Correspondance - Tome III

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 18/29

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Correspondance - Tome III

À Maurice Schlésinger ................................................. 97

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 29 parties.

Ah ! c’est joli ! et j’ai à te dire que je te trouve un drôle de pistolet. Caouaga Douplâne mouch taïeb !

Comment ! tu ne m’écris pas que tu es revenu.

Je t’ai expédié une dépêche télégraphique au Caire. – Et de plus une très longue lettre. Redemande-la.

Il me semble que je mérite la relation de ton voyage.

Adieu. Je t’embrasse.

Ton vieux

 

Blamont est bien gentil, et je compte toujours sur lui.

 

À GEORGE SAND

[Croisset,] nuit de lundi [12 novembre 1866].

Vous êtes triste, pauvre Amie, et chère Maître. – C’est à vous que j’ai pensé en apprenant la mort de Duveyrier. Puisque vous l’aimiez, je vous plains. Cette perte-là s’ajoute aux autres. – Comme nous en avons dans le cœur, de ces morts ! Chacun de nous porte en soi sa nécropole.

Je suis tout dévissé depuis votre départ ; il me semble que je ne vous ai pas vue depuis dix ans ! Mon unique sujet [de] conversation avec ma mère est de parler de vous. Tout le monde ici vous chérit.

 

– 795 –

Sous quelle constellation êtes-vous donc née pour réunir dans votre personne des qualités si diverses, si nombreuses, et si rares !

Je ne sais pas quelle espèce de sentiment je vous porte. Mais j’éprouve pour vous une tendresse particulière et que je n’ai ressentie pour personne jusqu’à présent. Nous nous en-tendions bien, n’est-ce pas ? C’était gentil.

C’était même si bon que je désire n’en pas faire jouir les autres. Si vous vous servez de Croisset dans quelque livre, déguisez-le, pour qu’on ne le reconnaisse pas. Ça m’obligera. – Le souvenir de votre présence ici est pour nous deux, pour moi. Tel est mon égoïsme.

Je vous ai surtout regrettée hier soir, à 10 heures. Il y a eu un incendie, chez mon marchand de bois. Le ciel était rose et la Seine couleur de sirop de groseille. J’ai travaillé aux pompes pendant trois heures, et je suis rentré aussi af-faibli que le Turc de la girafe.

Qu’ont dit de votre pièce Chilly et Duquesnel ? Quand la jouera-t-on ? Qu’allez-vous faire, maintenant ? Vos scènes de la Révolution, sans doute ? etc., etc.

Un journal de Rouen (Le Nouvelliste) a relaté votre visite dans Rouen, si bien que samedi, après vous avoir quittée, j’ai rencontré plusieurs bourgeois indignés contre moi, parce que je ne vous avais pas exhibée. Le plus beau mot m’a été dit par un ancien magistrat : « Ah ! si nous avions su qu’elle était là… nous lui aurions… nous lui aurions » – un temps de cinq minutes, il cherchait le mot – « nous lui aurions… sou-ri. » C’eût été bien peu, n’est-ce pas ?

À propos de magistrat, il faudrait m’envoyer une indica-tion plus détaillée pour l’affaire Despruneaux. Quelle est son

– 796 – affaire ? quand passe-t-elle ? est-ce en appel, ou en 1re instance ? Je ferai tout ce que je pourrai, soyez sans crainte.

Vous aimer « plus » m’est difficile. Mais je vous em-brasse bien tendrement. Votre lettre de ce matin, si mélan-colique, a été au fond. Nous nous sommes séparés au mo-ment où il allait nous venir sur les lèvres bien des choses ? Toutes les portes, entre nous deux, ne sont pas encore ou-vertes. Vous m’inspirez un grand respect et je n’ose pas vous faire de questions. Adieu, je baise votre belle et bonne mine et suis vôtre.

 

À EDMA ROGER DES GENETTES

[Croisset,] mardi soir [13 novembre 1866].

J’ai une telle courbature, pour m’être, dans la nuit d’hier, SIGNALÉ à un incendie, que j’ai à peine la force de te-nir une plume. Au reste je ne regrette pas ma peine : j’ai été payé par la vue de la bêtise bourgeoise et administrative dans tout son lustre. Pour « maintenir l’ordre », on a appelé des soldats qui croisaient la baïonnette contre les travail-leurs, et des cavaliers qui obstruaient toutes les ruelles du village. On n’imagine pas l’élément de trouble que jette par-tout le Pouvoir. Je suis rentré chez moi bassement démo-crate.

Mon illustre amie m’a quitté samedi soir. On n’est pas meilleure femme, plus bon enfant, et moins bas-bleu. Elle travaillait toute la journée, et le soir nous bavardions comme des pies jusqu’à des trois heures du matin. Quoiqu’elle soit un peu trop bienveillante et bénisseuse, elle a des aperçus de

 

– 797 – très fin bon sens, pourvu qu’elle n’enfourche pas son dada socialiste. Très réservée en ce qui la concerne, elle parle vo-lontiers des hommes de 48, et appuie particulièrement sur leur bonne volonté plus que sur leur intelligence.

Je lui ai fait voir les monuments, ma mère la trouve déli-cieuse et maintenant je vais piocher ferme car toute distrac-tion me dérange.

Quelle sotte vie que la mienne, et je n’en veux pas d’autre !

Votre dernière lettre était triste : pourquoi ? J’en de-mande une très longue.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Paris,] nuit de mardi à mercredi [13-14 novembre 1866].

Je n’ai pas encore lu ma pièce. J’ai encore quelque chose à refaire, rien ne presse. Celle de Bouilhet va admira-blement bien, et on m’a dit que celle de mon petit ami Cadol viendrait ensuite. Or, pour rien au monde je ne veux passer sur le corps de cet enfant. Cela me remet assez loin et ne me contrarie ni ne me nuit en rien. Quel style ! heureusement je n’écris pas pour Buloz. J’ai vu votre ami, hier soir, au foyer de l’Odéon. Je lui ai serré les mains. Il avait l’air heureux. Et puis j’ai causé avec Duquesnel, de la féerie. Il a grande envie de la connaître. Vous n’avez qu’à vous montrer quand vous voudrez vous en occuper. Vous serez reçus à bras ouverts.

Mario Proth me donnera demain ou après-demain les renseignements exacts sur la transformation du journal. Demain je sors, et j’achète les souliers de votre chère ma-

– 798 – man. La semaine prochaine je vas à Palaiseau et je cherche mon livre sur la faïence. Si j’oublie quelque chose, rappelez-le-moi.

J’ai été malade deux jours. Je suis guérie. Votre lettre m’apporte du bien au cœur. Je répondrai à toutes les ques-tions, tout bonnement comme vous avez répondu aux miennes. On est heureux, n’est-ce pas, de pouvoir dire toute sa vie ? C’est bien moins compliqué que ne le croient les bourgeois, et les mystères que l’on peut révéler à l’ami sont toujours le contraire de ce que supposent les indifférents.

J’ai été très heureuse pendant ces huit jours auprès de vous. Aucun souci, un bon nid, un beau paysage, des cœurs affectueux, et votre belle et franche figure qui a quelque chose de paternel. L’âge n’y fait rien, on sent en vous une protection de bonté infinie, et un soir que vous avez appelé votre mère ma fille, il m’est venu deux larmes dans les yeux. Il m’en a coûté de m’en aller, mais je vous empêchais de travailler. Et puis, et puis – une maladie de ma vieillesse, c’est de ne pas pouvoir tenir en place. J’ai peur de m’attacher trop et de lasser. Les vieux doivent être d’une discrétion extrême. De loin je peux vous dire combien je vous aime sans craindre de rabâcher. Vous êtes un des rares restés impressionnables, sincères, amoureux de l’art, pas corrompus par l’ambition, pas grisés par le succès. Enfin vous aurez toujours 25 ans par toutes sortes d’idées qui ont vieilli à ce que prétendent les séniles jeunes gens de ce temps-ci. Chez eux je crois bien que c’est une pose, mais elle est bête. Si c’est une impuissance c’est encore pis. Ils sont hommes de lettres et pas hommes.

Bon courage au roman. Il est exquis, mais c’est drôle, il y a tout un côté de vous qui ne se révèle ni ne se trahit dans

 

– 799 – ce que vous faites, quelque chose que vous ignorez proba-blement. Ça viendra plus tard, j’en suis sûre.

Je vous embrasse tendrement et la maman aussi, et la charmante nièce. Ah ! j’oubliais : j’ai vu Couture ce soir ; il m’a dit que pour vous être agréable, il ferait son portrait au crayon, comme le mien, pour le prix que vous voudriez fixer. Vous voyez que je suis bon commissionnaire, employez-moi.

 

À GEORGE SAND

[Croisset,] mercredi (nuit de) [14 novembre 1866].

Chère Maître,

Votre ami Despruneaux a l’air d’un très brave garçon. Mais il n’est guère pratique.

Son affaire passe demain matin à 10 heures. Et il n’est venu chez moi que tantôt, à 4 heures du soir. La liste de ses juges comporte une douzaine (?) de noms ! Comment faire les démarches nécessaires, en un si bref délai ?

S’il est condamné, faute de recommandations, c’est à lui seul qu’il devra s’en prendre !

Le seul conseiller de notre connaissance intime est, au-jourd’hui, de noce, et par conséquent inabordable. Néan-moins ma nièce ira demain matin chez lui avant l’heure de l’audience pour qu’il recommande votre protégé à ses con-frères. –

Si le jugement ne se rend que dans huit jours nous au-rons le temps de nous retourner.

 

– 800 –

Mon frère se couchant dès 9 heures du soir et passant toute sa matinée à l’hôpital ne peut, demain, s’occuper de la chose. Mais je compte sur ma nièce.

J’ai un ami qui est très lié avec le Président. Mais le temps manque, je vous le répète.

C’est bien gentil, mieux que ça, c’est bon de m’avoir en-voyé ce mot de l’autre jour sur le succès de Bouilhet. Rien n’est perdu avec moi. J’ai senti tout ce qu’il y avait de raffiné là-dedans. Les grands cœurs se dénotent par ces délica-tesses.

Adieu. Je vous aime. Et je vous baise les deux mains, les deux joues et les deux yeux.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] nuit de jeudi [15 novembre 1866].

Mon Bibi,

Tâche de me trouver à Rouen, chez un marchand de journaux, le dernier numéro de La Vie parisienne : celui de samedi dernier. Il y a dedans un article intitulé « L’Hôtel que je vous souhaite », dont j’ai besoin. Je l’ai vu l’autre jour chez Mme Heuzey.

Tu m’apporteras ça dimanche. Couture fera ton portrait, comme celui de Mme Sand et au prix « que je fixerai moi-même ».

Je baise tes deux bonnes joues.

Ton vieil oncle qui t’aime.

 

– 801 –

À JULES DUPLAN ?

[Paris, seconde quinzaine de novembre 1866 ?]

MM. Duplan et Cernuschi sont dans la belle loge que vous m’avez donnée hier. J’en ai oublié le numéro. Faites-les entrer, je vous prie.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Paris, 16 novembre 1866.]

Merci, cher Ami de mon cœur, pour tout l’ennui que je vous donne avec mon berrichon Despruneaux. Ce sont des amis du vieux pays, toute une adorable famille de braves gens, les pères, les enfants, les femmes, les neveux, tous de l’intimité de Nohant. Il aura été ému en vous voyant, il s’en faisait une joie, tout intérêt personnel à part. Et moi qui ne suis pas pratique, j’ai oublié de vous dire que le jugement ne serait rendu que dans 15 jours, que par conséquent toute démarche d’ici à 15 jours serait extrêmement utile. S’il gagne son procès relatif aux constructions d’Yport, il se fixe-ra là et je réaliserai le projet depuis longtemps formé, d’aller tous les ans chez lui. Il a une délicieuse femme et tout ça m’aime de longue date. Vous êtes donc menacé de me voir souvent gratter à votre porte en passant, vous donner un baiser au front, vous crier bon courage à la pioche, et filer.

J’attends toujours nos renseignements sur le journal. Il paraît que c’est un peu difficile à préciser pour 42. J’ai de-mandé la plus scrupuleuse exactitude.

Je suis en train de promener depuis deux jours mon Cascaret, le petit ingénieur dont je vous ai parlé. Il est deve-

 

– 802 – nu très joli, les dames le lorgnent, et il ne tiendrait qu’à lui de passer nègre giraffier. Mais il aime ! il est fiancé, il a quatre ans à attendre, à travailler pour se faire une position, et il a fait un vœu. Vous lui diriez qu’il est bête, moi je lui prêche au contraire ma morale de vieux troubadour. Morale à part, je ne crois pas que les enfants de ce temps-ci soient de force à mener de front les sciences et la chope, les cocottes et les fiançailles. La preuve, c’est qu’il ne sort plus rien de la jeune bohème.

Bonsoir ami, bon travail et bon somme. Marchez un peu pour l’amour de Dieu, et de moi. Dites à vos juges qui me promettaient un sourire, de sourire à mon Berrichon.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Paris,] vendredi [16 novembre 1866].

Ne faites plus de démarches. Contre toute prévision Despruneaux a gagné son procès d’appel séance tenante. Que vous ayez fait ou non, il n’en est pas moins reconnais-sant et me charge de vous remercier de tout son bon et hon-nête cœur.

Bouilhet va de mieux en mieux. Je viens de voir les di-recteurs qui sont enchantés.

Je vous aime et vous embrasse. Pensez quelquefois à votre vieux troubadour.

G. SAND.

 

– 803 –

À GEORGE SAND

[Croisset,] samedi matin [17 novembre 1866].

Eh bien le Despruneaux a gagné son procès, d’emblée ! le jugement ayant été rendu séance tenante, après les plai-doiries. Il m’annonce cette nouvelle ce matin.

Je ne doute pas que votre nom ne lui ait un peu servi ? Ma nièce Caroline s’était mise en marche dès le matin et avait séduit un conseiller. Il a dû (selon sa promesse) en par-ler à ses confrères. Ainsi c’est fini. Vous serez normande, chère maître, et on vous verra tous les étés.

Ne vous tourmentez pas pour les renseignements relatifs aux journaux. Ça occupera peu de place dans mon livre. Et j’ai le temps d’attendre.

Mais quand vous n’aurez rien à faire, jetez-moi sur un papier quelconque ce que vous vous rappelez de 48. – Puis vous me développerez cela en causant. Je ne vous demande pas de la copie, bien entendu, mais de recueillir un peu vos souvenirs personnels.

Connaissez-vous une actrice de l’Odéon qui a joué Mac-duff dans Macbeth : Duguéret ? Elle voudrait bien avoir dans Mont-Revêche le rôle de Nathalie. Elle vous sera recomman-dée par Girardin, Dumas et moi. Je l’ai vue hier dans Faus-tine, où elle a montré du chien. Vous êtes donc prévenue. À vous de prendre vos mesures. Mon opinion est qu’elle a de l’intelligence et qu’on en peut tirer parti.

Si votre petit ingénieur a fait un vœu, et que ce vœu-là ne lui coûte pas, il a raison de le tenir. Sinon, c’est une pure niaiserie, entre nous. Où la Liberté existera-t-elle, si ce n’est dans la Passion ?

 

– 804 –

Le catholicisme qui n’a songé qu’à empêcher la gau-driole, c’est-à-dire à restreindre la nature, nous a trop habi-tués à faire cas de la chasteté. Nous donnons à ces choses-là une importance grotesque ! Il ne faut plus être ni spiritua-liste, ni matérialiste, mais naturaliste. Isis me paraît au-dessus de la Vierge, comme de Vénus.

Eh bien, non. De mon temps, nous ne faisions pas de vœux pareils. Et on était amoureux ! et crânement ! Mais tout s’associait dans un large éclectisme. – Et si l’on s’écartait des dames, comme je l’ai fait absolument pendant deux ans (de 21 à 23), c’était par Orgueil, par défi envers soi-même, comme tour de force ; après quoi, on se livrait aux excès contraires. Enfin, nous étions des romantiques, rouges, d’un ridicule accompli, mais d’une efflorescence complète.

Le peu de bon qui me reste vient de ce temps-là !

Adieu ma chère maître. Je vous aime tendrement et vous embrasse de même.

***

Savez-vous que vous me gâtez avec toutes les douceurs que vous m’envoyez dans vos chères lettres !

 

À JULES DUPLAN

Croisset, samedi [17 novembre 1866].

La dépêche que je t’ai envoyée au Caire était pour te dire la réussite de Monseigneur. J’avais pensé qu’il te serait très agréable d’avoir un écho de l’Odéon au pied des Pyra-

 

– 805 – mides. – La fraîcheur de la nouvelle en aurait augmenté le plaisir. Voilà.

Bouilhet est à l’hôtel Corneille, ou plutôt y sera lundi (car il doit être à Mantes depuis hier).

M. et Mme Cornu ont été inscrits pour des places et effa-cés plusieurs fois, par leur faute. Le billet de M. Cornu m’a même donné du tracas le jour de la première ; il a fallu ex-pédier 2 télégrammes pour savoir s’il s’en servirait ? Ré-ponse : non ! Depuis ce temps-là pas de nouvelles.

J’ai fait rechercher par un avocat dans la Gazette des tri-bunaux l’affaire Belmontet-Saulcy, que tu m’avais indiquée comme exemple pouvant me servir. Mais dis-moi l’époque de ce procès, année et mois ; les recherches ont été infruc-tueuses.

Et puis je te ferai observer que les lois qui régissaient les sociétés en 1847 ont été modifiées depuis l’Empire ? Dans le cas où ça ne pourra aller, trouve-moi une affaire analogue. Je voudrais qu’Arnoux ne fût qu’un demi-coquin et encore plus un étourdi.

***

Quant à l’affaire Decazeville (une grande entreprise où il aura des mémoires à écrire), j’en vois le jugement dans la Gazette des tribunaux du 28 juillet 1866, il n’y a rien de plus dans tous les numéros de juin et de juillet ? Je n’ai lu qu’une fois ce jugement, ça m’a paru duriuscule à comprendre et surtout à développer. Où trouver plus de détails ?

J’attends toujours le résultat de l’affaire Lévy, impa-tiemment comme tu penses, pour n’avoir plus à vous en em-bêter et à y songer.

– 806 –

Ton géant travaille roide. Il s’est couché ce matin à 4 heures.

La Conjuration d’Ambroise sera jouée vendredi devant l’Ange. Après la représentation, le Souverain dira certaine-ment à l’auteur : « Avec des vers pareils vous devez avoir un… !!! »

Adieu, je bécote ta chère binette.

 

À AMÉDÉE POMMIER

[Croisset, 20 novembre 1866.]

Mon cher Confrère,

S’il fallait vous dire tout ce qui m’a charmé dans votre volume, relever les excellents vers qui s’y trouvent, citer les bonnes strophes, les choses exquises, les raretés de style, vous écrire enfin ce que j’en pense, je ferais un livre aussi gros que le vôtre. Et d’une lecture agréable. Quelle poussée, quelle verve ! Quel maître que celui qui a trouvé par exemple le paragraphe 181.

 

Puis la danseuse funambule

 

et le reste n’est pas moins bon.

Je suis accoutumé depuis longtemps à vos tours de force. Mais celui-là me semble dépasser les autres. On dirait du Rabelais versifié par Saint-Amant !

 

– 807 –

Je vous remercie bien d’avoir songé à moi et vous serre la main très cordialement, en vous assurant que je suis plus que jamais

votre

Croisset, près Rouen, mardi soir.

 

À HIPPOLYTE TAINE

Croisset, mardi soir [20 ? novembre 1866].

Laissez dire les imbéciles, cher Ami. – Votre style n’est ni « fatigant » ni « inintelligible ». Quand on a fait les mor-ceaux dont votre dernier volume est plein, on est maître en l’art d’exprimer sa pensée par des mots.

Seulement, le genre voyage est par soi-même une chose presque impossible. Pour que le volume n’eût aucune répéti-tion, il aurait fallu vous abstenir de dire ce que vous aviez vu. Il n’en est pas de même dans un voyage de découvertes, où l’auteur intéresse par sa propre personne. – Mais, dans le cas présent, le bon lecteur peut trouver qu’il y a trop d’idées relativement aux choses – ou trop de choses par rapport aux idées. Moi, tout le premier, je regrette qu’il n’y ait pas plus de paysages pour contrebalancer – comme effet – votre abondance de peintures. Enfin j’ai là-dessus (sur les voyages) des idées très arrêtées, pour en avoir écrit un moi-même. Nous en recauserons. Maintenant, je réponds à vos questions.

1° Oui toujours. L’image intéressée [?] est pour moi aussi vraie que la réalité objective des choses, – et ce que la réalité m’a fourni, au bout de très peu de temps ne se distingue plus

– 808 – pour moi des embellissements ou modifications que je lui ai donnés.

2° Les personnages imaginaires m’affolent, me poursui-vent, – ou plutôt c’est moi qui suis dans leur peau. Quand j’écrivais l’empoisonnement de Mme Bovary j’avais si bien le goût d’arsenic dans la bouche, j’étais si bien empoisonné moi-même que je me suis donné deux indigestions coup sur coup, – deux indigestions réelles car j’ai vomi tout mon dî-ner.

Il y a bien des détails que je n’écris pas. Ainsi, pour moi, M. Homais est légèrement marqué de petite vérole. – Dans le passage que j’écris immédiatement je vois tout un mobilier (y compris des taches sur des meubles) dont il ne sera pas dit un mot.

La troisième question est plus difficile à résoudre. Je crois que généralement (et quoi qu’on en dise) le souvenir idéalise, c’est-à-dire choisit ? Mais peut-être l’œil idéalise-t-il aussi ? observez notre étonnement devant une épreuve pho-tographique. Ce n’est jamais ça qu’on a vu.

L’intuition artistique ressemble en effet aux hallucina-tions hypnagogiques – par son caractère de fugacité –, ça vous passe devant les yeux, – c’est alors qu’il faut se jeter dessus, avidement.

Mais souvent aussi l’image artistique se fait lentement – pièce à pièce – comme les diverses parties d’un décor que l’on pose.

Du reste n’assimilez pas la vision intérieure de l’artiste à celle de l’homme vraiment halluciné. Je connais parfaite-ment les deux états ; il y a un abîme entre eux. – Dans l’hallucination proprement dite, il y a toujours terreur, on

– 809 – sent que votre personnalité vous échappe, on croit qu’on va mourir. Dans la vision poétique, au contraire, il y a joie. C’est quelque chose qui entre en vous. – Il n’en est pas moins vrai qu’on ne sait plus où l’on est ?

Voilà tout ce que je trouve à vous dire à la hâte. Si vous ne jugez pas mes réponses satisfaisantes, dites-le-moi. – Je tâcherai de mieux m’expliquer.

Adieu. Je vous serre les mains très fort.

 

À JULES DUPLAN

[Croisset,] jeudi [22 novembre 1866].

Cher Vieux,

Ton frère me paraît trop coulant. Lévy me propose de lui signer des billets, or c’est ce que je ne veux pas. – Je la connais celle-là ! il jurera sa parole d’honneur que les billets resteront chez lui, et quinze jours après, mon neveu Com-manville me dira : « Ah ! Dites donc ! J’ai vu votre signa-ture. » Non, non !

Fais donc comprendre à Blamont que je ne peux pas ac-cepter des conditions pareilles, qui ne tarderaient pas à être connues et qui me ruineraient dans l’opinion publique. Je connais la partie. Je t’assure que ça me déconsidérerait parmi mes confrères, et me nuirait pour l’avenir.

Je n’ai pas besoin de Lévy, pour amener, de la part de ma mère, des scènes de désespoir. – Si je m’adressais à mon frère, j’aurais cet argent tout de suite. Mais c’est précisément ce que je ne veux pas. Je tiens à ce que ma famille en ignore.

 

– 810 –

Enfin, vieux, je suis depuis ce matin résigné à rester à Croisset indéfiniment jusqu’à ce que mes minces revenus aient payé mes dettes, plutôt que d’en passer par là !

Voilà ce que c’est que de travailler consciencieusement ! Digne récompense de la Vertu, mon bon ! Les jours où la be-sogne ne marche pas et où l’on doute de son livre, c’est dur !

Mai j’ai de la mémoire et je te réponds que Lévy se re-pentira.

Tout cela ne serait pas advenu si le notaire Fovard, chargé, depuis deux ans, de nous vendre la ferme de Cour-tavant, s’en était un peu occupé ! Ah ! les Bourgeois !

Ton frère, j’en suis sûr, va me traiter de crétin et de fol. – Mais que je suis dans le vrai ; il est d’ailleurs, lui, trop fa-cile. Pourquoi, nom d’un nom, m’a-t-il poussé, dans le traité de Salammbô, à m’engager pour mon prochain roman ! En-fin, merde après tout ! Seulement calme-le et tâche qu’il me découvre mieux.

Adieu, je t’embrasse.

Ton vieux.

 

P.-S. – Qu’il envoie faire foutre Lévy, carrément. De l’humilité envers le vil incirconcis ? Jamais !

 

– 811 –

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

Palaiseau, 22 novembre [18]66.

Il me semble que ça me portera bonheur de dire bonsoir à mon cher camarade avant de me mettre à l’ouvrage.

Me voilà toute seule dans ma maisonnette. Le jardinier et son ménage logent dans le pavillon du jardin, et nous sommes la dernière maison au bas du village, tout isolés dans la campagne, qui est une oasis ravissante. Des prés, des bois, des pommiers comme en Normandie ; pas de grand fleuve avec ses cris de vapeur et sa chaîne infernale ; un ruisselet qui passe muet sous les saules ; un silence… ah ! mais il me semble qu’on est au fond de la forêt vierge : rien ne parle que le petit jet de la source qui empile sans relâche des diamants au clair de la lune. Les mouches endormies dans les coins de la chambre se réveillent à la chaleur de mon feu. Elles s’étaient mises là pour mourir, elles arrivent auprès de la lampe, elles sont prises d’une gaîté folle, elles bourdonnent, elles sautent, elles rient, elles ont même des velléités d’amour ; mais c’est l’heure de mourir, et, paf ! au milieu de la danse, elles tombent raides. C’est fini, adieu le bal !

Je suis triste ici tout de même. Cette solitude absolue, qui a toujours été pour moi vacance et récréation, est parta-gée maintenant par un mort qui a fini là, comme une lampe qui s’éteint, et qui est toujours là. Je ne le tiens pas pour malheureux, dans la région qu’il habite ; mais cette image qu’il a laissée autour de moi, qui n’est plus qu’un reflet, semble se plaindre de ne pouvoir plus me parler. N’importe ! la tristesse n’est pas malsaine : elle nous empêche de nous dessécher.

 

– 812 –

Et vous, mon ami, que fais-tu à cette heure ? La pioche aussi, seul aussi ; car la maman doit être à Rouen. Ça doit être beau aussi, la nuit, là-bas. Y penses-tu quelquefois au « vieux troubadour de pendule d’auberge, qui toujours chante et chantera le parfait amour » ? Eh bien, oui, quand même ! Vous n’êtes pas pour la chasteté, monseigneur, ça vous regarde. Moi, je dis « qu’elle a du bon, la rosse » !

Et sur ce, je vous embrasse de tout mon cœur et je vais faire parler, si je peux, des gens qui s’aiment à la vieille mode.

Vous n’êtes pas forcé de m’écrire quand tu n’es pas en train. Pas de vraie amitié sans liberté absolue.

À Paris, la semaine prochaine, et puis à Palaiseau en-core, et puis à Nohant.

J’ai vu Bouilhet au lundi. J’en suis éprise. Mais quelqu’un de nous claquera chez Magny. J’y ai eu une sueur froide, moi si solide, et j’y ai vu tout bleu.

 

À JULES DUPLAN

[Croisset, 26 ? novembre1866.]

Mais, mon cher petit, tu m’as mal compris. Je ne fais aucun reproche à ton frère. Mais bien à moi-même, à moi seul.

J’ai une dernière prière à lui faire. C’est d’être avec Lévy très insolent, voilà tout. – Qu’il l’envoie chier carrément ; et je lui en serai très reconnaissant.

 

– 813 –

(Il serait même farce de lui faire accroire que la proposi-tion n’a été faite qu’à cette seule fin de se convaincre de sa cuistrerie ?)

***

Ma lettre pour le Caire a dû partir de Rouen le 3 ou le 4 nov[embre] ? et était adressée à M. J[ules] Dupl[an], mai-son Laverrière, Caire. Le télégramme a été envoyé le 30 octobre à la même adresse.

***

Je suis brisé mon pauvre vieux. J’ai aujourd’hui travaillé sans discontinuer depuis 4 heures de l’après-midi (il en est près de trois du matin) et cela pour deux lignes qui ne sont pas faites. C’est à en devenir fou, par moments ! il serait même plus simple de crever tout de suite, cela vous épar-gnerait tous les emmerdements intérieurs et extrinsèques.

Adieu, je t’embrasse.

Ton

 

À GEORGE SAND

Croisset, mardi, 5 heures [27 novembre 1866].

Vous êtes seule et triste, là-bas, je suis de même, ici.

D’où cela vient-il, les accès d’humeur noire qui vous en-vahissent par moments ? Cela monte comme une marée, on se sent noyé, il faut fuir. Moi, je me couche sur le dos. Je ne fais rien et le flot passe.

 

– 814 –

Mon roman va très mal pour le quart d’heure. Ajoutez à cela des morts que j’ai apprises : celle de Cormenin (un ami de vingt-cinq ans), celle de Gavarni, et puis tout le reste ; en-fin ! ça se passera.

Vous ne savez pas, vous, ce que c’est que de rester toute une journée la tête dans ses deux mains à pressurer sa mal-heureuse tête pour trouver un mot. L’idée coule chez vous largement, incessamment, comme un fleuve. – Chez moi, c’est un mince filet d’eau. Il me faut de grands travaux d’art avant d’obtenir une cascade. – Ah ! je les aurai connues, les Affres du Style !

Bref, je passe ma vie à me ronger le cœur et la cervelle. Voilà le vrai fond de votre ami.

Vous lui demandez s’il pense quelquefois à « son vieux troubadour de pendule », mais, je crois bien ! Et il le re-grette ! C’était bien gentil, nos causeries nocturnes. Il y avait des moments où je me retenais pour ne pas vous bécoter comme un gros enfant. – Les oreilles ont dû vous corner hier au soir ? Je dînais [chez] mon frère, avec toute la famille. Il n’a guère été question [que] de vous et tout le monde chan-tait vos louanges. Si ce n’est moi, bien entendu, qui vous ai débinée le plus possible, chère maître bien-aimée.

J’ai relu, à propos de votre dernière lettre (et par une fi-liere d’idées toute naturelle), le chapitre du père Montaigne intitulé « Quelques vers de Virgile ». Ce qu’il dit de la chaste-té est précisément ce que je crois. C’est l’Effort qui est beau et non l’Abstinence en soi. Autrement il faudrait maudire la chair, comme les catholiques ? Dieu sait où cela mène ! Donc, au risque de rabâcher, et de paraître un Prudhomme, je répète que votre jeune homme a tort. S’il est continent a vingt ans, ce sera un ignoble paillard à cinquante. Tout se

– 815 – paye ! Les Grandes Natures, qui sont les Bonnes, sont avant tout prodigues et n’y regardent pas de si près à se dépenser. Il faut rire et pleurer, aimer, travailler, jouir et souffrir, enfin vibrer autant que possible dans toute son étendue. Voilà, je crois, le vrai humain ?

Adieu. Tâchez de vous tenir en sérénité. Vous allez re-voir bientôt votre petite-fille. Cela vous fera du bien. – Et pensez à votre vieux qui vous aime et vous envoie mille ten-dresses.

 

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

[Croisset, 27 novembre 1866.]

Comme je pense à vous, depuis que j’ai appris la mort de Gavarni ! Vous devez être tristes, mes pauvres vieux. C’est pourquoi je vous envoie une poignée de main. Voilà tout.

Et je vous embrasse.

 

Qu’est-ce que vous faites ?

Et le roman ? paraît-il ou va-t-il bientôt paraître ? etc., etc.

***

Croisset, mardi soir.

 

– 816 –

À AMÉLIE BOSQUET

[Croisset,] nuit de mercredi [28 novembre 1866].

Ma chère Amie,

Si je ne vous ai pas remerciée encore de votre Femme bien élevée, c’est que j’ai voulu la relire. – Eh bien, savez-vous mon opinion très sincère ? Ça m’a paru meilleur que la première fois. Il aurait fallu très peu pour faire de ce livre un chef-d’œuvre. Les longues scènes manquent, voilà tout. Quant aux caractères, je vous assure qu’ils sont excellents. C’est étudié et bien fait. Bref, j’ai été très content.

Faites donc une large distribution d’exemplaires. Tâchez qu’on vous lise, et on vous applaudira !

Quant à moi, j’aurais tant de choses à vous dire sur mon travail que je ne vous en dirai rien. Je ne suis pas pour le moment dans une veine heureuse. Je barbote et me ronge.

Il est d’ailleurs quatre heures du matin, je suis éreinté. – Il me reste cependant assez de forces pour vous embrasser. (Je crois même que cette idée-là m’en redonne ?)

Adieu donc. Bon courage, et bonne humeur surtout. C’est l’essentiel.

À vous.

 

Parlez-moi un peu de ce que vous faites. Nous ne vous verrons pas avant la fin de février.

 

– 817 –

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

À G. Flaubert.

Je ne sais pas pourquoi elle est

restée dans mon buvard.

G. S.

Palaiseau, 29 novembre [1866].

À Paris, la semaine prochaine.

Il ne faut être ni spiritualiste ni matérialiste, dites-vous, mais naturaliste. C’est une grosse question.

Mon Cascaret (c’est comme ça que j’appelle le petit in-génieur) la résoudra comme il l’entendra. Ce n’est pas une bête, et il passera par bien des idées et des déductions, et des émotions avant de réaliser la prédiction que vous faites. Je ne le catéchise qu’avec réserve, car il est plus fort que moi sur bien des points et ce n’est pas le spiritualisme catho-lique qui l’étouffe.

Mais la question par elle-même est très sérieuse et plane sur notre art, à nous troubadours plus ou moins penduli-fères, ou penduloïdes. Traitons-la d’une manière tout imper-sonnelle, car ce qui est bien pour l’un peut avoir son con-traire très bien pour l’autre. Demandons-nous, en faisant abstraction de nos tendances ou de nos expériences, si l’être humain peut recevoir et chercher son entier développement physique sans que l’intellect en souffre. Oui, dans une socié-té idéale et rationnelle, cela serait ainsi. Mais dans celle où nous vivons et dont il faut bien nous contenter, la jouissance et l’abus ne vont-ils pas de compagnie, et peut-on les sépa-rer, les limiter, à moins d’être un sage de première volée ? Et si l’on est un sage, adieu l’entraînement qui est le père des joies réelles.

– 818 –

La question pour nous, artistes, est de savoir si l’abstinence nous fortifie, ou si elle nous exalte trop, ce qui dégénère en faiblesse. Vous me direz : il y a temps pour tout et puissance suffisante pour toute dépense de forces. Donc, vous faites une distinction et vous posez des limites, il n’y a pas moyen de faire autrement. La nature, croyez-vous, en pose d’elle-même et nous empêche d’abuser. Ah ! mais non, elle n’est pas plus sage que nous qui sommes aussi la nature. Nos excès de travail comme nos excès de plaisir nous tuent parfaitement, et plus nous sommes de grandes natures, plus nous dépassons les bornes et reculons la limite de nos puis-sances.

Moi je n’ai pas de théories. Je passe ma vie à poser des questions et à les entendre résoudre dans un sens ou dans l’autre, sans qu’une conclusion victorieuse et sans réplique m’ait été jamais donnée. J’attends la lumière d’un nouvel état de mon intellect et de mes organes dans une autre vie, car, dans celle-ci, quiconque réfléchit embrasse jusqu’à leurs dernières conséquences les limites du pour et du contre. C’est M. Platon, je crois, qui demandait et croyait tenir le lien. Il ne l’avait pas plus que nous. Pourtant ce lien existe, puisque l’univers subsiste sans que le pour et le contre qui le constituent se détruisent réciproquement. Comment s’appellera-t-il pour la nature matérielle ? équilibre, il n’y a pas à dire. Et pour la nature pensante ? modération, chasteté relative, abstinence des abus, tout ce que vous voudrez, mais ça se traduira toujours par équilibre. Ai-je tort, mon maître ?

Pensez-y, car dans nos romans, ce que font ou ne font pas nos personnages ne repose pas sur une autre question que celle-là. Posséderont-ils, ne posséderont-ils pas l’objet de leurs ardentes convoitises ? Que ce soit amour ou gloire,

– 819 – fortune ou plaisir, dès qu’ils existent, ils aspirent à un but. Si nous avons en nous une philosophie ils marchent droit selon nous, si nous n’en avons pas, ils marchent au hasard et sont trop dominés par les événements que nous leur mettons dans les jambes. Imbus de nos propres idées, ils choquent souvent celles des autres. Dépourvus de nos idées et soumis à la fatalité, ils ne paraissent pas toujours logiques. Faut-il mettre un peu ou beaucoup de nous en eux, ne faut-il rien mettre que ce que la société met dans chacun de nous ?

Moi je suis ma vieille pente, je me mets dans la peau de mes bonshommes. On me le reproche, ça ne fait rien. Vous, je ne sais pas bien si, par procédé ou par instinct, vous sui-vez une autre route. Ce que vous faites vous réussit, voilà pourquoi je vous demande si nous différons sur la question des luttes intérieures, si l’homme-roman doit en avoir, ou s’il ne doit pas les connaître.

Vous m’étonnez toujours avec votre travail pénible. Est-ce une coquetterie ? Ça paraît si peu ! Ce que je trouve diffi-cile, moi, c’est de choisir entre les mille combinaisons de l’action scénique qui peuvent varier à l’infini, la situation nette et saisissante qui ne soit pas brutale ou forcée. Quant au style, j’en fais meilleur marché que vous.

Le vent joue de ma vieille harpe comme il lui plaît d’en jouer. Il a ses hauts et ses bas, ses grosses notes et ses défail-lances, au fond ça m’est égal pourvu que l’émotion vienne, mais je ne peux rien trouver en moi. C’est l’autre qui chante à son gré, mal ou bien, et quand j’essaie de penser à ça, je m’en effraie et me dis que je ne suis rien, rien du tout.

Mais une grande sagesse nous sauve. Nous savons nous dire : Eh bien, quand nous ne serions absolument que des instruments, c’est encore un joli état et une sensation à nulle

– 820 – autre pareille que de se sentir vibrer. Laissez donc le vent courir un peu dans vos cordes. Moi je crois que vous prenez plus de peine qu’il ne faut, et que vous devriez laisser faire l’autre plus souvent. Ça irait tout de même et sans fatigue. L’instrument pourrait résonner faible à de certains moments, mais le souffle, en se prolongeant, trouverait sa force. Vous feriez après coup, ce que je ne fais pas, ce que je devrais faire, vous remonteriez le ton du tableau tout entier et vous sacrifieriez ce qui est trop également dans la lumière.

Vale et me ama.

G. SAND.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

Palaiseau, 30 novembre [1866].

Il y aurait bien à dire sur tout ça, mon camarade. Mon Cascaret – j’appelle ainsi le fiancé en question – se garde pour sa fiancée. Elle lui a dit : « Attendons que vous ayez ré-alisé certaines questions de travail », et il travaille. Elle lui a dit : « Gardons nos puretés l’une pour l’autre », et il se garde. Ce n’est pas le spiritualisme catholique qui l’étouffe, mais il se fait un grand idéal de l’amour, et pourquoi lui conseille-rait-on d’aller le perdre quand il met sa conscience et son mérite à le garder ?

Il y a un équilibre que la nature, notre souveraine, met elle-même dans nos instincts et elle pose vite la limite de nos appétits. Les grandes natures ne sont pas les plus ro-bustes. Nous ne sommes pas développés dans tous les sens par une éducation bien logique. On nous comprime de toutes façons et nous poussons nos racines et nos branches

– 821 – où et comme nous pouvons. Aussi les grands artistes sont-ils souvent infirmes et plusieurs ont été impuissants. Quelques-uns trop puissants par le désir se sont épuisés vite. En géné-ral, je crois que nous avons des joies et des peines trop in-tenses, nous qui travaillons du cerveau. Le paysan, qui fait nuit et jour une rude besogne avec la terre et avec sa femme, n’est pas une nature puissante. Son cerveau est des plus faibles. Se développer dans tous les sens, vous dites ? Pas à la fois, ni sans repos, allez ! Ceux qui s’en vantent blaguent un peu, ou s’ils mènent tout à la fois, tout est manqué. Si l’amour est pour eux un petit pot-au-feu et l’art un petit gagne-pain, à la bonne heure ; mais, s’ils ont le plaisir im-mense, touchant à l’infini, et le travail ardent, touchant à l’enthousiasme, ils ne les alternent pas comme la veille et le sommeil. Moi je ne crois pas à ces don Juan qui sont en même temps des Byron. Don Juan ne faisait pas de poèmes et Byron faisait, dit-on, bien mal l’amour. Il a dû avoir quel-quefois – on peut compter ces émotions-là dans la vie – l’extase complète par le cœur, l’esprit et les sens ; il en a connu assez pour être un des poètes de l’amour. Il n’en faut pas davantage aux instruments de notre vibration. Le vent continuel des petits appétits les briserait. Essayez de faire quelque jour un roman dont l’artiste (le vrai) sera le héros, vous verrez quelle sève énorme, mais délicate et contenue, comme il verra toute chose d’un œil attentif, curieux et tran-quille, et comme ses entraînements vers les choses qu’il examine et pénètre seront rares et sérieux. Vous verrez aussi comme il se craint lui-même, comme il sait qu’il ne peut se livrer sans s’anéantir, et comme une profonde pudeur des trésors de son âme l’empêche de les répandre et de les gas-piller. L’artiste est un si beau type à faire, que je n’ai jamais osé le faire réellement. Je ne me sentais pas digne de tou-cher à cette figure trop belle et trop compliquée. C’est viser

 

– 822 – trop haut pour une simple femme. Mais ça pourra bien vous tenter quelque jour, et ça en vaudra la peine. Où est le mo-dèle ? Je ne sais pas. Je n’en ai pas connu à fond qui n’eût quelque tache au soleil, je veux dire quelque côté par où cet artiste touchait à l’épicier. Vous n’avez peut-être pas cette tache, vous devriez vous peindre. Moi je l’ai. J’aime les clas-sifications, je touche au pédagogue. J’aime à coudre et à tor-cher les enfants, je touche à la servante. J’ai des distractions et je touche à l’idiot. Et puis enfin, je n’aimerais pas la per-fection. Je la sens et ne saurais la manifester. Mais on pour-rait bien lui donner des défauts dans sa nature : quels ? Nous chercherons ça quelque jour. Ça n’est pas dans votre sujet actuel et je ne dois pas vous en distraire. Ayez donc moins de cruauté envers vous, mais allez de l’avant, et quand le souffle aura tout produit, vous remonterez le ton général et sacrifierez ce qui ne doit pas venir au premier plan. Est-ce que ça ne se peut pas ? Il me semble que si. Ce que vous faites paraît si facile, si abondant, c’est un trop-plein perpé-tuel. Je ne comprends rien à votre angoisse.

Bonsoir cher frère. Mes tendresses à tous les vôtres. Je suis revenue à ma solitude de Palaiseau. Je l’aime. Je m’en retourne à Paris lundi.

Je vous embrasse bien fort. Travaillez bien.

G. SAND.

 

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset,] nuit de dimanche [novembre 1866 ?].

Il y a dans Béranger, notre grand poète national (celui que Gustave Planche comparait à Horace), une chanson à

– 823 – cette fin de féliciter le père d’une petite fille nouvellement née. Je suis, ce soir, trop fatigué pour te la retranscrire de son volume. Mais cherche-la et chante-toi-la, de ma part.

Tu as été bien aimable de m’apprendre cette nouvelle. Puisque l’événement vous fait plaisir, il m’en fait.

Ah ! mon pauvre vieux, quand Mlle Feydeau sera en âge de m’inspirer des sentiments déshonnêtes, je ne serai plus en état de les lui prouver.

 

À HIPPOLYTE TAINE

Croisset, 1er décembre [1866].

Mon cher Ami,

Voici ce que j’éprouvais, quand j’ai eu des hallucina-tions :

1° D’abord une angoisse indéterminée, un malaise vague, un sentiment d’attente avec douleur, comme il arrive avant l’inspiration poétique, où l’on sent « qu’il va venir quelque chose » (état qui ne peut se comparer qu’à celui d’un fouteur sentant le sperme qui monte et la décharge qui s’apprête. Me fais-je comprendre ?).

2° Puis, tout à coup, comme la foudre, envahissement ou plutôt irruption instantanée de la mémoire car l’hallucination proprement dite n’est pas autre chose, – pour moi, du moins. C’est une maladie de la mémoire, un relâ-chement de ce qu’elle recèle. On sent les images s’échapper de vous comme des flots de sang. Il vous semble que tout ce qu’on a dans la tête éclate à la fois comme les mille pièces d’un feu d’artifice, et on n’a pas le temps de regarder ces

– 824 – images internes qui défilent avec furie. – En d’autres circons-tances, ça commence par une seule image qui grandit, se développe et finit par couvrir la réalité objective, comme par exemple une étincelle qui voltige et devient un grand feu flambant. Dans ce dernier cas, on peut très bien penser à autre chose, en même temps ; et cela se confond presque avec ce qu’on appelle « les papillons noirs », c’est-à-dire ces ron-delles de satin que certaines personnes voient flotter dans l’air, quand le ciel est grisâtre et qu’elles ont la vue fatiguée.

Je crois que la Volonté peut beaucoup sur les hallucina-tions. J’ai essayé à m’en donner sans y réussir. – Mais très souvent, et le plus souvent je m’en suis débarrassé à force de volonté.

Dans ma première jeunesse j’en avais une singulière : je voyais toujours des squelettes, à la place des spectateurs, quand j’étais dans une salle de théâtre – ou du moins je pen-sais à cela si fortement que ça ressemblait à une hallucina-tion car la limite est quelquefois difficile à discerner.

Je connais l’histoire de Nicolaï. J’ai senti cela : voir les choses fausses, – savoir que c’est une illusion, en être con-vaincu, et cependant les percevoir avec autant de netteté que si elles étaient réelles. – Mais dans le sommeil on éprouve un état pareil, – quand on sait qu’on rêve, tout en rêvant.

C’est si bien pour moi la mémoire qui est en jeu, dans l’hallucination, que le seul moyen d’imiter quelqu’un parfai-tement (de représenter sa voix et ses gestes) ne s’obtient qu’avec une grande concentration du souvenir. Pour être un bon mime, il faut avoir une mémoire d’une netteté halluci-nante, – voir enfin les personnes, en être pénétré. Reste il est

 

– 825 – vrai la faculté instrumentiste : les muscles de la face et du la-rynx.

Vous devriez demander à des musiciens s’ils entendent absolument la musique qu’ils vont écrire, comme nous, les romanciers, nous voyons nos bonshommes !

***

Dans l’hallucination artistique, le tableau n’est pas bien limité, quelque précis qu’il soit. Ainsi je vois parfaitement un meuble, une figure, un coin de paysage. Mais cela flotte, cela est suspendu, ça se trouve je ne sais où. Ça existe seul et sans rapport avec le reste, tandis que, dans la réalité, quand je regarde un fauteuil ou un arbre, je vois en même temps les autres meubles de ma chambre, les autres arbres du jardin, ou tout au moins je perçois vaguement qu’ils existent. L’hallucination artistique ne peut porter sur un grand es-pace, se mouvoir dans un cadre très large. Alors on tombe dans la rêverie et on revient au calme. C’est même toujours comme cela que cela finit.

Vous me demandez si elle s’emboîte, pour moi, dans la réalité ambiante ? Non. – La réalité ambiante a disparu. Je ne sais plus ce qu’il y a autour de moi. J’appartiens à cette apparition exclusivement.

Au contraire, dans l’hallucination pure et simple on peut très bien voir une image fausse d’un œil, et les objets vrais de l’autre. C’est même là le supplice.

Adieu. Bonne pioche et tout à vous.

 

– 826 –

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Paris, 4 décembre 1866.]

Monsieur, le bruits que Vous fete dans la literature par vos talent distinguée, j’en ai fete aussie dans les tems de la maniere que j’ai pue dans mes moyens, j’ai débuttée en 1804 sous les hospisses de la celebre Mde Saqui et ramportée des suqsès et laissée des souvenir dans les analles de la voltige et corigrafie equilibriste dans tout les pays que j’y ai bien étée aprécié par les generaux et autres oficiers de lempire dont j’ai étée solicité jusque dans une age avancée que des femmes de prefets et de Ministre ne pouraient pas s’en fla-tée. j’ai lue vos ouvrages distinguée notament Mde Bovary que je me sens capable de vous en servir de modèle quant elle casse la chaîne de ses piés pour aller ou son cœur l’appelle. Je suis bien conserver pour mon âge avancée et que si vous avez des répugnance pour une artiste dans le malheur, je me contenterais de vos sentiments idéalles. Vous pouvez donc compter sur mon cœur ne pouvant disposée de ma personne étant marié à un homme leger qui ma mangée un Cabinet de cire dont toutes figures de personnages cele-bre : rois empereurs, ancien et moderne, et crimes celebres que si j’en avais eue votre permissions on vous aurait mis du nombre. J’ai eue ensuitte une place dans les Chemins de fer sous gare pour la tenue des Cabinets dont la jalouzie de mes rivalle me l’ont fait perdre. C’est dans ces sentiment que je vous écris que si vous dégniez écrire lhistoire de ma Malheu-reuse existence, vous seulle en seriez digne et y verriez des choses dont vous seriez digne d’appréciée. je me represante-rait à votre domicille a rouen que j’en ai eue ladresse par monsieur Bouilhet qui me connait bien maïant recherché dans son jeunne age. il vous dira que j’aie le phisique encore agreable et toujours fidelle à tous Ceus qui m’ont connu soit

 

– 827 – dans le civille ou le militaire et dans ces sentiment serait pour la vie votre afectionnée.

VICTOIRE POTELET,

ditte Marengo Lirondelle,

femme Dodin.

Rue Lanion, 47, Belleville.

 

À GEORGE SAND

[Croisset,] nuit de mercredi [5 décembre 1866].

Oh ! que c’est beau, la lettre de Marengo l’Hirondelle ! Sérieusement, je trouve cela un chef-d’œuvre ! Pas un mot qui ne soit un mot de génie. J’ai ri tout haut à plusieurs re-prises. Je vous remercie bien, cher maître, vous êtes gentille comme tout.

Vous ne me dites jamais ce que vous faites ? Le drame, où en est-il ?

Je ne suis pas du tout surpris que vous ne compreniez rien à mes angoisses littéraires ! Je n’y comprends rien moi-même. Mais elles existent pourtant, et violentes. – Je ne sais plus comment il faut s’y prendre pour écrire, et j’arrive à ex-primer la centième partie de mes idées, après des tâtonne-ments infinis. Pas primesautier, votre ami. – Non ! pas du tout ! Ainsi, voilà deux jours entiers que je tourne et retourne un paragraphe sans en venir à bout. – J’en ai envie de pleu-rer dans des moments ! Je dois vous faire pitié ? Et à moi donc !

Quant à notre sujet de discussion (à propos de votre jeune homme), ce que vous m’écrivez dans votre dernière lettre est tellement ma manière de voir que je l’ai non seu-

– 828 – lement mise en pratique, mais prêchée. Demandez à Théo. – Entendons-nous cependant. Les artistes (qui sont des prêtres) ne risquent rien d’être chastes. – Au contraire ! Mais les Bourgeois, à quoi bon ? Il faut bien que certains soient dans l’humanité. – Heureux même ceux qui n’en bougent !

Je ne crois pas (contrairement à vous) qu’il y ait rien à faire de bon avec le caractère de l’Artiste idéal. Ce serait un monstre. – L’art n’est pas fait pour peindre les exceptions. – Et puis j’éprouve une répulsion invincible à mettre sur le pa-pier quelque chose de mon cœur. – Je trouve même qu’un romancier n’a pas le droit d’exprimer son opinion sur quoi que ce soit. Est-ce que le bon Dieu l’a jamais dite, son opinion ? Voilà pourquoi j’ai pas mal de choses qui m’étouffent, que je voudrais cracher et que je ravale. À quoi bon les dire, en ef-fet ! Le premier venu est plus intéressant que M. G. Flaubert, parce qu’il est plus général, et par conséquent plus typique.

Il y a des jours néanmoins où je me sens au-dessous du crétinisme. – J’ai maintenant un bocal de poissons rouges. Et ça m’amuse. Ils me tiennent compagnie pendant que je dîne. Est-ce bête de s’intéresser à des choses si melones ! Adieu, il est tard, j’ai la tête cuite. Je vous embrasse tendre-ment et suis votre

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Paris, 7 décembre 1866.]

Ne rien mettre de son cœur dans ce qu’on écrit ? Je ne comprends pas du tout, oh mais, du tout. Moi il me semble qu’on ne peut pas y mettre autre chose. Est-ce qu’on peut séparer son esprit de son cœur, est-ce que c’est quelque

 

– 829 – chose de différent ? est-ce que la sensation même peut se limiter, est-ce que l’être peut se scinder ? Enfin ne pas se donner tout entier dans son œuvre, me paraît aussi impos-sible que de pleurer avec autre chose que ses yeux et de penser avec autre chose que son cerveau. Qu’est-ce que vous avez voulu dire ? vous répondrez quand vous aurez le temps.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

Paris, 8 décembre [18]66.

Vous me demandez ce que je fais ? Votre vieux trouba-dour est content, ce soir. Il a passé la nuit à refaire un se-cond acte qui ne venait pas bien et qui est bien venu, si bien que mes directeurs sont enchantés, et que j’ai bon espoir de réussir la fin – laquelle ne me plaît pas encore, mais il faudra en sortir. Enfin je n’ai rien à vous dire de moi qui soit bien intéressant. Quand on a une patience de bœuf et le poignet rompu à casser des pierres, bien ou mal, on n’a guère de pé-ripéties et d’émotions à raconter. Mon pauvre Manceau m’appelait le cantonnier, et rien de moins poétique que ces êtres-là.

Et vous, cher brave ami, vous avez des angoisses et des douleurs d’enfantement ? C’est beau et c’est jeune, n’en a pas qui veut ! Quand ma belle-fille met au monde de chers petits enfants, je me livre de cœur à un tel travail en la te-nant dans mes bras, que ça réagit sur la bête, et que, l’enfant arrivé, je suis plus malade qu’elle et même sérieusement. Il me semble que votre peine actuelle réagit sur moi et que j’en ai mal à ma tête. Mais hélas, je ne peux aider à aucune nais-

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