Correspondance - Tome III

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 3/29

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Correspondance - Tome III

À Maurice Schlésinger ................................................. 97

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 29 parties.

– 175 – les autres, est, à mes yeux, la seule réalité, la seule vérité ! Si ce monde tel que je le rêve n’existe pas sur la terre, je suis certaine qu’il doit se trouver ailleurs. J’en conclus que rien de ce qui existe sur la terre ne mérite notre amour, qui doit trouver sa réalisation au-delà de ce monde mortel. De là ce mysticisme qui est, comme vous le dites, la tendance natu-relle, la vocation de mon âme. Je ne sais si la religion dog-matique s’oppose à ma raison, mais aussitôt que je pense à la confession, je retombe dans des hallucinations et un état moral déplorable. J’ai, en effet, cruellement souffert des ca-lomnies, de l’injustice que la sottise, la méchanceté et l’ignorance ont suscitées contre moi. D’autant plus, qu’incapable de me soumettre aux idées étroites et aux pré-jugés imbéciles de la province, je n’ai jamais consulté que Dieu et ma conscience. Depuis longtemps, je suis indiffé-rente aux jugements des sots, qui m’est fort égal. J’ai toute une famille sur les bras, trois générations que je fais exister et dont je n’ai pas grande satisfaction. J’ai, en outre, d’autres personnes qui doivent m’être attachées et qui ne peuvent sympathiser avec moi par leur nature opposée à la mienne. J’ai tant fait pour tout ce monde que je croyais qu’ils m’aimaient, et je vois le contraire, je suis pour tous un moyen, un but pour personne. Ils ont leurs attachements, leurs intérêts en dehors de moi. Toute ma vie n’a pourtant été qu’un long dévouement à eux, je les aime parce que je me suis dévouée, et par habitude, par gratitude de l’attachement que je leur supposais. Du reste, ils n’ont ni mon cœur, ni mon âme, en cela, ils me sont étrangers. Si quelque jour, vous lisez le journal de ma vie, vous verrez dans quel triste milieu je suis née et comment tous, même ceux qui m’aimaient, contribuaient à mon malheur. Quand j’y pense, j’ai grande pitié de moi-même ! Je méritais mieux ! Cher Monsieur, votre lettre m’est arrivée à Nantes que

 

– 176 – j’habite depuis le 10 septembre, j’ai été en quelque sorte chassée de chez moi par les chagrins et les tourments de mon intérieur. J’étais bien souffrante, mon médecin a insisté pour me faire partir. J’avais une maison ici retenue et meu-blée d’avance. Toute ma maison m’a suivie et une dame qui habite Paris et qui est restée huit ans chez moi avec son en-fant. Cette dame a passé un mois avec moi ici. Je causais avec elle, nous faisions de la musique, je l’ai vue partir avec regret. J’ai trouvé ici une maison charmante, d’un côté les fenêtres donnent sur un square, une allée d’arbres, du gazon, des fleurs, des promeneurs, puis au-delà, des bois, des prai-ries, la campagne à deux pas de la ville. De l’autre côté, un grand jardin dépendant de la maison, puis la vue d’un jardin anglais, dernier amour d’un riche, seul, qui mettait sa joie dans ce jardin. Après sa mort, on l’a vendu, un couvent de femmes l’a acheté et se trouve du côté de ma chambre. Chaque soir, l’étoile que je voyais en Anjou et qui dans mes longues insomnies me semble être habitée par ma mère qui de là veille encore sur moi, cette étoile se lève sur le cou-vent, et semble m’indiquer que le repos est là. Je l’ai souvent pensé, et je porte envie au sort de ces religieuses. De ma chambre, je vois une statue de la Vierge placée sur une tour, je la prie de m’accorder la lumière et la paix. Le son argentin de la petite cloche n’a rien de désagréable et les rires joyeux des pensionnaires sont frais et gais. Cette maison me plaît au point que j’en sors avec peine, elle a été mon refuge, j’y ai fait trêve au passé, au présent, à l’avenir surtout ! et j’ai été plus calme ici que je ne l’ai été depuis longtemps. J’ai des fleurs, de la musique, un piano, des revues que je ne puis trouver à Angers, personne que je connaisse, et savez-vous, je vois avec peine des personnes d’Angers, les lettres mêmes qui me le rappellent m’impressionnent péniblement. Je vou-drais oublier tout ce passé si douloureux. J’ai ici l’Opéra qui

 

– 177 – est, en comparaison d’Angers, ce que celui de Paris serait comparé à la province. J’adore l’opéra, mais j’étais d’abord si triste que je ne le goûtais pas, maintenant, je l’aime comme par le passé ; j’ai pleuré l’autre soir à l’air de La Juive : « Quand du Seigneur » ! et pourtant le sujet de cet opéra m’a toujours été antipathique. J’ai entendu Robert, Guillaume Tell, Jérusalem, Le Trouvère. Enfin, je suis allée voir l’océan à 18 lieues de Nantes et revenue le soir ! Lors-que j’ai vu la grande mer, j’ai pleuré à sanglots. Si Dieu me laisse vivre l’an prochain, je veux passer quelques jours au bord de la mer ! Le temps approche où je vais revenir à An-gers, je m’en inquiète, je vais retrouver mes ennuis, mes tourments, la confession en perspective, des affaires d’argent à débrouiller, car j’ai tant de charges que souvent je n’ai pas 5 francs à ma disposition. Un filleul dont le cerveau est bien malade, qui a fait un mariage déplorable et qui veut toujours être avec nous, sa femme, son enfant, tout cela qui se querelle. Un de mes amis qui depuis 18 ans fait mes af-faires, habite près de nous, et qui à l’âge de 50 ans, veut épouser une petite servante de 18 ans que j’avais à mon ser-vice. Je ne veux pas empêcher ce mariage ridicule, et pour-tant, cela fera encore un ménage à ma charge. Croyez-vous que tout cela m’engage à retourner à Angers ? J’ai vendu une propriété pour augmenter mon revenu et il me prend envie de tout dépenser, car je n’aime pas assez les autres pour me gêner, afin de leur laisser mon héritage. Ils m’ont assez tourmentée pendant ma vie, ils veulent être avec moi et ne cessent de me tourmenter. J’ai envie, avant de partir, de louer ici une maison. Je serais au moins sûre d’y revenir et si on me tourmente trop [à] Angers, je viendrais ici. D’un autre côté, si je vais à Paris l’an prochain, ce sera un loyer perdu. Je n’ai jamais vu Paris et cette dame me dit que dans l’avenue de Neuilly, je serais comme à la campagne, car les

 

– 178 – villes sont inhabitables pour moi. Quoiqu’il en soit, j’ai envie d’une maison ici, je ne voudrais pas y mettre plus de 800 francs par an, car mon revenu ne suffit jamais. Que pen-sez-vous de tout cela ? Je vous dis tout ce que je pense. Si vous saviez combien je suis touchée et reconnaissante de l’intérêt que vous voulez prendre à moi ! si inférieure à vous par l’intelligence et le savoir ! Je pense à vous avec autant d’affection que de gratitude, ne m’oubliez pas, adressez vos lettres à Angers. Votre toute dévouée.

M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.

 

À ALFRED MAURY

Croisset, mercredi [24 octobre 1860.]

Je viens d’apprendre, mon cher ami, que vous êtes nommé bibliothécaire aux Tuileries !

Personne plus que moi ne se réjouit de cette nouvelle, soyez-en bien sûr !

Il me semble que depuis six mois on commence (enfin !) à reconnaître un peu ce que vous valez !

Cette place, sans doute, vous laissera tout votre temps pour vos travaux ? et n’aura que des agréments. C’est pour-quoi je vous en félicite. Quant à l’honneur, vous êtes de ceux que rien n’honore.

Mais c’est surtout à S.M. l’empereur Napoléon III que j’ai envie d’exprimer mon approbation. Oui ! – Je trouve cela très intelligent de sa part. Si j’étais dans sa position il y a longtemps que je me serais payé le luxe d’un homme comme vous.

– 179 –

Je compte dans une quinzaine aller à Paris – et vous dire encore une fois combien je suis content.

Recevez, d’ici là, une très cordiale poignée de main de celui qui est (sans aucune formule), tout à vous.

 

À PAUL DE SAINT-VICTOR

[Paris,] vendredi soir [30 novembre 1860].

Cher Ami,

J’aurais été vous voir si vous n’étiez pas un homme in-saisissable, etc.

Je suis chargé de vous annoncer que la première de la pièce de Bouilhet aura lieu jeudi prochain et que la répétition générale se fera mercredi prochain vers 1 heure de l’après-midi. (L’Odéon se prive de faire relâche, jugeant cette solen-nité inutile.)

Autre histoire : les de Goncourt m’ont parlé d’un dîner où [vous] êtes convié pour jeudi prochain.

Pouvez-vous faire en sorte qu’il soit remis ? Cela oblige-rait :

1° les susdits de Goncourt,

2° Bouilhet et

3° votre serviteur.

Avant de nous rencontrer soit mercredi, soit jeudi, j’espère vous faire une petite visite un de ces matins, avant midi.

 

– 180 –

Mille poignées de main.

Tout à vous.

Ex imo.

 

À AGÉNOR BARDOUX

[Paris, 1er décembre 1860.]

La 1re de L’Oncle Million aura lieu jeudi prochain.

La répétition générale se fait mercredi prochain à 1 h[eure].

Nous t’attendons.

D’ici là je t’embrasse.

 

Bouilhet n’en peut plus. Ça ira très bien, je crois.

 

À JEAN CLOGENSON

[Paris, 1er décembre 1860.]

Cher Monsieur Clogenson,

Je suis chargé par notre ami Bouilhet de vous annoncer que la 1re représentation de L’Oncle Million aura lieu jeudi prochain. – Il compte sur vous.

Mille poignées de main de votre tout dévoué.

Voulez-vous avoir la bonté de prévenir Allais ?

– 181 –

À THÉOPHILE GAUTIER

[Paris,] dimanche [2 décembre 1860].

Mon vieux Théo,

Je suis chargé de t’annoncer que la première de L’Oncle Million a lieu jeudi prochain, et la répétition générale mer-credi à midi et demi.

Voilà.

À toi.

 

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

[Paris, 4 décembre 1860.]

La répétition générale est pour demain, matin, marquée sur le bulletin à 11 h 1/4 pour 11 h 1/2.

À vous.

Mardi soir.

 

À ALFRED BAUDRY

[Croisset, 15 décembre 1860 ?]

Mon cher Ami,

Je suis revenu de Paris hier au soir. Et recevrai votre vi-site avec grand plaisir. – Dès qu’il vous conviendra. Le plus tôt sera le mieux.

J’ai vu votre frère lundi. Il allait comme un charme.

– 182 –

À bientôt, n’est-ce pas ?

Un mot de réponse, S.V.P.

Tout à vous.

Jeudi soir 15.

 

À JULES DUPLAN

[Croisset,] nuit de mercredi [19 décembre 1860].

(Heure indue.)

Non ! rien du tout, mon brave, rien à te dire, si ce n’est que tu es bien gentil. Mais tu le savais, étant décidément pour homme (sic).

J’ai la poitrine éreintée de fumer et de gueuler. Tel est mon état.

Salammbô m’épuise. Je ne sais plus qu’en faire. Ah ! comme c’est lourd de vouloir faire beau !

Engage le Bouilhet à faire de sa pièce une large distribu-tion, et remonte-lui la manivelle, tant que tu pourras.

Adieu, vieux. Écris-moi quand tu n’auras rien de mieux à faire.

4 fois faire répété dans mon épître ! – Ah ! merde ! Bon-soir, je vais me coucher.

À toi.

Si au moins j’avais le Vieux dans ma solitude !

Ton.

 

– 183 –

À JULES DUPLAN

[25 décembre 1860 ?]

Je compte sur toi, à la fin de la semaine. Accompagne Maisiat.

Tu t’en retourneras lundi si tu veux. Arrive-nous ven-dredi ou samedi soir. Je te ferai lire Aline et Valcour !…

C’est convenu.

À bientôt.

Ton vieux.

Mardi soir.

 

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset, fin de décembre 1860.]

Vieux fol,

Je te souhaite pour 1861 gloire, argent, santé et ce qui vaut mieux que tout cela : bonne humeur.

Tu vas avoir pour ta pièce, mon bon, une série d’emmerdements fantastiques, et tu entendras sur la moindre de tes scènes plus de bêtises qu’il n’en fut imprimé sur tous tes livres, ce qui n’est pas une raison pour reculer, au contraire ! Mais tu n’es pas au bout et je te plains d’avance ; car tu vas entrer dans un joli monde, joli ! joli !

Quant à moi, je ne vois personne, je ne lis rien. Je bar-bouille de midi à 3 heures du matin et me rôtis horriblement les tibias. Voilà tout. Mlle Salammbô fait maintenant, toute

– 184 – nue, des langues fourrées avec un crocodile, par un clair de lune superbe, et dans le chapitre qui va venir (le e XI) elle va enfin tirer un coup.

Quand penses-tu avoir fini ta pièce ?

Et ton mariage ?

Et l’Algérie ?

Tu as donné à ma nièce quelque chose dont elle est ra-vie.

Adieu, vieux, je n’ai absolument rien à te dire.

Bonne pioche.

À toi.

 

À AGLAÉ SABATIER

[Croisset, fin de décembre 1860.]

Belle Présidente,

Avez-vous reçu des gelées ? Je ne parle pas de celle qui pince la température ; mais d’autres, en pot, dans une Boëte, expédiée à votre adresse, il y a huit jours. Est-elle perdue ?

Ah ! Présidente, que de souhaits je fais pour vous pour 1861 ! Mais vous savez bien le plus ardent. Donnez-moi donc de vos nouvelles. Je m’ennuie de ne pas entendre parler de vous. Dites-moi tout ce que vous voudrez pourvu que je voie un peu de votre écriture.

Quel froid, belle Présidente !

 

– 185 –

Je me rôtis les jambes horrifiquement. Je travaille pas mal et fume beaucoup et rêvasse encore plus. Je me lève à midi et me couche à 3 heures du matin. Voilà.

Et chaque matin, mon lit figure une tente arabe, grâce à votre souvenir.

Adieu, vous savez que je vous adore de toutes les fa-çons.

Mille tendresses et mille baisers où vous voudrez.

 

À JEANNE DE TOURBEY

[Croisset, fin de décembre 1860 ?]

« […] Et puisque nous sommes dans le mois des com-pliments et des souhaits, je vous souhaite… un cœur qui vous aime. Mais voilà trois ans que le mien gît à vos pieds, comme un toutou, et vous ne le prenez pas. » Irait-il [Flau-bert] lui souhaiter des amis ; de la beauté, « ce serait une in-jure », alors… Ses vœux iront à la prospérité du théâtre de Marc Fournier : « Je vous souhaite… entendons-nous… une queue de monde qui tous les soirs aille depuis la Madeleine jusqu’à la Porte-Saint-Martin, sans compter les rues adja-centes. » Cette prospérité se traduirait en conte de fées « afin que vous puissiez avoir des équipages à trente che-vaux, des divans en plumes de colibris, et que vous com-mandiez pour Fournier une paire de bottes à clous de dia-mants ». Il fait encore toutes sortes de souhaits poétiques tels que les appelle une jolie femme : roses épanouies dans son boudoir, du soleil pour ses promenades, un petit vent frais à l’heure de sa migraine, le rire aux lèvres, le contente-ment au cœur. Après ce qu’il appelle « cet épanchement en

– 186 – style Claudin », Flaubert donne des nouvelles de sa solitude à Croisset où il fait très froid, où « la Seine prend des airs de Borysthène tout à fait désobligeants », mais il écrit Salamm-bô : « Au reste, je suis à Carthage, et j’ai tant de rideaux fer-més entre le monde et moi, que je ne vois guère les choses présentes. » Flaubert prend congé de son amie sur une cita-tion : « Et comme ce serait le moment par le temps qui court de s’écrier ou plutôt de fredonner avec notre grand poète na-tional :

 

Jane tes mains sont de glace

Sur mes genoux prends ta place

Chauffons-nous ! chauffons-nous bien ! L’ombre s’avance, et la nuit

Roule son char sur la neige.

Jane, l’amour nous protège, etc.

 

Il quitte son amie sur un galant adieu et signe : « Le vôtre. »

 

À EUGÈNE CRÉPET

Croisset, vendredi [1860].

Mon cher Ami,

Je n’ai réellement rien à vous donner, rien de présen-table.

Mon voyage en Bretagne sent le vieux.

Quant au Saint Antoine, divers fragments en ont paru dans L’Artiste en 1857. Je me propose (dès que j’aurai fini ce

– 187 – que je fais maintenant) de reprendre cette œuvre pour en faire quelque chose de plus compréhensible et de plus vi-vant. Mais je suis tout entier à un lourd roman. Il faut que je m’en débarrasse ! Donc excusez-moi, et recevez une bonne poignée de main de votre…

 

À EDMA ROGER DES GENETTES

[1860.]

[…] Je ne crois guère à ce qu’on appelle la gloire et pourtant je me tue pour elle. L’art me donne quelquefois des désespoirs à hurler, des fatigues à en mourir et je me sens las comme si je portais des montagnes sur mon dos. Je crè-verai entre deux périodes.

Vous vous étonnez de ma rage antireligieuse, en voici la raison immédiate : c’est qu’à chaque moment dans mes études, je touche à la Bible, et dans la Bible, au Dieu actuel, à celui des catholiques, qui m’exaspère de plus en plus par son côté restreint, borné, oriental, monarchique. C’est un Louis XIV, un sultan, je ne sais quoi d’humain, qui me semble, en définitive, très piètre et dont la conception me paraît très impie… La vérité n’est pas faite pour consoler comme une tartine de confitures qu’on donne aux enfants qui pleurent. Il faut la rechercher, voilà tout, et écarter de soi ce qui n’est pas elle. Je suis indigné au plus fort de mon in-telligence et de mon cœur, quand je vois dans le monde et même parmi les savants tant de lâches complaisances et de sourires pour des idées auxquelles on ne croit pas. Quand le concile de Trente a eu décidé qu’il ne fallait plus s’occuper de la question de la Grâce, de ce jour-là, le christianisme a

 

– 188 – commencé son suicide ; il s’est jugé lui-même : il a reculé devant la philosophie. […]

 

À THÉOPHILE GAUTIER

[Paris, 1860-1868, sauf 1861 et 1863.]

N’oublie pas, vieux maître, que j’attends ta Seigneurie jeudi prochain pour dîner.

À toi.

Mardi gras.

 

À JULES DUPLAN

[Croisset,] 1er janvier [1861].

Cher Vieux,

Je te souhaite la bonne année accompagnée de plu-sieurs autres, c’est-à-dire fasse le Ciel que : 1° tu trouves un portrait du Vieux ; 2° que tu gagnes des millions dans ton établissement ; 3° que tu sois constamment en belle santé et en bonne humeur.

Mais présentement il faut que tu me rendes un service. – Ouïs ceci.

La pièce de Bouilhet, comme tu sais (ou ne sais pas), a raté. La Presse a été atroce. Et la direction de l’Odéon pire. – Le tout pour complaire au gars Doucet, lequel se présente au prix de la meilleure comédie – échelon de l’Académie fran-çaise. Tu conçois qu’un homme qui veut être de l’Académie

– 189 – française n’épargne rien. Bouilhet avait pensé un moment à se présenter comme candidat (du prix). Mais Doucet se pré-sentant, il se retire, bien entendu. C’est 10 000 francs qui lui passent sous le nez, sans compter le fiasco d’argent de L’Oncle Million. – Ah ! ç’a été joli ! joli ! joli !

L’empereur devait y venir. – Il n’est pas venu.

Or, voici ce qu’il faudrait faire. Mme Cornu ne pourrait-elle pas le faire aller à l’Odéon ? S’ils sont en correspon-dance journalière, ne pourrait-elle, en manière de cancan, lui glisser une phrase de ce genre : « Allez donc voir L’Oncle Million , c’est charmant. – Je ne sais pourquoi on étouffe ce garçon-là », etc. ? Puisque l’empereur tient à faire le Louis XIV, il est certain qu’il doit protéger la vraie littéra-ture, quand par hasard elle se produit.

Tâche de faire ça, mon vieux, je t’en prie.

Quant au Bouilhet, il est désolé, et se trouve dans une foutue position. Il devait aller te voir, mais je le crois telle-ment assombri qu’il se cache. – Il a dû partir aujourd’hui pour Mantes. Il sera à Paris jeudi prochain (après-demain). Va-t’en le voir un matin à l’hôtel Corneille, et remonte-le un peu. Il en a besoin, malgré le stoïcisme de sa correspon-dance.

Je suis ulcéré contre les feuilletonistes. Quels misé-rables !

Voilà, mon vieux. Tu comprends la situation. Quand on a des amis c’est pour s’en servir. Il faut que Mme Cornu puisqu’elle est très bonne femme et intelligente des choses d’art éclaire l’empereur sur le compte de Bouilhet. Qu’elle ne demande rien pour lui, rien pour lui (car il n’y a rien à de-mander), mais qu’elle le fasse aller à sa pièce, d’abord ; puis

– 190 – qu’elle lui fasse sentir que c’est le seul homme propre travail-lant, maintenant, pour le théâtre.

Adieu, vieux. Je m’en rapporte à toi.

Et je t’embrasse.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] mercredi au soir [2 janvier 1861].

Ta lettre m’a fait bien plaisir, mon bichet, je trouve seu-lement qu’elle était trop courte. Tu aurais dû réjouir ton pauvre vieil oncle par quelque chose de plus abondant. J’ai vu avec plaisir que ton ami Maisiat n’a pas trouvé que tu aies trop reculé pendant les vacances. Étudie bien la bosse, afin de faire plus tard mon portrait. – Et la musique, com-ment ça va-t-il avec le père Coret ?

Ton chat ne me tient pas compagnie dans mon cabinet, parce qu’il pousse trop de miaulements. Je crois qu’il te cherche toujours. Mais, chaque matin, il assiste à mon dé-jeuner et en prend sa part. Si tu veux que Bouilhet s’en charge, il est temps de lui écrire.

Tes lapins font un ravage affreux dans le jardin et le père Bellami n’en est pas du tout content.

La mère Lebret va bien. Voilà toutes les nouvelles de Croisset.

Quant à moi, je travaille sans désemparer toute la jour-née ; je me couche et me lève à des heures indues. – Je ne vois personne et n’entends aucun bruit. Depuis trois jours la

 

– 191 – pluie ne cesse de tomber. Dès quatre heures il faut allumer la lampe. Il y a une boue atroce devant la grille.

À propos de lampe, vous feriez bien d’essayer la mienne pour voir si elle va.

Avez-vous été chez Duplan ? Il doit être dans tout le feu du Jour de l’An ? Tu me dis que Feydeau a l’air très triste dans ses visites. Il ne me semble pas plus gai dans ses lettres.

Les camisoles de ta bonne maman sont enfin prêtes. – Je les ferai porter demain au chemin de fer. Pendant que Narcisse était parti les chercher à Rouen, elles venaient à Croisset.

Es-tu bien gentille ? Ne forces-tu pas trop ta grand-mère à sortir ? Soigne-la bien. Tâche d’être l’ange du foyer, ce qui est un joli titre de romance, et, surtout, ne prends pas la ma-ladie des Parisiens qui ont la rage de faire un tour, tous les jours.

Ta tante Julie a toujours des clous abominables et elle ne sait comment se poser. – J’ai dîné chez eux dimanche avec l’abbé Pesnel qui est un homme assez agréable.

Adieu, mon pauvre Caro. Dans trois semaines j’espère bien baiser ta gentille mine. – Tâche par tes vertus et amabi-lités d’avoir un K… tout particulier.

Encore un bécot.

Adieu.

Ton vieux.

 

– 192 –

Embrasse ta bonne-maman pour moi, ou plutôt embras-sez-vous toutes les deux en pensant au pontife de Moloch qui est là-bas.

Jeudi. P.-S. – Les camisoles sont au chemin de fer.

 

MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

À GUSTAVE FLAUBERT

Angers, le 11 janvier 1861.

Vous devez être de retour à Paris, cher Monsieur et ami, aussi, je vais vous y adresser ma lettre. Souvent, oui bien souvent, j’ai pensé à vous depuis mon retour ici, comme tou-jours ! Où en est Salammbô, quand lirons-nous cet ouvrage attendu avec tant d’impatience ? Tous ceux qui ont lu Ma-dame Bovary m’en parlent sans cesse et désirent un nouvel ouvrage de l’auteur qui les a si vivement intéressés. Puissiez-vous être heureux ! car, en dehors de la haute intelligence que chacun admire, vous possédez un cœur, une bonté dont je sais apprécier toute la valeur. Puisque vous voulez bien vous intéresser à moi, je vous dirai que j’ai quitté Nantes le 18 novembre. J’ai beaucoup pleuré et pourtant je ne quittais qu’une maison, des objets insensibles, avec lesquels je m’étais identifiée pendant la trêve, les quelques jours de ré-pit que j’avais eus là ! Je sentais que le calme que j’avais trouvé un instant allait me fuir de nouveau. En effet, moi, qui autrefois retrouvais ma maison avec plaisir, tout m’y semble si affreux que je n’ai cessé de pleurer. Si je l’avais osé, je se-rais retournée à Nantes. La campagne que j’avais laissée belle était devenue triste et dépouillée. Enfin, les idées de confession écartées, parce que je savais bien qu’il n’y fallait pas y songer là-bas, me sont revenues avec plus de force, les

– 193 – imaginations les plus terribles m’ont causé d’affreuses crises. Placée entre l’obligation de me confesser et l’impossibilité de le faire, parce que j’imagine des choses impossibles à dire, tout en m’y croyant forcée, j’éprouve des angoisses au-dessus des forces humaines, je m’étonne d’y résister. Habi-tuée à placer mon espoir en Dieu, comme accoutumée à faire du catholicisme la clef de voûte de mes idées reli-gieuses, cet appui venant à me manquer, je ne sais plus où me réfugier. Je cherche Dieu, je le sens en dehors, et au-dessus de toute religion, mais dans les idées où j’ai été éle-vée, je me trouve comme un enfant sans père. Si j’étais prête à mourir et que je visse arriver un prêtre inconnu, j’en mour-rais ! cette terreur me poursuit nuit et jour. Lorsqu’un homme est accusé d’un crime, on attend sa guérison pour l’interroger, là, on est malade, mourant, et on vous persécute pour vous faire dire vos fautes, c’est pire que de l’inquisition, c’est barbare, voilà tout. Je ne sais à quoi attribuer le mal étrange, affreux dont je souffre ; si on en connaissait la cause, on trouverait le remède. D’ailleurs, c’est une consola-tion de savoir pourquoi on souffre. Ce mal est-il physique ou moral ? S’il est physique, je pourrai guérir, mais dans le cas contraire, je suis perdue. Ici les médecins n’y connaissent rien et personne ne prend assez d’intérêt à moi pour tenter de me guérir. Un médecin de Paris prétend que j’éprouve une irritation du cerveau. Enfin, je suis si malheureuse, que quoi qu’on puisse éprouver, personne ne l’est autant que moi. Je me sens périr faute de secours ! Je n’espère ni de Dieu, ni des hommes, je n’ai rien à aimer, rien à espérer, ni au Ciel, ni sur la terre ! Je me cherche moi-même et ne me trouve plus ! Je crie en vain vers Dieu, nul ne me secourt ! Je suis pourtant bien digne de pitié ! Je ne suis sortie que trois fois en voiture depuis mon retour de Nantes. J’habite encore la campagne où la neige m’a ensevelie, les frimas couvrent

 

– 194 – les arbres, il y a pourtant de beaux effets d’ombre et de lu-mière sur la rivière et le paysage. Cela me rappelle la mer. Cependant tout ici me parle de mort, c’est le néant, mais comme moi, le néant qui souffre. Je dois aller à ma maison de ville passer deux mois, cette maison est si triste et tout changement ne doit m’apporter aucun soulagement, de ma-nière que je ne sais plus si c’est la peine de changer. Com-bien je regrette ma maison de Nantes et mon théâtre ! Ici le nôtre est mauvais, j’y ai pourtant entendu Mme Carvalho, mais je n’ai pu entendre les Marchisio parce que je ne suis pas abonnée à la Société philharmonique composée de femmes qui sont ce que vous savez en province et surtout Angers ; ce monde-là n’est pas le mien. Je lis La Libre Re-cherche où je trouve des noms aimés et des idées qui ne ces-seront jamais d’être les miennes. Il semble qu’une ère nou-velle se prépare pour le monde ! Que sortira-t-il de ce grand mouvement intellectuel ? Sera-ce la lumière ou l’ombre ? Naîtra-t-il une religion nouvelle, une réforme, qui, je le crois, est devenue nécessaire ? Serons-nous replongés dans les té-nèbres ? La rénovation désirée, attendue, ne sera-t-elle que l’œuvre des siècles ! Quoi qu’il en soit, il est certain que deux principes, deux mondes sont en présence ! la lutte peut être longue, c’est effrayant. Je vous dirai que j’ai appris la mort du ténor Rousseau-Lagrave que ma pauvre parente aimait tant ! C’était un idéal amour dont elle a vécu et dont les an-goisses ont hâté sa mort ! Pourtant elle est morte avec toutes ses illusions. C’est un bonheur que j’envie et que je n’aurai jamais. Cette mort m’a plus vivement rappelé la sienne ! Sa chambre est restée dans le même état, son métier à broder, les quelques points tracés par sa main qui n’est plus qu’une froide poussière, ce dessin commencé pour M. Rousseau qui, lui aussi, n’est plus que poussière, tout est là ! moins elle ! Dans cette chambre, j’ai vu mourir ma mère, souvent la nuit

 

– 195 – je crois sentir sa présence à mon chevet où elle venait dans mes heures de souffrance s’asseoir et me consoler ! et ma pauvre Agathe, sa place est vide au foyer. Ah ! Monsieur, je vis bien davantage avec elles dans ce monde invisible que dans celui-ci. J’appartiens déjà à ces régions inconnues d’outre-tombe, où mon œil cherche à jeter un regard et où parmi d’épaisses ténèbres je n’aperçois que d’incertaines clartés. En apprenant la mort de M. Rousseau, je me suis demandé si Dieu avait enfin récompensé ma pauvre Agathe en réunissant ces deux âmes séparées sur la terre ! J’ai écrit au Messager des théâtres la nécrologie de M. Rousseau en souvenir de ma pauvre Agathe, c’est le numéro du 6 janvier dernier. J’ai aussi un roman en manuscrit, on me demande 1 500 fr[ancs] pour l’imprimer, et ensuite, qui est-ce qui le vendrait ? Dites-m’en votre avis. Toute à vous de cœur et d’amitié.

M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.

 

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

Croisset, 15 janvier 1861.

Non ! je ne suis pas à Paris, chère Demoiselle, mais à Croisset, tout seul, depuis un mois, et je n’en dois partir que vers le milieu de mars, car je deviens très ridicule avec mon éternel livre qui ne paraît pas, et je me suis juré d’en finir cette année. Ma mère et sa petite-fille sont à Paris. Je suis ici avec un vieux domestique, me levant à midi et me couchant à 3 heures du matin, sans voir personne ni rien savoir de ce qui se passe dans le monde. Mais parlons de vous.

 

– 196 –

Dans votre avant-dernière lettre (à laquelle je n’ai pas répondu, parce que j’étais alors dans un tourbillon d’affaires pour la dernière pièce de Bouilhet, L’Oncle Million), vous me paraissiez moins souffrante. La dernière m’a affligé de nou-veau. Mais qu’avez-vous donc ? Et que vous faut-il ? Hélas ! je le sais bien, ce que vous avez et ce qu’il vous faut, je vous l’ai dit. Mais vous n’avez, je crois, jamais suivi un conseil donné contre vous, j’entends contre votre douleur, parce que vous la chérissez. Vous ne voulez pas guérir.

Il faudrait quitter votre existence, votre maison, vos ha-bitudes, tout, tout ! Hors de là, il n’y a pas de remède, d’espoir. Je suis sûr que dans Paris, dans une grande ville quelconque, vous trouveriez un soulagement immédiat. Vous objectez à ce déplacement un tas de raisons sans im-portance. Pardonnez-moi de vous rudoyer ainsi, mais je ne peux m’empêcher de vous aimer et de m’indigner de ce que vous ne vous aimez pas assez. Je voudrais vous savoir heu-reuse. Voilà tout.

J’ai là sur ma table un petit livre écrit par un réfugié va-laque, intitulé Rosalie, par Ange Pechméja. C’est une histoire véritable qui vous amusera. Demandez-la.

Avez-vous l’Examen des dogmes de la religion chrétienne, par P. Larroque ? Cela rentre dans vos lectures favorites. L’auteur est remonté aux sources, chose rare ! et je ne vois pas une objection sérieuse qu’on puisse lui poser. C’est une réfutation complète du dogme catholique ; livre d’un esprit vieux du reste et conçu étroitement. C’est peut-être ce qu’il faut pour une œuvre militante ? Lisez-vous aussi la Revue germanique ? Il y a dedans d’excellents articles. Mais ce n’est pas tout cela que je voudrais vous voir lire. Intéressez-vous donc à la vie : memento vivere. C’était la devise que le grand Goethe portait sur sa montre, comme pour l’avertir d’avoir

– 197 – l’œil incessamment ouvert sur les choses de ce monde. Ce spectacle est assez grand pour remplir toutes les âmes. Mais cela demande du travail et de la force ! Lisez de l’histoire, in-téressez-vous aux générations mortes, c’est le moyen d’être indulgent pour les vivantes et de moins souffrir.

Quant à un conseil pour votre roman, je ne sais lequel vous donner. J’ai assisté dernièrement à tant de canailleries (dans une question semblable), que je n’y comprends plus rien. Les éditeurs et directeurs de théâtre même semblent encore plus bêtes que filous. Du reste, du moment que vous faites les frais du volume, vous aurez des éditeurs. Mais 1 500 francs me semble un prix exorbitant. Je crois que 1 000 francs est le prix ordinaire d’un in-8°. Je souhaite que 1861 soit pour nous plus doux que 1860, et je vous serre les mains bien affectueusement.

 

À ANGE PECHMÉJA

Croisset, près Rouen, 16 janvier [1861].

Excusez-moi, Monsieur, mais depuis deux ans je suis très rarement à Paris, et c’est le mois dernier seulement que j’ai trouvé sur ma table votre charmant livre. Merci mille fois pour avoir songé à moi, et pour le plaisir que j’ai eu en le li-sant.

D’abord j’ai lu tout d’une haleine. Puis je l’ai relu. C’est, selon moi, une chose exquise, à la fois simple et forte, une histoire émouvante comme celle de Manon Lescaut, moins l’odieux Tiberge, bien entendu.

Ce qui m’a charmé surtout, c’est un sentiment profond de la vie. On sent que cela est vrai. L’autobiographie perce

– 198 – sous le roman ; mais sans déclamation ni étalage de person-nalité.

Le style me paraît ferme, net et singulièrement français. Il pince sans rire, comme disent les bonnes gens.

Le commencement m’a tout d’abord séduit. Ce sont bien là les bourgeois de province. C’est bien cette vie étroite où nous avons tous étouffé. Vous avez là des aperçus de na-ture excellents, avec des phrases d’un goût antique : « Mais ils ne se parlèrent pas parce qu’il y avait, etc., – raisins bleus. »

Peut-être, ensuite, le plan se relâche-t-il un peu ? et perd-on de vue légèrement Rosalie – mais il fallait bien que Jean s’attestât vigoureusement.

À partir de Bruxelles, l’action (j’entends le développe-ment motivé des sentiments) vous mène tambour battant, sans une minute de relâche. Vous m’avez fait froid dans le dos en lisant les pages 150-153. J’ai passé par là, moi aussi. J’ai pleuré les larmes des longs départs.

Les choses senties sont par elles-mêmes si puissantes, que vous m’avez (et sans description cependant) remis sous les yeux Constantinople. J’ai vu Jean-François monter la pe-tite rue de Péra. J’ai pataugé avec lui dans les boues de Stamboul et humé en passant l’odeur des narghilehs que l’on fume, accroupi, l’hiver, autour des mangals.

La longue lettre de Rosalie, son voyage, les jours amers vécus dans cette petite ville bulgare ; l’agonie de Rosalie, sa mort et ce qui suit, tout cela m’a ravi, pénétré, navré ! Le trait du pelletier qui veut sauver la robe est sublime, et la dernière ligne d’une haute amertume.

 

– 199 –

Nous rencontrerons-nous à quelque jour ? pourrai-je vous dire en face combien votre livre, votre talent me sont sympathiques ? Oui ! je songerai plus d’une fois à Jean-François, et à celle qui l’appelait son pauvre « m’ami ».

En attendant ce plaisir-là, je vous serre très cordiale-ment les deux mains et vous prie de me croire un des vôtres.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] vendredi soir [25 janvier 1861].

Mon bon Carolo,

C’est afin d’avoir des lettres de toi que je t’envoie ce pe-tit billet, car je n’ai rien du tout à te dire, si ce n’est que je voudrais bien embrasser ta gentille frimousse.

Es-tu venue à bout des raccommodages de ta robe ? Voilà ce que c’est que d’entreprendre une œuvre ! Tes dents te font-elles souffrir toujours ? T’es-tu résignée à aller chez le dentiste ? Parle-moi du bal des Robinets.

Penses-tu un peu à nos pauvres cahiers d’histoire ? Je t’arriverai avec un programme féroce. – Et mon intention est de te donner dès mon retour de longues leçons pour réparer le temps perdu.

Engage ta bonne-maman à ne pas aller à Nogent aux jours gras. Il fera encore trop froid. – Et surtout trop humide. Tu sais qu’il faut que dans l’hiver elle reste au coin de son feu, et comme elle a toujours envie de faire des courses et des visites, empêche-la de sortir.

 

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Rouen est maintenant plein de grippes et de rhumes. – Et je crois que mon serviteur Narcisse en tient un ou une soigné ou soignée. Car il a été pris ce matin d’une grande fièvre. Je l’ai fait se coucher dans l’après-midi.

J’ai reçu tantôt la visite de Grimaux qui est venu m’inviter à déjeuner pour dimanche prochain afin d’aller en-suite voir des lutteurs au cirque Saint-Sever, de sorte qu’après-demain ma journée sera entièrement perdue.

Le travail va un peu mieux. – Et si je ne rate pas le cha-pitre que je fais maintenant, mon livre sera sauvé.

Adieu, mon pauvre Loulou. Je te bécote sur tes deux bonnes joues.

Ton vieil oncle.

 

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset, vers le 25 janvier 1861.]

Si je ne t’écris pas, mon bon, c’est que je n’ai absolu-ment rien à te dire. Je m’oursifie et m’assombris de plus en plus – et ce qui se passe dans la capitale n’est pas fait pour m’égayer. J’ai un tel dégoût de ce qu’on y applaudit et de toutes les turpitudes qu’on y imprime, que le cœur m’en sou-lève rien que d’y songer. (Est-ce beau le tapage que l’on fait autour des deux ineptes vomissages des sieurs Lacordaire et Guizot ! ah ! ah !) – J’avance tout doucement dans Carthage avec de bons et de mauvais jours (ceux-là plus fréquents, bien entendu).

J’ai écrit un chapitre depuis six semaines, ce qui n’est pas mal pour un bradype de mon espèce. J’espère, avant le

– 201 – milieu de mars, en avoir fort avancé un autre, le e XI ; après quoi il m’en restera quatre, c’est long ! Tous les après-midi je lis du Virgile, et je me pâme devant le style et la précision des mots. Telle est mon existence, – mais parlons de la tienne, qui va changer. Bénie soit-elle, cher ami ; accepte tous mes souhaits, tu dois savoir s’ils sont sincères et pro-fonds.

Nous ne suivons guère les mêmes sentiers. As-tu fait cette remarque ? Tu crois à la vie et tu l’aimes, moi je m’en méfie. J’en ai plein le dos et en prends le moins possible. C’est plus lâche, mais plus prudent – ou plutôt il n’y a dans tout cela aucun système : chacun suit sa voie et roule sur la petite pente, comme le Mektoûb l’a résolu. Écris-moi quant tu n’auras rien de mieux à faire.

Mille bonheurs – et longs surtout.

Je t’embrasse.

Je suis ce soir éreinté à ne pouvoir tenir ma plume, c’est le résultat de l’ennui que m’a causé la vue d’un bourgeois. Le bourgeois me devient physiquement intolérable. J’en pousse-rais des cris.

 

À JULES MICHELET

Croisset, 26 janvier [1861].

Comment vous remercier ? Monsieur et cher Maître, de l’envoi de votre livre ? Comment vous dire l’enchantement où cette lecture m’a plongé ?

 

– 202 –

Mais laissez-moi d’abord un peu parler de vous. C’est un besoin que j’ai depuis longtemps. Et puisque l’occasion se présente, j’en profite.

Il y a des génies que l’on admire et que cependant on n’aime pas. Et d’autres qui plaisent sans qu’on les considère. Mais on chérit ceux qui nous prennent à la fois par tous les bouts, et qui nous semblent créés pour notre tempérament. On les hume, ceux-là ! on s’en nourrit. Ils nous servent à vivre.

Au collège, je dévorais votre Histoire romaine, les pre-miers volumes de l’Histoire de France, les Mémoires de Lu-ther, l’Introduction, tout ce qui sortait de votre plume. Avec un plaisir presque sensuel, tant il était vif et profond. Ces pages (que je retenais par cœur involontairement) me ver-saient à flots tout ce que je demandais ailleurs, vainement : poésie et réalité, couleur et relief, faits et rêveries. Ce n’étaient pas des livres pour moi. Mais tout un monde.

Combien de fois depuis, et en des lieux différents, me suis-je déclamé (seul, et pour me faire plaisir avec le style) :

 

J’aurais voulu voir cette figure pâle de César…

***

Là, le tigre aux bords du fleuve épie l’hippopotame, etc., etc.

 

Certaines expressions même m’obsédaient, comme « grasses dans la sécurité du péché », etc.

Devenu homme, mon admiration s’est solidifiée. Je vous ai suivi d’œuvre en œuvre, de volume en volume, dans Le

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Peuple, La Révolution, L’Insecte, L’Amour, La Femme, etc., et je suis resté de plus en plus béant devant cette sympathie immense qui va toujours en se développant, cet art inouï d’illuminer avec un mot toute une époque, ce sens merveil-leux du Vrai qui embrasse les choses et les hommes et qui les pénètre jusqu’à la dernière fibre.

C’est ce don-là, Monsieur, parmi tous les autres, qui fait de vous un Maître et un grand Maître. Il ne sera plus permis d’écrire sur quoi que ce soit sans, auparavant, l’aimer. Vous avez inventé dans la critique la tendresse, chose féconde.

Je suis né dans un hôpital et j’y ai vécu un quart de siècle. Cela m’a peut-être servi à vous sentir en beaucoup d’endroits plus que littérairement ? Et pour employer une expression du peuple, que vous comprendrez, je vous aime encore parce que vous êtes un brave. Vous avez la Bonté (la quatrième des grâces), et en même temps, plus que per-sonne, l’invincible séduction des Forts, ce charme sans nom qui est un excès de la Puissance.

Puis voilà que vous descendez dans la nature elle-même, et que le battement de votre cœur vibre jusque dans les éléments. Quel admirable livre que La Mer ! D’abord je l’ai lu tout d’une haleine, puis je l’ai relu deux fois, et je le garde sur ma table, pour longtemps.

C’est une œuvre splendide d’un bout à l’autre, qui a l’air simple et qui est sublime. Quelle description que celle de la tempête d’octobre 1859 ! quel chapitre que celui de la mer de lait, avec cette phrase exquise à la fin : « De ses caresses as-sidues […] la tendresse visible du sein de la femme […] » ! Vous nous donnez des rêveries immenses avec l’atome, La fleur de sang, les faiseurs de mondes ! Il faudrait tout citer ! Vous faites aimer les phoques. On se trouve ému et on a de

– 204 – la reconnaissance pour vous. Quelle merveille d’art et de sentiment que votre page sur les perles (196-197), les mers polaires, la baleine ! « […] l’homme et l’ours fuyaient épou-vantés de leurs soupirs… »

On dirait que vous avez fait le tour du monde sur l’aile des condors, et que vous revenez d’un voyage dans les forêts sous-marines. On entend le murmure des grèves. C’est comme si l’eau salée vous cinglait à la figure. Partout on se sent porté sur une grande houle.

Et ce qui n’est pas magnifique est d’une plaisance pro-fonde, comme ce petit roman de la dame aux bains de mer, si fin et si vrai ! Le tableau des idiots sur le paquebot d’Honfleur m’a redonné une impression personnelle. Car, moi aussi, ces gens-là m’ont fait souffrir ! Ils m’ont chassé de Trouville où, pendant dix ans de suite, j’allais passer les au-tomnes. Je vivais là-bas, pieds nus sur le sable, en sauvage. Mais dans un coin de votre livre j’ai retrouvé les soleils de mon adolescence.

N’importe, même dans un jour de défaillance, à un de ces lugubres moments où les bras vous tombent de fatigue, quand on se sent impuissant, triste, usé, nébuleux comme le brouillard et froid comme les glaçons qui craquent, on bénit la Vie, cependant, s’il vous arrive une sympathie comme la vôtre, un livre comme La Mer. Alors tout s’oublie. – Et de ce haut plaisir il reste peut-être une force nouvelle, une énergie plus longue.

Permettez-moi donc, Monsieur, de serrer cordialement, avec un frémissement d’orgueil, votre loyale main, qui est si habile, et de me dire (sans formule épistolaire)

tout à vous.

 

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Je me suis occupé de M. Noël. Un de mes amis doit par-ler pour lui à un directeur d’assurances. Si j’ai quelque bonne nouvelle, j’aurai le plaisir de vous la transmettre.

 

À AGLAÉ SABATIER

[Croisset, 31 janvier 1861.]

Enfin ! hier matin, j’ai donc eu de vos nouvelles ! J’ai poussé un rugissement et un bondissement en reconnaissant votre chère petite écriture.

Ah ! Présidente ! Je ne savais plus que penser. Je vous croyais malade, ou enlevée vers des pays lointains. Bref, je commençais à en perdre la boule. Mais, Dieu merci, tout va bien.

Si vous saviez comme je vous aime, vous ne m’auriez pas laissé si longtemps le bec dans l’eau. Oui, Présidente, je pense à vous, tous les jours et plusieurs fois par jour. Je me fais des idées… me retourne ! et je me ronge ! Ah ! si vous entendiez mes monologues !

Je viens de voir dans le calendrier que c’est samedi pro-chain, 9, votre fête, Sainte-Apollonie. – Donc, je vous la sou-haite. – Au bout de la même ligne (sur le calendrier) il y a nouvelle lune. Oh ! que je voudrais voir la vôtre ! Mais je la couvrirais de baisers, je la dévorerais, je me ferais crever dessus.

Que n’y pratiquerais-je pas !

 

– 206 –

C’est hier que le gars Feydeau a dû s’unir légitimement. Devait-il être beau ! 1° en sortant de l’église et 2° en entrant au lit.

Si vous voyez Maxime, dites-lui qu’il m’envoie des nou-velles de sa santé.

J’en ai encore pour six semaines à rester dans mon coin ; après quoi j’accours me précipiter à vos pieds.

Vous savez bien que je me lèche les lèvres des baisers que vous m’envoyez… et moi, je vous en renvoie un autre plus long et plus profond avec toute espèce de sentiments tendres, cochons, etc., etc.

À vous.

GUST.

 

À AMÉLIE BOSQUET

[Croisset,] mercredi soir [6 ? février 1861].

Je vous renvoie votre Normandie, et j’ai fini votre Louise Meunier, dont je suis de plus en plus content. Ne perdez pas courage. Persévérez ! il y a là-dedans des choses char-mantes, exquises, et l’ensemble est puissant. Ce que j’aime le moins, c’est René : il est trop parfait, et sent un peu l’Almanzor ? mais Louise est un caractère, chose rare, et tout cela vit.

Si j’avais le temps, je vous écrirais une longue lettre, car votre roman est très suggestif. – Mais vous verrez mes re-marques sur l’exemplaire que j’attends.

 

– 207 –

À JULES MICHELET

Croisset, jeudi soir [7 février 1861].

Ci-inclus, mon cher Maître, une lettre d’un de mes amis que j’ai reçue ce matin. Et qui vous prouvera que je me suis occupé de M. Noël.

Je serai avec vous, par la pensée, jeudi prochain, dans la soirée. Mais j’y suis souvent, croyez-le bien.

Ne mesurez pas mon affection à la longueur de ce pa-pier et permettez-moi de vous serrer les deux mains bien tendrement.

 

À AMÉLIE BOSQUET

[Croisset,] mardi soir [12 ? février 1861].

J’ai lu en deux séances votre roman, dont je suis ravi. C’est plein de choses exquises, rares, délicates ! (Partout l’observation vient de vous.) Bref, je ne doute pas du succès de ladite œuvre.

Cependant je me permettrai deux ou trois observations de pédant, sur des second et troisième plans qui me parais-sent un peu négligés ?

Tâchez d’être seule dimanche prochain dans l’après-midi, afin que nous ayons nos aises pour littératurer à loisir.

Il y a moyen, je crois, en huit jours, de faire de ce livre un chef-d’œuvre, ou quelque chose d’approchant. Si vous trouvez l’expression trop forte, c’est que vous ne comprenez pas ce que vous avez fait.

 

– 208 –

Adieu, mille bonnes cordialités.

 

À AMÉLIE BOSQUET

[Croisset,] lundi [18 ? février 1861].

Je n’ai pas été hier à Rouen, afin de gagner un jour. Voi-là pourquoi vous ne m’avez point vu. Mais dimanche je compte passer tout l’après-midi dans votre chère compagnie et vous « remonter un peu le moral », à propos de l’affaire Censier.

Vous êtes bien bonne enfant de vous tourmenter de semblables misères. Qu’il se fâche ! Eh bien ! après ?…

Mais M. Charles Darcel est un charmant garçon. Vivent les amis !

 

Je ne vois qu’un remède à cela ; c’est dans une seconde édition, de renforcer le caractère de Maurice, afin que le por-trait soit encore plus ressemblant.

[…]

 

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset, 21-25 février 1861.]

Je n’étais pas « irrité », mon cher Feydeau, mais ennuyé de ne pas avoir de tes nouvelles, et si je ne t’ai pas écrit de mon côté, c’était pour te laisser tranquille. Tu n’avais nul be-soin de moi dans ta lune de miel. Sois heureux, mon bon,

– 209 – sois heureux, continue à l’être ! Ton système est peut-être le meilleur ; mais comme on se fait un système d’après son tempérament et qu’on ne choisit pas son tempérament, etc. !

Tu me demandes où en est Carthage… au e XI chapitre. Je l’aurai fini avant la fin de mars, il m’en restera encore quatre. J’espère avoir tout terminé l’hiver prochain.

Tu me verras dans trois semaines environ. Je crois que, sanitairement parlant, j’ai besoin de prendre l’air et de sortir. Voilà bientôt trois mois que je mène une vie extra-farouche.

La littérature vient de faire de grandes pertes, E. Guinot, Scribe. Celui-là, au moins, avait plus d’esprit que Feuillet et tout autant de style.

As-tu suffisamment rugi de tout le tapage inepte que l’on a fait autour des deux discours académiques.

Je continue à m’indigner contre le cygne de Cambrai. J’annote le Télémaque ; et dire que ça passe encore pour bien écrit ! Est-ce bête, est-ce bête et faux à tous les points de vue ? J’entremêle cette lecture avec celle de L’Énéide, que j’admire comme un vieux professeur de rhétorique. Quel monde que celui-là ! et comme cet art antique fait du bien !

À propos de roman, M. de Calonne a dû recevoir un livre envoyé par une de mes amies. C’est intitulé Louise Meunier, par Émile Bosquet. Si tu peux en faire dire du bien, tu feras une bonne action, car ce petit ouvrage contient des choses excellentes, des observations prises à la source, ce qui est rare. Il va sans dire que tu demanderas ce service en ton nom et non au mien. La Revue contemporaine, m’ayant éreinté, doit rester mon ennemie, et je n’en réclamerai ja-mais une ligne ni un salut, bien que tu sois devenu quasi-ment son gendre.

– 210 –

Je te blâme de changer quelque chose à ta pièce par cette considération que Mirès est f… à bas ; tant pis pour lui. Cela est beau et chevaleresque de la part de M. Feydeau. Mais si le passage est beau en soi, il fait une bêtise (ledit Feydeau). Reste à savoir si tu n’as pas eu tort de faire une al-lusion. Il faut toujours monter ses personnages à la hauteur d’un type, peindre ce qui ne passe pas, tâcher d’écrire pour l’éternité.

Adieu vieux, je t’embrasse.

Ma nièce m’a écrit une description de ta femme. Elle a été éblouie de sa beauté.

 

À AMÉLIE BOSQUET

[Croisset,] jeudi soir [28 février ? 1861].

Voulez-vous donner mes livres à votre portier, samedi (après-demain) ? Je les enverrai chercher vers 4 ou 5 heures.

Envoyez promener Hetzel carrément. Vous êtes dans votre droit.

Je travaille comme un misérable. Je ne sais pas quand j’irai vous voir. – Je vous préviendrai la veille.

Tout à vous.

 

Non ! vous n’avez aucun goût plastique. Songer, ô Apol-lon, que vous trouvez beaux MM. XXX et X !

 

– 211 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] mercredi soir [6 mars 1861].

Ma chère petite Caro,

Tu peux dire à ta bonne-maman que j’espère la voir à la fin de la semaine prochaine. Je lui écrirai encore dimanche comme d’habitude et vous saurez mardi le jour positif de mon arrivée. – Je resterai deux jours chez Bouilhet. Narcisse arrivera avant moi.

J’ai demain à dîner Juliette et son mari avec leurs père et mère.

Je suis indigné contre ton cousin Bonenfant, qui vous li-sait du Scribe et du Casimir Delavigne. Voilà de belles lec-tures ! et un joli style ! Sérieusement, j’ai envie de lui écrire une lettre d’injures.

Tu me dis que tu oublies ton histoire. Mais je vous avais recommandé, jeune fille, de repasser vos cahiers. Il me semble que tu te lâches un peu. Au fait, M. Scribe est plus amusant. Très bien ! Ah ! c’est une jolie conduite.

Malgré les gros yeux, que je te fais, j’ai bien envie de t’embrasser, mon pauvre Carolo. Je suis sûr que je vais te trouver grandie.

Comment va le clou de ta bonne-maman ? Il me tarde d’être à demain matin pour avoir des nouvelles de votre voyage.

Quant à moi, je jouis dans ce moment-ci d’un rhuma-tisme dans l’épaule qui n’est pas mince. Ça me gêne même pour écrire.

 

– 212 –

Adieu, mon pauvre loulou. Je te bécotte sur tes bonnes joues.

Ton vieux ganachon d’oncle.

 

Soigne bien ta bonne-maman, tâche d’être l’ange du foyer.

 

MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

À GUSTAVE FLAUBERT

Angers, 15 mars 1861.

Cher Monsieur,

J’ai bien pensé à vous depuis mon retour à la ville. Vous devez être à Paris en ce moment, et Salammbô va paraître, nous l’attendons avec impatience. Pour moi, je suis toujours dans le même état d’angoisses et de douloureuses incerti-tudes. Je voudrais pouvoir me confesser, cela m’est impos-sible. En effet, le spectacle du monde est plein d’intérêt, mais je crains qu’il ne résulte de tout ce bruit aucune solu-tion. Un malheur réel me désole, sans m’arracher à mes pré-occupations habituelles. Je vous ai dit que j’avais toute une famille avec moi, le père, la mère, qui étaient chez nous du temps de ma mère, une jeune fille, ma fidèle compagne, puis un frère, mon filleul qui a été élevé chez moi, qui fut proscrit en 52, que je parvins à faire rentrer en France, qui s’est ma-rié il y a trois ans malgré nous, et qui a 36 ans. Je fais vivre ce ménage, un enfant dont ma pauvre Agathe était marraine est mort peu après elle, un autre est né, une fille qui a 20 mois et dont je suis marraine. Le père, mon filleul Édouard, a

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