer : partie 24 sur 29