Correspondance - Tome III
À Maurice Schlésinger ................................................. 97
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 29 parties.
À HIPPOLYTE TAINE
Croisset près Rouen, 14 juin [1867].
Mon cher Ami,
– 946 –
J’ai trouvé lundi dernier, à Paris, votre Graindorge – et ce matin, j’ai reçu ici votre Idéal. C’est vous dire que depuis deux jours je me suis foutu une bosse.
La critique complète de ces deux forts bouquins pourrait fournir matière à un troisième, aussi gros qu’eux. Je suis en-core tout étourdi de l’un et de l’autre.
Et tout d’abord le sieur G. Flaubert vous remercie des nombreux mots d’amitié que disent sur son compte le doc-teur Graindorge et le professeur Taine.
Ça me plaît, Graindorge ! c’est fin et fort. Vous avez, je crois, donné la note contemporaine, saisi la nuance fugitive. Ce qui surnage pour moi (après une lecture très rapide), c’est l’histoire de Butler et un dîner.
Quant au second livre je lui reproche seulement d’être trop court. – Vous n’aurez pas de moi de longs compliments parce que, comme ces idées sont les miennes, ce serait me louer moi-même. Voilà la première fois que je vois de l’esthétique pratique, ou plutôt de praticien. Ce que vous dites de l’importance du caractère et de la convergence des effets est de première force. Je regrette que vous ne vous soyez pas plus étendu sur ce que c’est que le style.
Un mot de vous m’avait autrefois révolté : à savoir qu’une œuvre n’avait d’importance que comme document historique. Il me semble qu’ici au contraire vous faites grand cas de l’art en soi ? et vous avez, je crois, raison. En effet une œuvre n’a d’importance qu’en vertu de son éternité, c’est-à-dire que plus elle représentera l’humanité de tous les temps, plus elle sera belle. – Le moyen d’être idéal c’est de faire vrai, et on ne peut faire vrai qu’en choisissant et en exagé-rant. – Toute la différence [?] consiste à exagérer harmo-nieusement.
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Je vous le répète, je regarde votre petit volume comme un excellent catéchisme*.
Quant à Graindorge j’imagine qu’il doit révolter ? Le monde ne pardonne pas à qui le méprise.
Que faites-vous maintenant ? Et où êtes-vous ? Aurai-je la chance de vous trouver à Paris vers le milieu d’août ?
Merci encore une fois, et re-compliments.
Je vous serre la main très fort et suis, vous le savez, vôtre.
* Mieux que cela ! pardon du mot, et c’est d’un très bon style, clair, ferme et haut.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 14 juin [18]67.
Cher ami de mon cœur,
Je pars avec mon fils et sa femme le 20 courant pour passer 15 jours à Paris, peut-être plus, si la reprise de Ville-mer me mène plus tard. Donc ta bonne chère mère que je ne veux pas manquer non plus a tout le temps d’aller voir ses filles. J’attendrai à Paris que tu me dises si elle est de retour, ou bien si je vous fais une vraie visite, vous me donnerez l’époque qui vous ira le mieux. Mon intention pour le mo-ment était tout bonnement d’aller passer une heure avec vous, et Lina était tentée d’en être. Je lui aurais montré
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Rouen et puis nous eussions été t’embrasser, pour revenir le soir à Paris, car la chère petite a toujours l’oreille et le cœur au guet quand elle est séparée d’Aurore, et ses jours de va-cances lui sont comptés par une inquiétude continuelle que je comprends bien. Aurore est un trésor de gentillesse qui nous absorbe tous. Si cela peut s’arranger nous irons donc en courant te serrer les mains. Si cela ne se peut pas, j’irai seule plus tard quand le cœur t’en dira ; et si tu vas dans le Midi je remettrai jusqu’à ce que tout s’arrange sans entraver en quoi que ce soit les projets de ta mère ou les tiens. Je suis très libre, moi. Donc, ne t’inquiète pas et arrange ton été sans te préoccuper de moi. J’ai trente-six projets aussi, mais je ne m’attache à aucun. Ce qui m’amuse, c’est ce qui me prend et m’emmène à l’improviste. Il en est du voyage comme du roman : ce qui passe est ce qui commande. Seu-lement quand on est à Paris, Rouen n’est pas un voyage et je serai toujours à même quand je serai là, de répondre à ton appel. Je me fais un peu de remord [sic] de te prendre des jours entiers de travail, moi qui ne m’ennuie jamais de flâ-ner, et que tu pourrais laisser des heures entières sous un arbre, ou devant deux bûches allumées, avec la certitude que j’y trouverai quelque chose d’intéressant. Je sais si bien vivre hors de moi ! Ça n’a pas toujours été comme ça. J’ai été jeune aussi et sujette aux indignations. C’est fini ! Depuis que j’ai mis le nez dans la vraie nature j’ai trouvé là un ordre, une suite, une placidité de révolutions qui manquent à l’homme, mais que l’homme peut jusqu’à un certain point s’assimiler, quand il n’est pas trop directement aux prises avec les difficultés de la vie qui lui est propre. Quand ces dif-ficultés reviennent, il faut bien qu’il s’efforce d’y parer, mais s’il a bu à la coupe du vrai éternel, il ne se passionne plus trop pour ou contre le vrai éphémère et relatif.
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Mais pourquoi est-ce que je te dis cela ? C’est que cela vient au courant de la plume, car, en y pensant bien, ton état de surexcitation est probablement plus vrai, ou tout au moins plus fécond et plus humain que ma tranquillité sénile. Je ne voudrais pas te rendre semblable à moi, quand même, au moyen d’une opération magique, je le pourrais. Je ne m’intéresserais pas à moi, si j’avais l’honneur de me rencon-trer. Je me dirais que c’est assez d’un troubadour à gouver-ner et j’enverrais l’autre à Chaillot.
À propos de Bohémiens, sais-tu qu’il y a des Bohémiens de mer ? J’ai découvert aux environs de Tamaris, dans des rochers perdus, de grandes barques bien abritées, avec des femmes, des enfants, une population côtière, très restreinte, toute basanée, pêchant pour manger, sans faire grand com-merce, parlant une langue à part que les gens du pays ne comprennent pas ; ne demeurant nulle part que dans ces grandes barques échouées sur le sable quand la tempête les tourmente dans leurs anses de rochers ; se mariant entre eux, inoffensifs et sombres, timides, ou sauvages, ne répon-dant pas quand on leur parle. Je ne sais plus comment on les appelle. Le nom que l’on m’a dit a glissé, mais je pourrais me le faire redire. Naturellement les gens du pays les abo-minent et disent qu’ils n’ont aucune espèce de religion. Si cela est, ils doivent être supérieurs à nous.
Je m’étais aventurée toute seule au milieu d’eux. « Bon-jour messieurs. » Réponse, un léger signe de tête. Je regarde leur campement, personne ne se dérange. Il semble qu’on ne me voie pas. Je leur demande si ma curiosité les contrarie. Un haussement d’épaules comme pour dire : qu’est-ce que ça nous fait ? Je m’adresse à un jeune garçon qui refaisait très adroitement des mailles à un filet. Je lui montre une pièce de 5 francs en or. Il regarde d’un autre côté. Je lui en
– 950 – montre une en argent. Il daigne la regarder. « La veux-tu ? » Il baisse le nez sur son ouvrage. Je la place près de lui. Il ne bouge pas. Je m’éloigne. Il me suit des yeux. Quand il croit que je ne le vois plus, il prend la pièce et va causer avec un groupe. J’ignore ce qui se passe. J’imagine qu’on met cela au fonds commun. Je me mets à herboriser à quelque dis-tance, en vue, pour savoir si on viendra me demander autre chose ou me remercier. Personne ne bouge. Je retourne comme par hasard de leur côté. Même silence, même indif-férence. Une heure après, j’étais en haut de la falaise et je demandais au garde-côte ce que c’était que ces gens-là qui ne parlaient ni français, ni italien, ni patois. Il me dit alors ce nom que je n’ai pas retenu. Dans son idée c’était des Mores, restés à la côte depuis le temps des grandes invasions de la Provence, et il ne se trompait peut-être pas. Il me dit qu’il m’avait vue au milieu d’eux, du haut de son guettoir, et que j’avais eu tort, parce que c’était des gens capables de tout ; mais quand je lui demandai quel mal ils faisaient, il m’avoua qu’ils n’en faisaient aucun. Ils vivaient du produit de leur pêche et surtout des épaves qu’ils savaient recueillir avant les plus alertes. Ils étaient l’objet du plus parfait mépris. Pourquoi ? Toujours la même histoire : celui qui ne fait pas comme tout le monde ne peut faire que le mal. Si tu vas dans ce pays-là, tu pourras peut-être en rencontrer à la pointe du Brusq. Mais ce sont des oiseaux de passage, et il y a des années où ils ne paraissent plus.
Je n’ai pas seulement aperçu le Paris-Guide. On me de-vait bien pourtant un exemplaire, car j’y ai donné quelque chose sans réclamer aucun paiement. C’est à cause de ça probablement, qu’on m’a oubliée.
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Pour conclure, je serai à Paris du 20 juin au 5 juillet. Donne-moi là de tes nouvelles, toujours Feuillantines 97. Je resterai peut-être davantage, mais je n’en sais rien.
Je t’embrasse tendrement mon grand vieux. Marche un peu je t’en supplie. Je ne crains rien pour le roman’, mais je crains pour le système nerveux, prenant trop la place du sys-tème musculaire. Moi je vas très bien, sauf des coups de foudre où je tombe sur mon lit pendant quarante-huit heures sans vouloir qu’on me parle. Mais c’est rare et pourvu que je ne me laisse pas attendrir pour qu’on me soigne je me relève parfaitement guérie. Tendresses de Maurice. L’entomologie l’a repris cette année, il trouve des merveilles. Embrasse ta mère pour moi et soigne-la bien. Je vous aime de tout mon cœur.
G. SAND.
À JULES DUPLAN
[Croisset, 20 juin 1867.]
Eh bien ? Pas de nouvelles de mon bardache !
1° As-tu passé et repassé au Café anglais pour mon me-nu ?
2° T’a-t-on rendu au Moniteur le manuscrit de Mme Régnier ?
3° Fais-moi le plaisir d’entrer à la librairie Lacroix au coin de la rue Vivienne, de demander M. Lecuir (un gars a longues moustaches blondes) et de dire à iceluy que j’attends toujours les livres qu’il m’a promis.
– 952 –
Et dis-moi un peu ce que tu deviens, sacré nom de Dieu !
Je t’embrasse.
Ton vieux.
Croisset, jeudi.
À ERNEST DUPLAN
Croisset près Rouen, vendredi [21 juin 1867].
Jules est-il malade ? ou en voyage ?
Je lui ai écrit deux fois sans en obtenir de réponse ?
Donnez-moi de ses nouvelles, cher ami, et par la même occasion des vôtres.
Je vous serre la dextre.
Et suis tout à vous.
À JULES DUPLAN
[Croisset, 22 juin 1867.]
Ne sachant ce que tu devenais j’ai écrit hier à Blamont pour avoir de tes nouvelles.
Mais tu es Beau . J’ai reçu le livre de Lecuir ce matin même en même temps que ta lettre.
Dans quelques jours repasse au Café anglais, je te prie.
– 953 –
J’écrirai à Max un de ces jours.
Adieu, homme obscène et calomniateur.
Ton
À EDMOND ET JULES DE GONCOURT
Croisset, mercredi [26 juin 1867].
Mes chers Bons,
J’ai reçu dimanche votre La Tour et je l’ai lu immédia-tement suivant mes us. Ladite chose m’a amusé et plu ; 1° parce que j’aime La Tour ; 2° parce que tout ce qui sort de votre plume me botte.
Quand vous y penserez, envoyez-moi le portrait de M. de Voltaire (dont je suis fol) afin que je le fasse encadrer et que j’en orne mon laboratoire.
Avez-vous à votre disposition, ou dans votre mémoire, une bibliographie touchant Mlle Aïssé ?
Dites-moi vos projets d’été ?
Je retournerai à Paris vers la fin de juillet.
J’ai trouvé ma mère très affaiblie et très vieillie. Son état ne m’inspire pas cependant d’inquiétude pour le moment.
Quand vous verrez la Princesse, inventez pour moi tout ce que vous pourrez trouver de plus gentil. Ce ne sera que justice. Car je vous ai fortement débiné, en votre absence.
Je vous embrasse tendrement.
– 954 –
À SAINTE-BEUVE
[Croisset, 27 juin 1867.]
Mon cher Maître,
Tous ceux qui ne sont pas plongés dans la plus crasse bêtise, tous ceux qui aiment l’art, tous ceux qui pensent, tous ceux qui écrivent vous doivent une gratitude infinie. Car vous avez plaidé leur cause, et défendu leur Dieu, notre Dieu innommé qu’on outrage.
Dans un milieu pareil, il n’y avait que cela à dire. La me-sure et la précision de votre langage ne font que mieux res-sortir l’extravagance et le vague de leurs inepties. Ils ne sont pas forts, décidément ! non, pas forts, du tout.
Quelle triste chose que l’Humanité ! Voilà la première assemblée politique du premier pays de la terre.
N’importe, vous leur avez craché très poliment la Vérité. Elle restera sur eux.
Je regrette seulement qu’il n’y en ait pas plus long.
Il ne faut pas que vous soyez bien malade pour avoir tant de vigueur ?
Priez de ma part M. Troubat de me donner de vos nou-velles.
Je voudrais que mes bras eussent 34 lieues de longueur pour vous embrasser. C’est ce que je compte faire dans un mois.
Tout à vous, cher maître.
Jeudi.
– 955 –
À PHILOXÈNE BOYER
[Croisset, après le 22 juin 1867.]
Mon cher poète,
J’ai lu d’un seul coup tout votre volume auquel je ne fe-rai qu’un seul reproche, c’est d’être trop court. On se dit à la fin : « Comment ! déjà ! », alors on recommence, c’est ce que j’ai fait.
Je n’ai pas la compétence nécessaire pour parler proso-die. N’importe ! Je suis sûr que cela est extrêmement bien fait, car c’est très beau. – J’ai retrouvé quelques-unes des pièces que je connaissais ; et l’éblouissement que j’en avais gardé n’a fait que s’accroître. Il faudrait citer toutes les pièces. Il faudrait relever tous les vers.
Vous avez bien fait de me dédier un des plus gros mor-ceaux, car je suis un des hommes qui vous aiment le mieux.
Vite, un nouveau volume ! Il faut que le gros Public pense de vous ce que nous en pensons depuis longtemps.
Je vous réitère mes applaudissements, mon cher Phi-loxène, et vous serre les deux mains très fort.
Tout à vous.
Mes respectueux souvenirs et hommages à Mme Boyer, je vous prie.
– 956 –
À EDMOND ET JULES DE GONCOURT
[Croisset, fin de juin ou 1er juillet 1867.]
Mes chers Vieux,
Vous vous embêterez violemment à Vichy, je vous en préviens ; aussi je vous conseille, pour vous distraire, d’aller ensuite faire un petit tour en Auvergne. Clermont vaut la peine qu’on se dérange et vous trouverez là des sites pitto-resques.
Vous pouvez vous faire piloter dans cette ville par un ami à moi, qui se nomme Bardoux, avocat, rue de l’Éclache. Ledit Bardoux a publié un vol[ume] de vers et, étant un let-tré, regarderait comme une injure une lettre de moi où je vous nommerais. Ci-inclus ma carte, qui vous servira d’introduction. En l’absence de Bardoux, adressez-vous à un gentilhomme nommé de La Vergne, lequel est très bon en-fant et expert en choses de sa localité. Je vous conseille de descendre à Clermont, à l’hôtel du Mulet, sur la Grande place ; on s’y empiffre convenablement. Ne pas oublier, à Royat, d’aller dîner chez la mère Fournier ; elle accommode les côtelettes de veau et les champignons d’une manière idéale.
Quant aux hôtels de Vichy, ils sont tous pitoyables. Pas de pays où la nourriture soit plus piètre. Nous sommes des-cendus à l’Hôtel Britannique, tenu par Léger, mais je crois qu’il n’existe plus. Le plus célèbre est l’hôtel Guillermin. Les prix varient de 10 à 15 francs par jour.
En votre qualité d’hommes de lettres, vous serez invités à dîner chez Callou, le fermier des eaux. Je vous conseille d’accepter, parce que c’est le seul endroit de Vichy où l’on boive de l’eau non médicinale.
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N.B. – Observer la bedaine de Jules César, libraire.
Le docteur Willemin auquel je vous adresse, quoique marié et père d’une nombreuse famille, vous indiquera où se trouve le b… et se ferait même un plaisir de vous y conduire. Bref, je crois que vous le trouverez gentil.
Adieu, mes bons vieux, envoyez-moi de là-bas quelque épître.
Eh bien, et le roman ? quand paraît-il en volume ? Ma mère va assez bien et vous remercie de votre bon souvenir.
Je vous embrasse tendrement.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
[Paris, fin de juin ou début de juillet 1867.]
Ami,
J’irai à ton appel dès que tu me diras : « J’ai fini. »
Je t’embrasse et je t’aime.
G. SAND.
À SAINTE-BEUVE
[Croisset, 1er juillet 1867.]
Cher Maître,
C’est là ce qu’il fallait faire – et répondre.
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La proposition du sieur Lacaze me paraît des plus gro-tesques. Cela s’ajoutera au tas.
Nonobstant, s’il y tenait, vous pouvez convoquer votre armée. J’en connais qui demandent à être capitaine.
Mais jamais de la vie on n’a vu d’ours plus bêtes ! « Mon Dieu, mon Dieu, dans quel siècle m’avez-vous fait vivre » comme disait saint Polycarpe.
Vous devriez vous débarrasser le plus promptement possible de ce que vous faites, et écrire l’état de la question, j’entends par là un livre où vous en finiriez avec ces deux rengaines : 1° le respect de la religion et 2° la moralité dans l’art.
Notez que vous seul avez assez d’autorité pour être écou-té.
Vous enlevé, qui nous défendra ?
Vivez donc pour nous !
Je vous embrasse très tendrement.
Lundi.
À LA PRINCESSE MATHILDE
[Croisset, 2 juillet ? 1867.]
Je suppose, maintenant, Votre Altesse débarrassée de ses corvées souveraines ? C’est pourquoi je lui écris sans crainte de la déranger.
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Je désire savoir de vos nouvelles. Êtes-vous revenue à Saint-Gratien ? Avez-vous repris la peinture ? Comme vous devez vous reposer tranquillement, n’est-ce pas ?
Que dites-vous du père Sainte-Beuve ? Je l’ai trouvé très beau ! Il a défendu la cohorte vaillamment, et en bons termes. Ses adversaires me paraissent d’une médiocrité dé-sespérante !
D’où vient donc cette haine contre la littérature ? Est-ce envie ou bêtise ? L’une et l’autre, sans doute, avec une forte dose d’hypocrisie, en sus.
Comme ils sont rares les mortels tolérables !
Mais Vous, Princesse, vous êtes indulgente. L’élévation de votre esprit fait que vous regardez, de haut, la sottise. Moi, elle m’écrase, étant, comme vous savez, un homme faible et sensible.
Ma délicatesse physique est même telle que j’ai fui mon logis pour fuir l’odeur de la peinture. – Car on badigeonne actuellement l’extérieur de ma cabane, et je me suis réfugié à Rouen, pour deux ou trois jours.
Je viens d’y recevoir la visite inattendue du trouvère Glatigny. – Ce pauvre diable m’a paru très reconnaissant de ce que vous lui avez envoyé.
J’ai eu, sous mon toit, la semaine dernière, d’autres obligés de Votre Altesse : le baron et la baronne Jules Clo-quet ; cette dernière particulièrement suffoque de reconnais-sance.
Les de Goncourt doivent être à Vichy ? Edmond surtout m’a l’air malade. – Mais nous sommes tous malades ! C’est le résultat du joli métier que nous faisons. Des efforts enra-
– 960 – gés, une angoisse permanente, la vie domestique étroite, et l’amour refoulé, voilà notre sort.
Mais je vous ennuie, sans doute, Princesse ? Donc sans chercher une formule pour finir, permettez-moi de vous as-surer que je suis entièrement
tout à vous.
Mardi soir.
Le bal des Tuileries reste dans mon souvenir comme une chose féerique, comme un rêve. Il ne m’a manqué que de vous y voir de plus près et de pouvoir vous parler.
À GEORGE SAND
[Croisset, 18 juillet 1867.]
Vous devez être à Paris, chère Maître ? Y serez-vous en-core dans une quinzaine ? J’y mènerai ma mère pour lui montrer l’Exposition.
Villemer fait-il de l’argent ? Donnez-moi de vos nou-velles. Il m’ennuie de vous, et j’ai grande envie de vous em-brasser.
Le père Beuve a été beau, n’est-ce pas ?
Je vais être dehors, forcément, tout le mois d’août. Mais à partir du commencement de septembre jusqu’au milieu de février, je ne bougerai plus d’ici, afin d’avancer l’interminable roman qui m’embête de plus en plus.
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Il faudra que nous réglions notre entrevue d’automne. C’est trop bête de se voir si peu quand on s’aime tant.
À bientôt donc. Mille tendresses du vieux.
Jeudi.
À LA PRINCESSE MATHILDE
[Croisset, 18 juillet 1867.]
Si Votre Altesse n’a pas avancé son séjour aux bains de mer, j’espère me présenter chez elle dans une quinzaine, en-viron. Car au commencement du mois prochain je mènerai ma mère à Paris, afin de lui montrer l’Exposition.
J’aurais très bien accepté vos deux billets pour la céré-monie. C’eût été une occasion légitime de vous voir ; or vous savez, Princesse, que ces occasions-là, je ne les rate pas.
Ce que vous me dites de Sainte-Beuve est peut-être vrai ? Il a peut-être dépassé la mesure ? (à un certain point de vue, qui n’est pas le mien, d’ailleurs). Mais ses adver-saires lui avaient donné l’exemple. – Et puis, il est si difficile de rester dans les limites ! On est lâche en deçà, téméraire au-delà ! Que faire ?
Je ne comprends goutte à l’histoire de l’École normale. La mort de Maximilien m’a fait horreur ! Quelle abomina-tion ! et quelle triste chose que l’espèce humaine !
C’est pour ne pas songer aux crimes et aux sottises de ce monde (et pour n’en pas souffrir) que je me réfugie dans l’art, à corps perdu. Triste consolation ! À défaut d’autres, cependant ?…
– 962 –
Que dites-vous de Ponsard qui a trouvé moyen, avec son pantalon, d’être ridicule jusque dans la mort ! Il n’y a que les poètes tragiques pour atteindre à ces effets !
La gent de lettres doit se remuer beaucoup, maintenant pour avoir son fauteuil ? « L’Académie ! quelle douceur ! » comme me disait, un jour, Camille Doucet.
Il y a, selon moi, de meilleures ambitions, des choses plus tentantes ! Mais quand on dit cela, on vous répond par la fable du Renard et des raisins.
Aux trente-neuf visites qu’il faut faire dans Paris pour briguer la verdurette, je préfère celle que je ferai prochaine-ment à Saint-Gratien, pour vous baiser les deux mains, Prin-cesse, et vous assurer que je suis du fond du cœur,
tout à vous.
Croisset, jeudi 19 [sic].
À LA PRINCESSE MATHILDE
[Croisset,] mardi [23 juillet 1867].
Certainement, Princesse ! Je dirai, écrirai et ferai tout ce que vous voudrez.
Je compte toujours vous voir vers la fin de la semaine prochaine et j’irais même à Paris dès maintenant, si je n’attendais ma nièce (la fille de mon frère), qui vient exprès à Rouen pour l’anniversaire de la mort de son mari.
Je désire causer avec vous longuement et très franche-ment de ce qui vous occupe maintenant : à savoir notre ami.
– 963 –
Comment faire pour vous être agréable ? Vous me le di-rez ; j’obéirai.
Je ne connais pas le roman de Cherbuliez, ne recevant point la Revue des Deux Mondes. Ce brave recueil, d’ailleurs, m’a toujours été hostile, infortune que je partage philosophi-quement avec de plus grands que moi.
N’enviez pas ma solitude. Elle est amère quelquefois, bien que douce à la surface.
Que le ciel vous tienne en joie, Princesse, et vous envoie toutes les bénédictions que vous méritez.
Je vous baise les deux mains et suis à vous.
Mardi.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] mercredi, 4 heures [24 juillet 1867].
Mon pauvre Loulou,
Tes deux pauvres vieux n’ont pas été d’une gaieté folle après ton départ. Enfin ! il faut bien se résigner. Ta grand-maman a eu une petite attaque de nerfs qui n’a pas eu de suites. Cela lui est venu à propos de ses comptes de cuisine. Mais depuis lors elle est beaucoup mieux. En fait de nou-velles, Monseigneur est venu dîner avec nous samedi et est reparti lundi matin. Croirais-tu que les Achille s’en vont au-jourd’hui à Paris, voir l’Exposition ?
M. et Mme Fortin nous ont donné sur ton ami le père Ca-lame les détails les plus déplorables. Il paraît que c’est un vieux pochard – et pas trop honnête.
– 964 –
Nous attendons toujours Juliette avec ses mioches sa-medi prochain, et notre intention est de partir jeudi (de de-main en huit). Je crois que les dames Vasse viendront ici vers le milieu d’août.
Nous avons maintenant des couvreurs sur le toit. Le ta-potement a succédé à l’infection. – Combien je te plains d’être au milieu de la peinture ! Tes maux de cœur ne m’étonnent nullement. Je regarde comme insensé d’habiter dans une maison pareille ! – Je n’ai pas dit à ta grand-mère ce que tu m’avais recommandé de lui cacher ; mais, à l’avenir, quand tu voudras m’écrire quelque chose de parti-culier, mets-le sur un petit bout de papier spécial, car il faut, bien entendu, que je lui lise tout haut tes lettres. Autrement la bonne femme se blesserait.
N’oublie pas de m’envoyer très prochainement des bouf-fettes pour mes pantoufles.
N’as-tu pas le 1er volume du Chateaubriand de Sainte-Beuve ?
Adieu, ma chère Caro. Je te baise sur tes deux bonnes joues. – Amitiés à Ernest et tout à toi.
Ton vieil oncle qui t’aime.
hauteur de la caisse 19 cm
longueur de ladite 2 mètre 20 cm
épaisseur du matelas 16 cm
longueur générale du divan 2mètres 20 cm
* * *
Mais le matelas s’est affaissé par l’usage. —
longueur des coussins 92
hauteur 38
– 965 –
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 24 juillet [1867].
Cher bon Ami,
J’ai passé trois semaines à Paris avec mes enfants, espé-rant te voir arriver ou recevoir un mot de toi qui me dirait d’aller t’embrasser. Mais tu étais plongé, et je respecte ces crises de travail ; je les connais !
Me voilà revenue dans le vieux Nohant, et Maurice à Nérac, terminant par un arrangement le procès qui le frustre de son héritage. Son agréable père vole environ 300 000 f. à ses enfants pour complaire à sa cuisinière. Heureusement tandis que Monsieur menait cette vie édifiante, je travaillais et n’entamais pas mon fonds. Je n’ai rien, moi, mais je lais-serai le pain assuré.
La petite Aurore est jolie comme tout et fait mille singe-ries gracieuses. Ma fille Lina est toujours ma vraie fille. L’autre se porte bien et elle est belle, c’est tout ce que j’ai à lui demander. Je retravaille, mais je ne suis pas forte. Je paye l’énergie et l’activité de Paris. Ça ne fait rien, je n’ai pas d’humeur contre la vie.
Je t’aime de tout mon cœur. Je vois, quand je suis gloo-my, ta bonne figure et je sens ta bonté rayonner autour de la puissance de ton être. Tu es un charme dans l’arrière-saison de mes douces et pures amitiés, sans égoïsme et sans décep-tions par conséquent. Pense à moi quelquefois, travaille bien et appelle-moi quand tu seras en train de flâner. Autrement pas de gêne. Si le cœur te disait de venir ici, ce serait fête et joie dans la famille.
J’ai vu Sainte-Beuve. Je suis contente et fière de lui.
– 966 –
Bonsoir, ami de mon cœur. Je t’embrasse ainsi que ta bonne mère.
G. SAND.
On m’écrit que Villemer va bien.
À GEORGE SAND
[Croisset,] samedi [27 juillet 1867].
Il faut rayer ce mot-là, chère Maître ; je n’étais pas assez plongé dans le travail pour n’avoir pas envie de vous voir. J’ai fait à la Littérature assez de sacrifices jusqu’à présent, sans y ajouter ce dernier. La raison était que : on a repeint la façade de mon logis, lequel « schlinguait comme un homme », si bien que j’ai passé quinze jours à Rouen dans le logement de ma mère, puis une semaine dans le petit pavil-lon qui est au bout du jardin.
Voilà pourquoi on n’a pas prié son vieux de venir. –
Mais qui empêche de nous voir ici à partir du mois de septembre ?
Je vais être absent tout le mois d’août. Adressez-moi vos lettres boulevard du Temple, 42.
Et le travail ? Que devient Cadio ?
Je me sens vieux comme une pyramide et fatigué comme un âne. Ma mère ne contribue pas à me rendre gai. Elle s’affaiblit, s’aigrit, s’attriste et m’attriste. – C’est pour la distraire un peu que je la mène à l’Exposition.
– 967 –
Nonobstant, je continue mon sillon et j’espère, à la fin de cette année, avoir fini ma seconde partie ? Le tout ne sera pas fait avant deux ans ! Et puis adieu pour jamais aux Bourgeois ! Rien n’est épuisant comme de creuser la bêtise humaine.
À propos de bêtise, il paraît que le monde officiel est fu-rieux contre le père Sainte-Beuve ? L’affliction de Camille Doucet touche au sublime.
Au point de vue de la Liberté future, il faut peut-être bé-nir cette hypocrisie religieuse des gens du monde qui nous révolte tant ! Plus tard la question sera vidée, mieux elle sera vidée. – Ils ne peuvent que s’affaiblir, et nous, nous fortifier.
Bouilhet et moi, nous avons fait le scénario d’une comé-die farce, qui serait bien belle à jouer sur le théâtre de No-hant.
Reste, il est vrai, à l’écrire, ce qui n’est pas une petite besogne.
Adieu, chère grand et bon maître. Je vous embrasse avec toutes mes tendresses.
Amitiés à l’ami Maurice.
Quant à venir à Nohant je réponds en Normand : « Je ne dis pas non. »
Je vous avertirai deux ou trois jours à l’avance.
– 968 –
À ERNEST CHEVALIER
Croisset, dimanche [28 juillet 1867].
Mon cher Ernest,
Je viens d’apprendre que tu es nommé procureur géné-ral à Angers.
Comme je sais que tu désirais beaucoup cette résidence, je m’en réjouis, ainsi que ma mère.
Si tu passes par Paris la semaine prochaine, tu es sûr de m’y trouver.
Angers étant moins loin que Grenoble, nous nous ver-rons, je l’espère, un peu plus souvent maintenant.
Adieu, cher vieux, je t’embrasse.
À JULES DUPLAN
[Croisset,] dimanche [28 juillet 1867].
J’arriverai à Paris au milieu de cette semaine, jeudi ou vendredi. J’ai grande envie de t’embrasser, mon bon vieux.
Garde-moi ton dimanche, prochain.
À toi.
– 969 –
À EDMOND ET JULES DE GONCOURT
[Croisset, 31 juillet 1867.]
J’arrive demain au soir à Paris et n’y resterai que peu de jours ?
Où se trouver ?
(Je passerai, probablement, ma soirée de demain à Saint-Gratien.)
À bientôt. Je vous embrasse.
Croisset, mercredi, 6 heures.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 6 août [18]67.
Quand je vois le mal que mon vieux se donne pour faire un roman, ça me décourage de ma facilité, et je me dis que je fais de la littérature savetée. J’ai fini Cadio, il est depuis longtemps dans les pattes de Buloz. Je fais une autre ma-chine, mais je n’y vois pas encore bien clair ; que faire sans soleil et sans chaleur ? C’est à présent que je devrais être à Paris, revoir l’Exposition à mon aise, et promener ta mère avec toi. Mais il faut bien travailler puisque je n’ai plus que ça pour vivre. Et puis les enfants ! cette Aurore est une mer-veille. Il faut bien la voir. Je ne la verrai peut-être pas long-temps. Je ne me crois pas destinée à faire de bien vieux os : faut se dépêcher d’aimer !
Oui, tu as raison, et c’est là ce qui me soutient : cette crise d’hypocrisie amasse une rude réplique et on ne perd rien pour attendre. Au contraire, on gagne. Tu verras ça, toi
– 970 – qui es un vieux encore tout jeune. Tu as l’âge de mon fils. Vous rirez ensemble quand vous verrez dégringoler ce tas d’ordures.
Il ne faut pas être Normand, il faut venir nous voir plu-sieurs jours. Tu feras des heureux, et moi ça me remettra du sang dans les veines et de la joie dans le cœur.
Aime toujours ton vieux troubadour et parle-lui de Pa-ris ; quelques mots quand tu as le temps. Fais un canevas pour Nohant à quatre ou cinq personnages, nous te le joue-rons.
On t’embrasse et on t’appelle.
G. SAND.
À JULES DUPLAN
[Paris, 8 août ? 1867.]
Ma Biche,
N’oublie pas que je t’attends pour déjeuner dimanche prochain.
Tâche que d’ici là ton frère ait fait recopier les Mémoires de Mme Tocu. Je dois rendre l’original à Lafayette.
Mme Cornu n’ayant pas répondu à ma lettre, je n’ai point été la voir.
Adieu, vieux, à dimanche.
Ton
Jeudi soir, 11 heures.
– 971 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris,] lundi matin [12 août 1867].
Oui, mon loulou, je trouvais que tu oubliais un peu ton vieux, ton pauvre ganachon d’oncle qui t’aime tant ! mais je ne t’en voulais pas et ne m’en plaignais pas, n’ayant point l’affection tyrannique. Je t’excusais d’ailleurs rejetant tout sur les embarras de ton installation.
Il me tarde de te voir dans ton atelier.
Tu n’imagines pas comme ta grand-mère a été de bonne humeur et en bonne santé, pendant son séjour ici. – On au-rait dit qu’elle avait 15 ans de moins, et ce qu’il y a d’étrange, c’est qu’elle était moins sourde. – Il ne faut pas qu’elle soit un instant seule, aussi a-t-elle dû s’ennuyer ef-froyablement dimanche. Mais j’espère que les dames Vasse lui tiennent maintenant compagnie.
Si elle n’avait pas eu peur d’être indiscrète, elle aurait, samedi, poussé jusqu’à Dieppe avec Mlle Ozenne. Mais tu sais qu’il faut toujours l’inviter plutôt trois fois qu’une. Quand tu seras prête à la recevoir et elle à aller chez toi (c’est-à-dire après le départ des dames Vasse et avant la ve-nue des Bonenfant), je crois qu’une invitation venant de la part d’Ernest la toucherait beaucoup ?
Quant à moi, mon loulou, je m’en vais demain passer une douzaine de jours à Londres. – Puis j’irai à Nogent, et peut-être chez la Princesse. – Si toutefois elle n’est pas à Dieppe à ce moment-là ? En tout cas, je compte être revenu à Croisset vers le 1er ou le 2 septembre.
Embrasse ton mari pour moi.
Je te baise sur tes deux bonnes joues.
– 972 –
Ton vieil oncle.
À ERNEST FEYDEAU
[Paris, 1re quinzaine d’août 1867 ?]
Mon bon Feydeau,
Tu es un auteur pollllisssson, mais très amusant ! Comme c’est cocasse ! J’ai ri tout haut, plusieurs fois. Et j’ai bien envie de t’embrasser. Ce que je compte faire dimanche prochain si tu veux m’honorer de ta visite boulevard du Temple.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
[Nohant] 18 août [18]67.
Où es-tu, mon cher vieux ? Si par hasard tu étais à Paris dans les premiers jours de septembre, tâche que nous nous voyons [sic]. J’y passe trois jours et je reviens ici. Mais je n’espère pas t’y rencontrer. Tu dois être dans quelque beau pays, loin de Paris et de sa poussière. Je ne sais même pas si ma lettre te joindra. N’importe, si tu peux me donner de tes nouvelles, donne-m’en.
Je suis au désespoir. J’ai perdu tout à coup, et sans le savoir malade, mon pauvre cher vieux ami Rollinat, un ange de bonté, de courage, de dévouement. C’est un coup de massue pour moi. Si tu étais là, tu me donnerais du courage, mais mes pauvres enfants sont aussi consternés que moi, nous l’adorions, tout le pays l’adorait.
– 973 –
Porte-toi bien, toi, et pense quelquefois aux amis ab-sents. Nous t’embrassons tendrement. La petite va très bien, elle est charmante.
G. SAND.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris,] lundi soir [19 août 1867].
Mon Bibi,
Tu commenceras par remercier ton mari de la démarche qu’il a faite près de ma mère. Je lui en suis très reconnais-sant. La pauvre bonne femme a maintenant si peu de bon-heur dans le monde, que la plus petite marque d’attention à son endroit est un véritable acte de charité. – Elle est, d’ailleurs, très sensible aux bons procédés (et aux mauvais, aussi !). Enfin vous l’avez rendue bien heureuse, elle me l’a écrit tout de suite.
Quant à moi, ma chère Caro, je n’ai pas été en Angle-terre parce que, entre nous, j’ai eu d’assez fortes coliques qui ne me permettaient pas de me mettre en voyage ; mais n’en dis rien à ta grand-mère , je t’en prie, elle s’inquiéterait. – Ma maladie grotesque est enfin passée, ou à peu près. C’est, je crois, l’effet de la chaleur. Je la supporte moins bien qu’autrefois, preuve que je vieillis ; je tourne au sheik.
Je compte être revenu à Croisset dimanche ou lundi prochain. – Là, je vais me livrer à un travail acharné jusqu’au mois de février. Croirais-tu que je m’ennuie de ne pas écrire ?
– 974 –
Tu dois t’amuser, maintenant, avec tes deux bonnes amies. Dis-leur de ma part (à l’une surtout) tout ce que tu pourras trouver de plus aimable.
Qué chaleur ! j’en tombe sur les bottes ! je sue comme une éponge !
Écris-moi quand ça ne t’ennuiera pas, mon pauvre lou-lou.
Je baise tes deux bonnes joues tendrement.
Ton vieux ganachon d’oncle qui t’aime.
À GEORGE SAND
[Paris,] lundi soir, 19 [août 1867].
Chère Maître,
Je n’avais pas répondu à votre lettre ayant l’intention d’y répondre par ma personne. C’est-à-dire que je voulais al-ler vous surprendre à Nohant. Mais j’avais compté sans des maux d’entrailles assez violents qui me travaillent depuis une douzaine de jours. – Un voyage de plusieurs heures en chemin de fer m’exposerait à des incommodités graves. Bref, je vais m’en retourner, à Croisset, me mettre au frais, et me soigner.
Pourquoi resterez-vous à Paris si peu de temps ?
Est-ce qu’il vous serait impossible de pousser jusqu’à Croisset avec votre cher fils ?
Je sais qui était Rollinat, et je vous plains, pauvre chère maître !
– 975 –
À mesure que nos affections diminuent, il faudra se res-serrer contre celles qui subsistent. – C’est pourquoi je vous attends là-bas.
Je suis abruti par la chaleur et la colique (révérence par-ler), mais j’ai la force, cependant, de vous embrasser en vous priant de déposer de ma part, sur les quatre joues de Mlle Aurore, quatre bons baisers.
Mille tendresses du vieux troubadour.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
[Nohant, 21 ou 22 août 1867.]
Je te bénis, mon cher vieux, pour la bonne pensée que tu as eue de venir ; mais tu as bien fait de ne pas voyager malade. Ah ! mon Dieu, je ne rêve que maladie et malheur, soigne-toi, mon vieux camarade. J’irai te voir si je peux me remonter ; car, depuis ce nouveau coup de poignard, je suis faible et accablée, et je traîne une espèce de fièvre. Je t’écrirai un mot de Paris. Si tu es empêché, tu me répondras par télégramme. Tu sais qu’avec moi il n’y a pas besoin d’explications. Je sais tout ce qui est empêchement dans la vie et jamais je n’accuse les cœurs que je connais. Je vou-drais que, dès à présent, si tu as un moment pour m’écrire, tu me dises où il faut que j’aille passer trois jours pour voir la côte normande sans tomber dans les endroits où va le monde. J’ai besoin, pour continuer mon roman, de voir un paysage de la Manche, dont tout le monde n’ait pas parlé, et où il y ait de vrais habitants chez eux, des paysans, des pê-cheurs, un vrai village dans un coin à rochers. Si tu étais en train, nous irions ensemble. Sinon ne t’inquiète pas de moi.
– 976 –
Je vas partout et ne m’inquiète de rien. Tu m’as dit que cette population des côtes était la meilleure du pays, qu’il y avait là de vrais bonshommes trempés. Il serait bon de voir leurs figures, leurs habits, leurs maisons et leur horizon. C’est as-sez pour ce que je veux faire, je n’en ai besoin qu’en acces-soires. Je ne veux guère décrire ; il me suffit de voir, pour ne pas mettre un coup de soleil à faux.
Comment va ta mère ? As-tu pu la promener et la dis-traire un peu ? Embrasse-la pour moi comme je t’embrasse.
G. SAND.
Maurice t’embrasse. J’irai à Paris sans lui. Il tombe au jury pour le 2 septembre jusqu’au… on ne sait pas. C’est une corvée. Aurore est très coquette de ses bras, elle te les offre à embrasser ; ses mains sont des merveilles et d’une adresse inouïe pour son âge.
À revoir donc, si je peux me tirer de l’état où je suis. Le diable, c’est l’insomnie. On fait trop d’efforts le jour pour ne pas attrister les autres. La nuit, on retombe dans soi.
À EDMOND ET JULES DE GONCOURT
[Paris], vendredi 23 [août 1867].
Vous êtes partis sans dire, suivant votre coutume, où vous trouver. J’espère néanmoins que ceci vous parviendra.
Comment allez-vous ? Amphitrite vous fait-elle du bien ?
– 977 –
Quant à moi, je suis travaillé depuis quinze jours par une colique abominable et je m’en retourne demain vers Croisset. Adressez-moi donc votre réponse là-bas.
Je suis tanné de l’Exposition, gorgé, saturé. Néanmoins si j’avais été plus argentifère je me serais repassé une fille du Céleste Empire. D’autant plus que les médecins m’ont or-donné de baiser. Je suis atteint d’une constipation séminale. Très joli, très joli ! et VRAI ! et on me traite d’homme immo-ral !
Je vous conseille de lire dans Le Temps les œuvres de l’Empereur Maximilien ! C’est d’une belle architecture ! Quel jeune homme distingué ! Quel con !
J’ai vu hier Mme Charles-Edmond. Je l’ai trouvée vieillie (entre nous), mais toujours charmante et bon enfant.
La Princesse doit revenir de Dieppe demain.
Nouvelle importante (et secrète) : la maîtresse de Clau-din, Angèle (son ange) le trompe avec un écuyer. La culotte de peau la fascine. Je comprends ça.
Si vous voyez l’artiste Feydeau donnez-lui une poignée de main de ma part. Quant à vous deux, toutes mes ten-dresses.
Je compte sur votre visite à Croisset. À quelle époque ?
Je vous félicite de votre non-croix du moment que M. de Lescure l’a. Sont-ils bêtes, sacré nom de Dieu ! Je cherche le sens politique de tout cela et ne trouve rien qu’une immense et infinie stupidité.
– 978 –
À JULES DUPLAN
[Paris,] 10 heures du soir [23 août 1867].
Soirée stupide !
1° J’ai erré de 6 heures à 7 heures sur le boulevard pour rencontrer Florimont, pas de bonhomme !
2° J’ai dîné seul.
3° J’ai été payer à Lecuir une note que je croyais devoir monter à 12 ou 20 francs et qui était de 47.
4° Ne sachant comment passer mon temps j’ai été chez Cernuschi pour t’y prendre. Vous étiez sortis !
5° J’ai reflâné sur le boulevard de 9 à 10 heures, sans trouver mon bardache.
6° Pas de Duplan chez lui.
***
Nota bene
Peux-tu me donner 60 francs. La note de Lecuir m’a en-foncé et je ne sais comment m’en retourner demain.
Je n’ai pas besoin de plus de 3 napoléons.
Mais si tu te portes bien demain matin tu sortiras de bonne heure ? Donc :
tu serais bien aimable de m’envoyer les 3 pièces par un commissionnaire.
Si je ne les ai pas à 9 heures, je me tournerai d’un autre côté ?
– 979 –
P.-S. – Je pousserai la délicatesse jusqu’à payer le com-missionnaire.
Merci, cher vieux, à toi.
Ton
À JULES DUPLAN
[Paris, 24 août 1867.]
Tu es le plus aimable des bougres.
Je viens de recevoir les 60 francs, merci, cher vieux.
Tu serais bien gentil de venir les chercher à Croisset.
Donne-moi de tes nouvelles, au moins !
Je t’embrasse.
Ton G[usta]ve.
Samedi, 8 h 1/2.
À LA PRINCESSE MATHILDE
[Paris, 24 août 1867.]
Je comptais, Princesse, reculer mon départ jusqu’à lundi prochain pour avoir le plaisir et l’honneur de vous voir di-manche. Mais une indisposition grotesque, qui me tour-mente depuis ces grandes chaleurs, fait que je m’en retourne
– 980 – tout à l’heure vers Croisset, n’étant pas pour le moment un homme sociable.
Je vous aurai bien peu vue, cet été ! Je compte prendre ma revanche cet hiver !
La vie s’écoule sans que l’on fasse rien de ce que l’on veut, rien de ce que l’on désire ! Tout est bien mal organisé, en ce monde, ne trouvez-vous pas ?
Je croyais que vous deviez rester à Dieppe un mois ? Et que vous ne partiriez pas de Saint-Gratien avant la fin d’août. – Aussi ai-je été fortement dupé lundi dernier en trouvant porte close.
Permettez-moi, princesse, de me mettre à vos pieds et de vous assurer que je suis
tout à vous.
Samedi matin.
À ERNEST DUPLAN
[Croisset, 25 août ? 1867.]
Eh bien ! et Tocu ? Lafayette me l’a redemandée, il y a quinze jours. – Comme je retournerai à Paris d’ici à peu de temps, apportez-la-moi.
Ainsi que le p[rocès] Sénard-Pinard.
À vous, comme un homme qui a la tête cuite.
Nuit de dimanche.
– 981 –
Je ne bougerai pas de chez moi de toute la semaine. Le dimanche je travaille avec Bouilhet.
À LA PRINCESSE MATHILDE
Croisset, dimanche [25 août 1867].
Je reçois, à l’instant, la lettre de V[otre] A[ltesse] datée d’hier et qui m’est r’envoyée de Paris.
Vous avez dû en arrivant à Saint-Gratien en trouver une de moi, qui vous disait, Princesse, combien j’étais fâché de ne pouvoir me présenter chez vous, aujourd’hui ?
J’étais et je suis encore très souffrant. Est-ce le souffle du choléra qui vient ? Je le crois.
En tout cas, à moins d’être complètement mort, j’irai vous faire une petite visite cet automne. Car attendre jusqu’au mois de janvier ou de février, ce serait trop long, je m’ennuierais trop.
En attendant ce plaisir-là, Princesse, je vous baise les deux mains, et suis, vous le savez,
Votre très humble et tout dévoué.
À GEORGE SAND
Croisset, dimanche 25 [août 1867].
Le monde ne va pas à Arromanches et à Grand-Camp (ces deux villages sont du côté de Caen). Il y a également fort peu de baigneurs à Langrune, mais un endroit cocasse et
– 982 –
« qui a du cachet », c’est Cayeux, à cinq lieues au-delà du Tréport (Seine-Inférieure). Le sable dépasse les toits des maisons et les barques, comme celles des Grecs sur la plage d’Ilion, sont tirées sur le galet.
Mais pour bien voir les côtes normandes, chère maître, il faut attendre la saison normande, l’automne, le mois d’octobre.
Les plus belles falaises se trouvent aux environs de Dieppe et d’Étretat.
Quant aux intérieurs maritimes, ou marins, je connais très bien Honfleur, Trouville et Villerville.
Donc si le roman ne presse pas, je vous conseille d’attendre jusqu’au mois d’octobre. – Vous viendrez ici, et nous aviserons à faire un tour ensemble.
En plein hiver ce serait encore mieux, non pour moi qui ai envie de vous voir tout de suite, mais pour la chose en elle-même.
Je continue à être abruti par la colique.
Ma mère me charge de vous embrasser. C’est ce que je fais pour elle, et pour moi. Aux vôtres toutes mes amitiés, et à vous toutes mes tendresses.
***
– 983 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] lundi soir [26 août 1867].
J’ai à te dire, mon loulou, que je serais indigné si tu ne profitais pas de l’Ouverture, pour venir me faire une visite. Combien de temps resterez-vous dans le délicieux Pissy ? Vous pouvez bien nous donner un jour de plus, afin que l’on voie vos aimables binettes.
À propos d’indignation, tu diras à Flavie que je ne trouve pas du tout gentil à elle de s’être en allée justement le jour où j’arrivais. Je regrette beaucoup de n’avoir pu jouir de sa charmante compagnie.
Les Farmer nous ont quittés ce matin. Je ne suis pas fâ-ché d’être revenu ici, et de me remettre à la besogne. La chaleur de Paris m’a accablé, chose qui m’humilie. Je de-viens sheik et bedole au physique comme au moral ! ma pa-role d’honneur !
T’es-tu bien amusée aux Courses de Dieppe, dimanche dernier ? M. le Sénateur-Préfet a-t-il été bien aimable ? As-tu brillé ?
Il paraît que la mère Lainé s’est conduite avec vous d’une façon inconvenante ? ce qui ne m’étonne nullement. En revanche, Mme Edmond Heuzey (que j’ai rencontrée mer-credi à l’Exposition et [à] qui j’ai payé des petits verres) est enchantée de votre installation.
As-tu vu la Princesse Mathilde à Dieppe ? Elle n’y est pas restée longtemps, s’ennuyant de voir « tant d’imbéciles sur le galet », m’écrie-elle ce matin. C’est qu’elle ne t’a pas rencontrée, mon mimi.
– 984 –
Allons, adieu. J’espère te voir bientôt. Rapporte-moi les livres que tu ne lis plus.
Je t’embrasse très fort.
Ton vieil oncle.
***
Ta grand-mère va bien.
À AMÉLIE BOSQUET
Croisset, mardi soir [27 août ? 1867].
Ma chère Amie,
Si je n’avais pas pour votre esprit beaucoup d’estime et pour votre personne beaucoup d’affection, je vous dirais tout simplement que Jacqueline de Vardon est un chef-d’œuvre, au lieu de vous envoyer l’abominable lettre que vous allez lire. Rassurez-vous cependant : je pense de votre roman beaucoup de bien par places, il y a des choses excellentes, mais je blâme radicalement sa conduite et je trouve que vous vous lâchez beaucoup sous le rapport de l’écriture. – Vous étiez plus sévère autrefois, quand vous lisiez de meil-leure littérature et que vous n’imprimiez pas. Il me semble que Paris vous perd ?
Je commence :
et d’abord : pourquoi la première description, celle des environs de Jumièges, description qui n’a aucune influence sur aucun des personnages du livre, et qui est mangée, d’ailleurs, par une autre qui vient immédiatement, celle de Rouen ? Celle-là est magistrale en soi, et excellente parce
– 985 – qu’elle est utile. – On ne sait pas qui sont les deux femmes en scène, ni qui est ce M. Louis, ni qui est Mlle Vardon ? Com-ment voulez-vous alors qu’on s’intéresse à elle ? Puis ça s’arrête brusquement, et nous sommes transportés dans un autre pays, à Rouen.
Quant au style, je trouve dans le premier paragraphe deux relatifs se régissant : « qui embrasse l’étendue du lit qu’elle occupait », et, chose plus fâcheuse, une métaphore rococotte « les limites de son empire ». L’empire d’un fleuve ! À bas l’Empire !
Je tire mon chapeau, comme je vous l’ai dit, à la des-cription de Rouen et à l’enfance de Jacqueline. Mais là le dialogue direct n’était pas utile, puisque vous n’êtes pas en-core dans votre action. Les paroles de la bonne, qui n’est pas un personnage du livre, devaient être racontées et non dites. Vous n’observez pas les plans.
Voici quelques lignes de premier ordre : « L’orthodoxie n’est qu’une fiction, » etc., mais cela aurait dû faire la con-clusion de toute la vie religieuse de Jacqueline, en être le ju-gement. Alors on les eût remarquées. On dirait que vous perdez à plaisir toute votre monnaie.
Votre dialogue commence par le vrai mot de la situa-tion : « Tu n’es pas heureuse de ton mariage », mais com-bien il ferait plus d’effet si c’était le premier dialogue du ro-man ! Les silhouettes de Clémence et de son mari sont agréables, on commence à s’y intéresser, et puis on ne les revoit plus, ou presque plus.
(Et pourquoi ne les revoit-on plus ? Parce que l’auteur a voulu faire une héroïne noble, mais les trois quarts des femmes à qui serait arrivée l’histoire de Jacqueline ne se se-
– 986 – raient pas tuées. – Jacqueline ne s’étant pas tuée, M. de Bla-vy aurait pu reparaître, et qui sait le reste ?)
J’admire profondément tout votre passage sur l’addition ; mais vous me permettrez de vous dire que Mlle de Vardon a un singulier goût en fait de toilette ? Elle porte une broche camée et un bracelet de cheveux, deux horreurs ! Mais en voici une autre, plus forte : « Achevait de donner à l’ensemble de la toilette de Mlle de Vardon UN CACHET puri-tain » !!! et ce n’est pas la seule fois que vous ayez employé cette exécrable métaphore. Ma rage est indescriptible, j’ai besoin de souffler !
Votre jeune magistrat est très bien et très vrai, plus sympathique même que vous ne croyez. La lettre du père également est bonne. Mais je ne vois pas de différence de caractère entre Mlle Lizel et Clémence ?
On arrive à la proposition d’aller au bal masqué ; très bien ; et le lecteur s’attend à y suivre les personnages. Pas du tout, on le mène à la campagne, et on le fait assister aux amours de deux personnages épisodiques. Il y a là-dedans des détails gentils (bien que votre Frédéric parle tantôt comme un artiste : « Quelle charmante courbe d’épaule » et tantôt comme un notaire : « Scellons ce pacte ». Où diable avez-vous rencontré des gens qui disent : « Scellons ce pacte » !) Puis nous revenons au bal (juste au moment où l’on s’intéresse à vos deux enfants) et ce bal ne tient pas plus de place, que le passage précédent.
Pourquoi n’avez-vous pas fait une description à fond de ce bal, puisqu’il a une importance décisive sur Jacqueline ? Ce qu’elle ressentait est très bien analysé. Mais le tableau, où est-il ? Et Mlle Lizel, est-ce que la foule ne doit pas aussi l’agiter ? Il y avait là deux émotions différentes à peindre,
– 987 – sans compter celle du père Dherban qui devait aussi éprou-ver quelque chose, nonobstant la présence de sa pupille.
Puis voici une chose excellente : « Marianne, couchez-vous », etc., c’est inattendu et cependant à sa place. – La pe-tite scène chez le restaurant, bonne.
Le remords immédiat de Jacqueline est trop exclusive-ment chrétien pour une femme qui se suicidera ? J’aurais voulu que l’auteur insistât plus sur l’idée de dégradation ? C’est un doute que je vous soumets.
Vous avez un très bon dialogue, ensuite, entre elle et son amant ; il en est de même de vos analyses psycholo-giques, çà et là.
Mais à quoi sert le retour de M. de Blavy et de Clé-mence, si ce n’est à amener un mot, un seul mot !
Seconde scène avec Edmond, très bonne. Mais voici Jacqueline qui fait exactement à Marie ce qu’elle a fait à Clémence. Le parallélisme, puisqu’il est voulu, devrait être plus marqué, et vous deviez rappeler l’autre situation ana-logue en mettant les pieds dans le plat, franchement, et en insistant dessus.
Je vous assure que Jacqueline n’est pas sympathique, parce qu’elle n’a pas été suffisamment amoureuse. On donne presque raison à M. Dherban fils, qui ne l’a jamais trompée, en définitive, et qui est l’homme de la nature. Elle lui en veut d’avoir éprouvé une surprise des sens, et il y a dans sa colère contre lui plus d’orgueil blessé que d’amour. – Chose très vraie et très commune. Mais l’auteur n’a pas l’air d’en avoir conscience, et semble prendre le parti de son héroïne.