Correspondance - Tome III

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 5/29

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Correspondance - Tome III

À Maurice Schlésinger ................................................. 97

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 29 parties.

Eh bien, vos amis sont décorés : Nadaud et Énault, Énault et Nadaud ! Quel duo ! quel attelage ! En voilà qui trouvent l’art de plaire ! – et aux dames surtout.

Je ne sais pas d’autre nouvelle, car je ne vois personne et je ne lis rien – de moderne du moins – et avec tout cela je ne m’amuse guère.

Écrivez-moi un peu, afin que j’aie une petite illusion et que je me croie à vos côtés, quand nous sommes seuls.

Adieu. Ne vous ennuyez pas trop.

Songez à moi, dans vos moments perdus. Et laissez-moi vous baiser les mains bien longuement.

À vous.

 

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset, vers le 15 septembre 1861.]

Si je ne t’écris pas, mon vieux bon, n’en accuse que mon extrême lassitude. Il y a des jours où je n’ai plus la force physique de remuer une plume. Je dors dix heures la nuit et deux heures le jour. Carthage aura ma fin si cela se prolonge, et je n’en suis pas encore à la fin ! J’aurai cependant, au commencement du mois prochain, terminé mon siège ; mais

– 251 – j’en aurai encore pour tout le mois d’octobre avant d’arriver au chapitre XIV, qui sera suivi d’un petit autre. C’est long, et l’écriture y devient de plus en plus impossible. Bref, je suis comme un crapaud écrasé par un pavé ; comme un chien étripé par une voiture de m…, comme un morviau sous la botte d’un gendarme, etc. L’art militaire des Anciens m’étourdit, m’emplit ; je vomis des catapultes, j’ai des tollé-nons dans le cul et je pisse des scorpions.

Quant à tout ce qu’on en dira, veux-tu savoir le fond de ma pensée ? Pourvu qu’on ne m’en parle pas en face, c’est tout ce que je demande.

Tu n’imagines pas quel fardeau c’est à porter que toute cette masse de charogneries et d’horreurs ; j’en ai des fa-tigues réelles dans les muscles.

Tu me parais toujours jeune, toi, et furieux, puisque tu t’indignes contre la bêtise des hommes. Empêche la pluie de tomber et éclaire tes semblables ! Va ! marche, essaie !

La seule chose qui me divertisse un peu, ce sont les lu-bricités de messieurs les ecclésiastiques. As-tu vu l’histoire du frère Catulle, qui épuisait des enfants de 6 à 7 ans ?… C’est beau ! Et le langage des feuilles ? « L’école chrétienne était devenue une véritable école de débauche ! »

Caroline a écrit à Mme Feydeau une lettre pour la remer-cier de son portrait. Elle était adressée à Baden.

Tu ne me dis pas où tu es de ton Alger, ni de ta nouvelle pièce.

Adieu, vieux, je t’embrasse tendrement.

 

– 252 –

À JULES DUPLAN

[Croisset,] mercredi 25 septembre [1861].

Eh bien, mon bon cher vieux, ta sacrée boutique de merde de tonnerre de Dieu t’encule-t-elle un peu moins ? (Voilà ce qui s’appelle un début de lettre à la Sévigné.) Bref, c’est pour te dire que je pense à tes ennuis tous les jours et plusieurs fois par jour. – Et que j’aurai un poids de moins sur l’estomac quand tu m’auras dit sérieusement : « La bour-rasque est passée. » Enfin ça va-t-il mieux ? As-tu bon es-poir ? Écris-moi donc un peu de temps à autre, pour me tirer d’inquiétude, car tu sais, mon pauvre vieux, si je t’aime et si je voudrais te voir tranquille, c’est-à-dire heureux.

Tu sais bien que tu m’as promis de venir me faire une visite entre deux chapitres. Or, je te préviens que, dans un bon mois d’ici, mon e XIII sera (espérons-le) terminé. – Tu as du temps pour faire ta malle, comme tu vois.

Je finis maintenant le siège de Carthage, et je vais arri-ver à la grillade des moutards. Ô Bandole, toi qui les noyais dans l’étang, inspire-moi ! Après quoi j’aurai encore un cha-pitre, car je ne compte pas le dernier, qui aura dix pages tout au plus et ne fera qu’un tableau. – Tu vois que je n’ai pas fi-ni !

Je compte cependant être quitte du tout dans le courant de janvier. Ce qui met la publication en avril.

Je suis physiquement fatigué. J’en ai des douleurs dans les muscles. L’empoisonnement de la Bovary m’avait fait dégueuler dans mon pot de chambre. L’assaut de Carthage me procure des courbatures dans les bras. – Et c’est pour-tant ce que le métier offre de plus agréable ! – et puis l’idée de toutes les inepties que je vais faire dire sur mon livre

– 253 – m’accable d’avance. Cette perspective quand j’étais au mi-lieu m’égayait. À présent, elle m’écœure.

Je n’ai pas bougé de tout l’été, sauf deux jours que j’ai été passer chez ma nièce, où je me suis peu diverti, n’étant pas un homme champêtre. Je continue à vivre d’une façon farouche en rêvant des choses extravagantes.

Adieu vieux, je t’embrasse tendrement. Bonne chance.

Ton.

 

Amitiés et souvenirs à Gleyre, Maisiat, et Mme Cornu.

 

À JULES DE GONCOURT

Croisset, vendredi [27 septembre 1861].

Vous êtes bien gentil, mon cher Jules, de m’avoir en-voyé ces bougreries puniques. Elles doivent avoir été rap-portées par le major Humbert ? Je connaissais les poissons et le vase. Mais la 3e (les trois jambes dansant sur un tau-reau) me fait le plus grand plaisir, bien que je n’y comprenne goutte. Espérons que je trouverai le moyen de l’intercaler quelque part ?

Puisque vous vous intéressez à cet interminable travail, je vais vous en donner des nouvelles. Il me reste encore, à écrire, la fin d’un chapitre ; 2° le chapitre XIV, et 3° le ch[apitre] XV qui sera très court. Bref, j’espère en être débar-rassé dans le courant de janvier, et je vous dirai bassement que j’aspire à cette époque avec une grande violence. Je n’en peux plus ! Le siège de Carthage que je termine maintenant

– 254 – m’a achevé. Les machines de guerre me scient le dos ! Je sue du sang, je pisse de l’huile bouillante, je chie des cata-pultes et je rote des balles de frondeurs. Tel est mon état.

Et puis, je commence déjà à être las de toutes les stupi-dités qui seront dites à l’occasion de ce livre. – À moins qu’il ne tombe à plat, chose possible. Car où trouver des gens qui s’intéressent à tout cela ?

Mes intentions sont, du reste, louables. Ainsi, je suis parvenu dans le même chapitre à amener successivement une pluie de merde (sic) et une procession de pédérastes. « Je m’en tiens là ! » Serai-je trop sobre ?

À mesure que j’avance, je juge mieux l’ensemble qui me paraît trop long et plein de redites. Les mêmes effets revien-nent trop souvent. On sera harassé de tous ces troupiers fé-roces. – Et le plan est, malheureusement, fait de telle façon que des suppressions y amèneraient des obscurités trop nombreuses, etc., etc. N’importe ! j’aurai peut-être fait rêver à de grandes choses, ce qui est déjà bien gentil.

Je n’ai pas bougé de tout l’été, et je n’ai vu personne, sauf Bouilhet pendant vingt-quatre heures.

Et vous ? Où en est votre Jeune Bourgeoise ? Vous êtes-vous amusé ces vacances ? Il me semble que vous déambu-lez beaucoup ?

La Sœur Philomène a dû se vendre très bien ? à en juger par les nombreuses bourgeoises de ma connaissance qui en ont été toutes ravies. C’est là le mot.

Qu’en ont dit les Abrutis du Feuilleton ? Je sais que Saint-Victor vous a fait un très bel article. Mais je ne l’ai pas lu.

 

– 255 –

Au risque de me répéter, je déclare encore une fois à la face de Dieu et des hommes (comme M. Prudhomme), que vous avez écrit là un excellent livre.

Bien que vous souteniez dans votre correspondance in-time des hérésies, relativement aux répétitions de mots !

Vous êtes-vous gaudis, comme moi, des croix d’honneur semées sur la littérature au 15 août ? Nadaud et Énault m’apparaissent dans les fulgurations de l’étoile… Rêvons ! et quelle joie ç’a dû être pour les chemisiers !

Adieu ; je songe à vous très souvent, et vous aime plus que je ne saurais dire.

Je vous serre les deux mains et je vous baise sur les quatre joues.

Ex imo.

 

À JULES DUPLAN

[Croisset,] mercredi [2 octobre 1861].

Ton petit billet de ce matin m’a retiré un grand poids de dessus l’estomach ; allons, tant mieux ! nom d’une balle !

J’ai une foule de questions à t’adresser. Mais je te les fe-rai de vive voix, d’ici à peu. Car je compte lundi prochain en-tamer le dernier mouvement de mon chapitre. Ainsi, dans le courant de novembre, tiens-toi prêt à venir dans le château de Bandole.

Adieu. Je t’embrasse tendrement.

Ton.

– 256 –

Voilà longtemps que j’oublie ceci :

Par Mme Cornu, peux-tu savoir les nos du Moniteur où sont les rapports de Renan sur sa mission ? et pousser la magnanimité jusqu’à les acheter (puisque tu as un porte-feuille bourré de billets de banque) et me les apporter quand tu viendras ici.

C’est une chose toute simple que tu te sois bien tiré de tes affaires. Le ciel protège les Scélérats. Si ton argent eût été destiné à faire de bonnes œuvres, tu allais au bagne. Mais comme tu es un misérable, tu deviens riche, en vertu du principe : « Si vous étiez pauvre, je vous volerais », etc.

Je suis bien content, mon pauvre vieux. Et je t’embrasse encore une fois.

 

À ERNEST FEYDEAU

Croisset, lundi [7 octobre 1861].

Je vais commencer après-demain le dernier mouvement de mon avant-dernier chapitre : la grillade des moutards, ce qui va bien me demander encore trois semaines, après quoi j’attendrai ta Seigneurie avec impatience.

Tu ne peux pas te figurer ma fatigue, mes angoisses et mon ennui. Quant à me reposer, comme tu me le conseilles, ça m’est impossible. Je ne pourrais plus me remettre en route. Et d’ailleurs comment se reposer, et que faire en se reposant ?

 

– 257 –

À mesure que j’avance, mes doutes sur l’ensemble aug-mentent et je m’aperçois des défauts de l’œuvre, défauts ir-rémédiables et que je n’enlèverai point, une verrue valant mieux qu’une cicatrice.

Je me suis juré de ne point reparaître à Paris avant la fin, le séjour de la capitale me devenant odieux, intolérable, avec la scie que l’on m’y fait sur Salammbô. D’autre part, il faut bien compter trois mois pour relire, faire copier, re-corriger la copie et faire imprimer. Or, comme l’été est une saison détestable pour publier, si je n’ai fini en janvier, cela me remet à l’automne prochain. Tels sont, ô grand homme, les motifs de mon redoublement d’acharnement. Je suis beau comme morale ! Mais je crois que je deviens stupide in-tellectuellement parlant. Depuis un an j’ai vu Bouilhet ici vingt-quatre heures et je te remets de semaine en semaine. Le vieux mythe des Amazones qui se brûlaient le sein pour tirer de l’arc est une réalité pour certaines gens ! Que de sa-crifices vous coûte la moindre des phrases !

Il me semble que tu es en ébullition ; deux pièces à la fois, quel gaillard !

Je lis maintenant de la physiologie, des observations médicales sur des gens qui crèvent de faim et je cherche à rattacher le mythe de Proserpine à celui de Tanit. Voici mon travail depuis deux jours, tout en préparant les horreurs fi-nales du chapitre XIII qui seront dépassées par celles du chapitre XIV. J’ai fini l’interminable bouquin de Livingstone et relu beaucoup de Rabelais. Que je sois pendu si j’ai la moindre chose à te conter.

Nous avons eu ici, pendant trois semaines, des parents auxquels je n’ai pas tenu une fois compagnie pendant une heure, et je n’ai vu personne de tout l’été ; ma plus grande

– 258 – distraction était de me laver dans la rivière. Attends-toi donc, dans une quinzaine environ, à recevoir de moi une lettre qui te conviera à venir dans ma cabane.

Que devient Sainte-Beuve ? Jamais tu ne m’en parles.

Adieu, vieux brave.

 

À MICHEL LÉVY

[Croisset,] mercredi 9 [octobre 1861].

Mon cher Michel,

Je ne serais pas fâché de faire quelques petites correc-tions…

 

MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

À GUSTAVE FLAUBERT

Nantes, ce 9 octobre 1861.

Cher Monsieur et ami,

Vous aviez bien raison de me dire dans votre dernière lettre, que ma position était lamentable ! Oui, mais je crois qu’il en sera ainsi tant que j’existerai sur la terre ! Mon mé-decin m’a fait partir presque malgré moi, il n’y a jamais eu de fièvre jaune à Nantes. Je crains et fuis toutes les épidé-mies, car je gagne même une simple fièvre. Vous me dites que lorsque la conscience ne reproche rien, on ne craint pas la mort, et voilà tout juste pourquoi je la crains, car la con-fession étant obligatoire et moi ne pouvant me confesser, je

 

– 259 – n’ai pas la conscience en repos. Enfin, malgré mes pressen-timents de mort, je suis venue entourée d’amis qui ont eu bien de la peine à m’amener. Arrivée à Nantes où une mai-son vaste et comme à la campagne m’attendait, je me suis trouvée mieux et toutes mes obsessions morales ont dispa-ru ! Mais depuis huit jours, je suis si malade que je ne puis avoir un moment de repos. Je dois retourner à Angers le 15 et je suis certaine que mes ennuis et ma maladie morale vont me reprendre. Il me faudrait des années de voyages et de distractions, sous la direction de quelqu’un qui m’inspirât assez de confiance pour suivre aveuglément ses avis. J’ai lu Valvèdre de G. Sand. C’est très beau, mais la conclusion est de trop. Le roman devait finir à la mort d’Alida ; cet oubli, ce bonheur après la mort, me choque beaucoup. Malgré, et peut-être à cause de mon admiration pour G. Sand, je ne puis me dissimuler la faiblesse de ses derniers ouvrages comparés à Lélia, Spiridion. Hélas ! ce n’est plus elle, je la cherche et ne la trouve plus ! On préfère, en général, ses derniers romans et c’est encore une preuve de leur faiblesse, c’est plus vulgaire, plus suivant la multitude d’esprits vul-gaires. Je relis les Lettres d’un voyageur. Ah, comme c’est bien elle et que c’est aussi bien moi ! cela est vrai, bien da-vantage que ce qu’elle écrit à présent ! Quand lirai-je Sa-lammbô ? J’ai ici un manuscrit aux mains d’un de mes an-ciens amis, M. Mangin, qui dirige Le Phare de la Loire ; ce manuscrit a mille feuilles et on me demande 1 500 francs pour l’imprimerie. Ensuite, qui éditera, qui vendra, je ne puis pas perdre une somme si considérable, je ne sais comment faire, donnez-moi conseil. J’ai vu ici l’exposition et le musée, le Jardin des Plantes, le théâtre, c’est ce que j’aime toujours avec passion. J’aurais bien voulu revoir la mer, y passer quelques jours, mais je suis trop malade. Cher Monsieur, pensez un peu à moi. Je ne vous oublierai jamais, je suis si

 

– 260 – touchée, si reconnaissante de l’intérêt que vous voulez bien prendre à ma triste destinée ! Je voudrais n’être jamais née ! Adieu, cher Monsieur et ami, croyez à mon amitié dévouée.

M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.

 

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset, vers le 21 octobre 1861.]

Mon Vieux,

Voici ce qu’il faut faire sauf meilleur avis : 1° Envoie-moi par la poste tes épreuves, je les lirai et annoterai, ce qui faci-litera et abrégera la besogne que nous aurons à faire en-semble.

2° Tâche d’obtenir quelques jours de retard du Lévy. Je te demande jusqu’au 10 novembre. Mais si tu ne pouvais at-tendre jusque-là, il va sans dire que tu peux venir quand bon te semble. Néanmoins tu serais bien gentil de ne pas m’incomber avant la semaine prochaine. C’est-à-dire après la Toussaint. Est-ce trop tard ?

Mon chapitre ne sera pas fini, mais j’aurai esquissé for-tement la fin de manière à ne rien perdre.

Adieu, à bientôt.

 

Nous ferions peut-être bien d’ici-là de prendre quelques juleps pour nous faire la gorge.

 

– 261 –

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset,] samedi midi [26 octobre 1861].

C’est convenu ! Je t’attends samedi prochain pour dîner. 2 novembre ! Jour des morts ! Amène donc ta charogne.

Quant à te dire l’heure des trains, comme ils changent à partir du 1er novembre, j’ai peur de te tromper. Informe-toi et fais que je reçoive samedi matin une lettre me disant l’heure exacte où il faut t’attendre. Et tâche de ne pas arriver trop tard afin que l’on puisse dîner avec toi.

Je te prie de m’apporter le voyage à Constantinople de Théo. Il y a dedans une description des derviches hurleurs, dont j’ai besoin. Donc à bientôt. Je t’embrasse.

 

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset, 29-30 octobre 1861.]

Je t’attends samedi. Dis-moi l’heure de ton arrivée pour que j’aille te présenter mes respects au débarcadère, s’il y a moyen.

Nous ferons une promenade dans le bois, dimanche ! Suis-je beau ?

En l’espérant, je t’embrasse.

 

– 262 –

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset, 31 octobre ou 1er novembre 1861.]

Le train de 6 heures arrive à Rouen à 8 heures 25. Je t’attends pour dîner vers 9 heures. Arrive, il y aura de quoi. Quelle nuit nous allons passer ! Quelles gueulades !

Apporte tout ton manuscrit et mes observations. Ça nous guidera.

 

À JULES DUPLAN

[Croisset,] mardi, 11 heures du soir [19 novembre 1861].

Je viens, il y a un quart d’heure, de finir mon XIVe chapitre !

Donc, ô Cardoville, je réclame l’exécution de ta pro-messe. C’est-à-dire que je t’attends samedi pour dîner. Voyons ! sacré nom de Dieu ! ne couillonne pas. Un peu de lyrisme, docteur ! – Si tu ne peux rester trois ou quatre jours, je ne te demande que dimanche, une seule journée. – Nous aurons deux bonnes soirées et un jour exclusivement à nous deux. Nous serons seuls. Car ma mère part après-demain (mercredi) pour Paris.

J’attends l’Archevêque pour une huitaine dans les pre-miers jours de décembre. Après quoi je commencerai mon chapitre XV et dernier. Car je ne compte pas le tableau final qui fera un petit chapitre. Le tout ne sera pas fini avant le commencement de février.

Tu peux prendre le train qui part à 6 heures du soir (si tu étais trop occupé samedi). Tu serais à Croisset à 9 heures, tu

– 263 – me trouverais à Rouen au chemin de fer, et je t’aurais atten-du pour dîner.

En attendant, je t’embrasse bien fort, vieux bougre ché-ri.

 

À JULES DUPLAN

[Croisset, 21 novembre 1861.]

Ah ! mon pauvre vieux, comme je suis content ! Je vais donc bécotter ta vieille binette ! – J’attends dimanche avec avidité pour savoir le jour et l’heure où je me ruerai au-devant de ta Seigneurie.

***

J’ai, ce matin, donné au docteur Pouchet (qui se pré-sente à l’Académie des sciences pour remplacer Isid[ore] Geoffroy Saint-Hilaire) une lettre d’introduction près de Mme Cornu. Comme je la sais excellente et s’intéressant aux bonnes choses et aux braves gens, je n’ai pas craint d’être indiscret en lui recommandant fortement le père Pouchet, qui est un très galant homme, et un grand savant. Il est de plus exécré par MM. les ecclésiastiques, ce qui est un titre. – Tu feras bien de prévenir Mme Cornu de sa surdité. – Car le pauvre bonhomme n’entend pas plus qu’une bûche. Dis-lui que je m’y intéresse beaucoup, et qu’elle tâche de lui obtenir quelques voix, parmi ses amis. Les concurrents de Pouchet sont honteux. – Mais je suis sûr que le pauvre vieux va faire là-bas un tas de bêtises !

***

 

– 264 –

Quoi qu’il en soit je languis après toi. Je te foutrai des mets épicés, sacré bougre ! Tu auras tes 12 tasses de café ! Ci-joint un entrefilet qui peint les mœurs de ta patrie. Les Saint-Florent ne sont pas morts. Adieu, à bientôt, arrive.

Je t’embrasse.

Ne t’inquiète pas des rapports de Renan.

 

À JULES DUPLAN

[Croisset,] lundi [25 novembre 1861].

Tu te trompes, depuis le 1er novembre il n’y a pas d’express dans l’après-midi.

12 – 4 h 20 mn

4 – 7 h 55 mn

6 – 8 h 40 mn

Voilà, à moins que Le Fanal ne m’abuse étrangement ?

Donc je vais t’attendre tout le temps de la journée de-main ?…

Je t’attendrai pour dîner jusqu’à 9 heures et quart, car je ne te suppose pas assez héroïque pour prendre le train de midi ? et tu n’auras personne au débarcadère. – Ô Bandole, ton étourderie me prive de cette jouissance.

À demain, quand même la terre croulerait.

Ton.

 

– 265 –

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

[Croisset,] mardi matin [26 novembre 1861].

Je ne trouve pas ça gentil. Je m’ennuie beaucoup de vous deux. Et vous me laissez sans me donner de vos nou-velles.

J’ai su par Feydeau que vous cherchiez à acheter une maison rue du Rocher. Voilà tout. – C’est peu.

Que devenez-vous ? Que faites-vous ? Etc. – Et ce ro-man ? Etc., etc.

Quant à votre ami, il est en train de préparer son dernier chapitre. – Mais le cœur me manque. Plus j’approche du but et plus je suis assailli de doutes et de dégoûts sur l’ensemble de ladite œuvre. Cela me semble embêtant à crever. Tel est le fond de ma conscience.

Si le père Hugo publie en février prochain, il est pro-bable que je reculerai devant l’impression jusqu’à l’automne ?

Quoi qu’il en soit je vais achever cet interminable livre, après quoi vous me verrez soulagé d’un grand poids. – Et prêt à passer à d’autres exercices.

Je ne sais aucune cocasserie à vous apprendre, ne voyant personne et ne lisant rien.

J’ai tant prêté à divers bourgeois ou plutôt bourgeoises votre Philomène qu’elle en est toute détraquée et presque ré-duite en morceaux. Acceptez cela comme une injure, mais ça plaît généralement et beaucoup.

Adieu, mes bichons, je vous embrasse tous les deux tendrement.

– 266 –

À vous.

 

Écrivez-moi donc ! Vous savez bien qu’il faut qu’on se tienne.

 

À MADAME JULES SANDEAU

[Croisset, 28 novembre 1861.]

Quelle gente lettre vous m’avez écrite ! Il n’est pas pos-sible de lire rien de plus aimable et de plus charmant. J’en ai été ravi et touché. Tout ce que vous me dites de mon livre est bien encourageant et bien bon. Mais qu’en résultera-t-il ? Je commence demain mon dernier chapitre, que je compte avoir fini vers la fin de janvier. Quant à la publication, il est fort probable (entre nous) qu’elle se trouvera reculée jusqu’à l’automne prochain – ou prochaine ; à moins que mon édi-teur (je ne sais lequel) ne veuille risquer la chose quand même. Mais il me semble, à moi, très présomptueux et assez stupide de vouloir attirer l’attention publique pendant tout le temps que Les Misérables paraîtront. Or, si les huit volumes paraissent tous les mois, deux à deux, à partir de février, ce sera une affaire de quatre mois, ce qui me rejette en juin, époque détestable. Voilà !

Je comptais cet été sur un peu d’argent pour prendre l’air. C’est de ce côté-là seulement que la chose me blesse. Car je n’ai nullement la maladie typographique. Dès que j’ai fini un livre, il me devient complètement étranger, étant sorti de la sphère d’idées qui me l’a fait entreprendre. Donc, quand Salammbô sera recopiée – et recorrigée, je la fourrerai dans un bas d’armoire et n’y penserai plus, fort heureux de

– 267 – me livrer immédiatement à d’autres exercices. Advienne que pourra ! Le succès n’est pas mon affaire. C’est celle du ha-sard et du vent qui souffle.

Je ne tiens compte que des intentions. C’est pour cela que je m’estime, les miennes étant hautes et nobles. Et voilà pourquoi j’ai défendu le doux Vacquerie. S’il n’a pas plus de talent, est-ce sa faute ? Je garde toute ma haine et tout mon dédain pour les gens qui font des choses convenables et réus-sies – et j’aime mieux un bossu, un nain et même un crétin du Valais qu’un môsieu quelconque. Il n’est pas donné à tout le monde d’être ridicule. Êtes-vous bien sûre que dans vingt-cinq ans La Camaraderie, ou La Calomnie, sera plus admirée que Les Funérailles de l’honneur ? Parlons d’autre chose ; le sujet n’est pas gai.

Je viens de me livrer à des lectures médicales sur la soif et la faim – et j’ai lu entre autres la thèse du Dr Savigny, le médecin du radeau de La Méduse. Rien n’est plus drama-tique, atroce, effrayant. Quel est le sens providentiel de toutes ces tortures ? Mais je connais quelque chose de bien plus affligeant pour l’humanité : c’est la Jessie du sieur Moc-quard ! Parlez-m’en un peu. Quelles idées, quel langage, quelle conception ! Les expressions me manquent pour ex-primer mon horreur.

Vous avez bien raison d’aimer les voyages. C’est la plus amusante manière de s’ennuyer, c’est-à-dire de vivre, qu’il y ait au monde. Ce goût-là, quand on s’y livre, ne tarde pas à devenir un vice, une soif insatiable. Combien n’ai-je pas per-du d’heures dans ma vie à rêver, au coin de mon feu, de longues journées passées à cheval, dans les plaines de la Tartarie ou de l’Amérique du Sud ! Mon sang de peau rouge (vous savez que je descends d’un Natchez ou d’un Iroquois) se met à bouillonner dès que je me trouve au grand air, dans

– 268 – un pays inconnu. J’ai eu quelquefois (et la dernière entre autres, c’était il y a trois ans près de Constantine) des es-pèces de délire de liberté où j’en arrivais à crier tout haut, dans l’enivrement du bleu, de la solitude et de l’espace. Et cependant, je mène une vie recluse et monotone, une exis-tence presque cellulaire et monacale. De quel côté est la vo-cation ?

Je vous félicite d’avoir été heureuse, ces vacances, à propos de votre cher fils, que « j’aime en vous », comme di-raient les gens d’Église.

Écrivez-moi de longuissimes lettres où vous direz tout ce qui vous passera par la tête. Plus il y en aura, et mieux ce sera. Je pense à vous très souvent, très profondément, et j’ai grande envie de vous revoir. Je vous baise les mains.

 

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

[Croisset,] samedi, 10 h[eures] du soir [30 novembre 1861].

Mes chers bons, je me suis transporté ce matin à Rouen, et je vous envoie mon travail de cet après-midi. – Il y avait trois lettres de Mme de La Popelinière, je les ai copiées toutes les trois, et j’ai ajouté quelques fragments qui me semblent assez drôles ? Ne m’ayez aucun gré de la chose. – Cela m’a amusé, attendri et excité. J’aurais voulu boire les larmes de cette pauvre La Popelinière, lui faire des langues dans le coin des yeux, etc. Bref, ces vieilles écritures et tout ce qu’elles me faisaient entrevoir et rêver m’avaient monté le bourrichon et je me suis laissé polluer par l’Histoire, délicieu-sement.

 

– 269 –

J’ai copié très exactement l’orthographe et l’absence de ponctuation. Quant au dernier morceau, la lettre de la com-tesse des Barres à l’abbé de Choisy, je sais bien que l’on at-tribue audit abbé une Hist[oire] de la comtesse des Barres, qui serait sa propre histoire, à lui ? Mais ce qu’il y a de sûr, c’est que j’ai lu une lettre d’une écriture très ancienne, à demi ef-facée et « qui respire la passion » ; elle est donnée par une note manuscrite de Leber comme étant positivement adres-sée à l’abbé de Choisy. Ce qu’il y a de plus prudent est de s’en tenir à l’anonyme ?

***

Nos deux lettres ont dû se croiser et je commençais à m’ennuyer de vous, comme vous voyez. – Le gros bouquin d’histoire dont vous me parlez, n’est-ce pas pour La Femme au dix-huitième siècle ? Vous marchez sur un terrain solide, vous autres, je vous envie ! Carthage n’en finit [pas] ! j’ai commencé hier le dernier chapitre. Mais ça m’ennuie déme-surément, je dégobille dessus. Voilà. Ah ! quel ouf ! je pous-serai quand j’aurai mis la barre finale !

Je viens de me livrer à des lectures pathologiques sur la soif et la faim pour un passage aimable qui me reste à faire. Mais je n’ai pas sous la main un recueil où il y a peut-être quelque chose ? Transition adroite pour vous prier (par pari refertur, ou autrement : bal paré à la préfecture) de voir, à la biblioth[èque] de l’École de médecine, dans la Biblioth[èque] médicale, t. LXVII, le « Journal d’un négociant qui s’est laissé mourir de faim ». Si vous y trouvez des détails chic, en-voyez-les-moi. J’ai cependant tout ce qu’il me faut. Mais qui sait ?

Je ne sais encore quand je vous reverrai. Pas avant la fin de janvier certainement. – Et puis, ceci est un conseil que je

– 270 – vous demande et un fait à enquérir, comme disent les philo-sophes : si Les Misérables se mettent à paraître au mois de février, et qu’on en publie deux volumes tous les mois, ne trouvez-vous pas impudent et imprudent de risquer Sa-lammbô pendant ce temps-là ? Ma pauvre chaloupe, mon pauvre petit joujou, sera écrasée par cette trirème, par cette pyramide.

Est-ce que vous voyez quelquefois l’illustre Lagier ? Je n’entends jamais parler d’elle. Faites-lui de ma part de doux reproches accompagnés de caresses obscènes.

Je ne deviens pas gai, nom d’un petit bonhomme ! Et le punique m’abrutit. Quand fumerons-nous une pipe en-semble !

Adieu, je vous embrasse très fort tous les deux.

Le vôtre.

 

À MICHEL LÉVY

[Croisset,] samedi [novembre ou décembre 1861].

Voici, mon cher Lévy, les corrections que j’ai faites…

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset, 4 décembre 1861.]

Ce ne sera pas pour ce soir, mon Caro, que je t’écrirai une longue lettre, parce qu’il est 1 heure du matin, et depuis hier, 2 heures d’après-midi, heure où Monseigneur est arrivé,

 

– 271 – nous nous sommes reposés en tout 4 heures. Nous nous sommes couchés à 3 heures, et à 9 heures du matin nous étions à la besogne. – Aussi ce soir ai-je besoin de dormir.

Je crois que mon chapitre ira assez rondement. Mais j’ai des corrections importantes à faire à celui que je viens de fi-nir, et je vais les expédier, pendant l’auguste présence de Monseigneur.

Tu ne m’as pas dit ce que Maisiat avait trouvé de tes portraits ?

Mme Lebret est venue aujourd’hui me faire une visite. Elle n’a aucune nouvelle de son neveu. L’avez-vous vu ?

Avez-vous été chez Mme Cloquet ?

Comment avez-vous trouvé mon logement ?

Tu peux dire à ta bonne-maman qu’elle n’a plus d’autres ouvriers dans la maison que les élagueurs.

Avez-vous reçu la boîte mise au chemin de fer par moi samedi dernier ?

Soigne bien ta vieille compagne, mon pauvre Caro, songe qu’elle n’a que toi pour l’entourer d’attentions et de douceurs. Et que tu dois être son bâton de vieillesse.

Adieu. Embrasse-la pour moi qui te bécote sur tes bonnes joues fraîches.

Ton vieil oncle.

 

– 272 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] dimanche [15 décembre 1861].

Mon Bibi,

Si je ne t’écris pas des lettres bien longues, c’est que je suis harassé d’écrire. Voilà mon excuse. Mon moral est ce-pendant un peu remonté. Mais le départ de Monseigneur m’avait porté un coup.

Je suis bien content de savoir que Maisiat a été content de tes travaux. Il me tarde de te voir avec la boîte à cou-leurs. Mais j’ai peur qu’il ne cède trop tôt à cette envie.

Édouard m’a écrit qu’il s’était présenté deux fois chez vous sans rencontrer personne. Il a carillonné à la porte, vainement, et le concierge n’était pas dans sa loge.

Je ne comprends rien à la disparition de Feydeau ? Il est malade, sans doute ?

Tu devrais bien me donner des détails sur ta nouvelle connaissance Mme Delahaye. Qu’est-ce, comme position so-ciale et comme physique ?

Je passe aujourd’hui mon dimanche complètement seul. Mme Achille m’a écrit qu’ils allaient dîner en ville. Mais je suis invité pour mardi prochain. « Il y aura du monde », je ne sais qui. Le jeune Ernest a maintenant 7 dents. Tu devrais bien en te promenant cette semaine me découvrir un beau joujou pour lui. Quelque chose qui puisse l’amuser et qu’on ne trouve point à Rouen. – Je te charge aussi des deux commissions suivantes :

1° n’oublie pas pour Coralie Vasse un terrible pot de moutarde avec des biscuits ;

 

– 273 –

2° j’ai promis, ces vacances, à Miss Juliet de lui faire ca-deau au Jour de l’An de La Grammaire des grammaires. Tu y joindras l’Expédition dans le roy[aume] des Deux-Siciles par Du Camp, à la Librairie nouvelle. – Et vous mettrez ces deux ouvrages dans votre paquet.

Je vous avertis d’avance, afin que vous ayez le temps d’y songer et de vous retourner.

Il y avait, ce matin, dans le Journal de Rouen une bonne lettre d’un de tes amis, M. Gustave Delaitre, secrétaire de la société de Saint-Vincent-de-Paul !

Donne-moi des nouvelles détaillées de ta bonne-maman et soigne-la bien.

Embrasse-la pour moi et qu’elle te rende la pareille.

Ton vieil oncle qui t’aime.

 

À EUGÈNE DELATTRE

[Croisset, vers le 15 décembre 1861.]

Mon brave,

Tu es bien aimable de m’envoyer ce petit entrefilet. Mais la Salammbô dont tu me demandes des nouvelles ne sera pas finie avant le mois de mars, j’en ai peur. Il me reste encore un grandissime chapitre, voilà – et je n’en peux plus. Je suis embêté au-delà de toute hyperbole.

Je te remercie de tes offres de service. J’en userai.

J’ai vu Bouilhet dernièrement. Son ventre se soutient – et sa lyre tonne (sic), maintenant, de la prose. Il commence

– 274 – le 2e acte de sa Faustine dont le plan est reçu, comme tu sais ou ne le sais pas, à la Porte-Saint-Martin. Voilà.

Adieu, vieux. Bonne humeur et bonne santé.

Ton G. F.

 

À MICHEL LÉVY

[1861 ?]

Monsieur Michel Lévy. Pouvez-vous me donner 2 Bovary ?

 

À EDMA ROGER DES GENETTES

[1861 ?]

[…] Un bon sujet de roman est celui qui vient tout d’une pièce, d’un seul jet. C’est une idée mère d’où toutes les autres découlent. On n’est pas du tout libre d’écrire telle ou telle chose. On ne choisit pas son sujet. Voilà ce que le pu-blic et les critiques ne comprennent point. Le secret des chefs-d’œuvre est là : dans la concordance du sujet et du tempérament de l’auteur.

Vous avez raison : il faut parler avec respect de Lucrèce. Je ne lui vois de comparable que Byron, et Byron n’a pas sa gravité, ni la sincérité de sa tristesse. La mélancolie antique me semble plus profonde que celle des Modernes, qui sous-entendent tous plus ou moins l’immortalité au-delà du trou noir. Mais pour les Anciens, ce trou noir était l’infini même ; leurs rêves se dessinent et passent sur un fond d’ébène im-

– 275 – muable. Pas de cris, pas de convulsions, rien que la fixité d’un visage pensif. Les Dieux n’étant plus et le Christ n’étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc Aurèle, un moment unique où l’homme seul a été. Je ne retrouve nulle part cette grandeur ; mais ce qui rend Lucrèce intolérable, c’est sa physique qu’il donne comme positive. C’est parce qu’il n’a pas assez douté qu’il est faible ; il a voulu expliquer, con-clure !… S’il n’avait eu d’Épicure que l’esprit sans en avoir le système, toutes les parties de son œuvre eussent été immor-telles et radicales. N’importe, nos poètes modernes sont de maigres penseurs à côté d’un tel homme.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] Jour de l’An [1er janvier 1862].

Que faut-il te souhaiter pour ta bonne année, mon bibi ? Imagine tout ce que tu pourras de meilleur et de plus extra-vagant et sois sûre que je le désire pour toi. Donc je te sou-haite :

bonne santé ;

bonne humeur ;

des progrès miraculeux dans tous les arts que tu cultives avec distinction ;

un trésor que tu trouveras et qu’il ne faudra pas rendre ;

de beaux sermons pendant le Carême ;

soixante-douze mille mètres de moire antique ;

un camée pour mettre en bague ;

 

– 276 –

quinze milliards de paires de gants beurre frais, etc., etc.

Moi aussi, mon pauvre loulou, je m’ennuie de ta gentille personne. – Et il me tarde de vous revoir toutes les deux. Mais dans cinq ou six semaines je ne serai pas loin de mon départ. Salammbô sera terminée et je pousserai un grand ouf !!!

Je mets sur le compte des lettres que tu avais [à] écrire pour le Jour de l’An, le peu de détails que tu me donnes. Ta lettre était bien aimable, mais bien courte.

Ton ami le père Calame est mieux portant que jamais. Je lui ai fait cadeau ce matin de 50 centimes. Il porte avec lui dans son panier une bouteille d’eau-de-vie. Non qu’il en boive, mais tous les petits verres qu’on lui offre, il les verse dans ladite bouteille, qu’il compte vider quand il sera tout à fait rétabli. Je trouve cela d’un bon sens extrêmement co-mique.

Je devais aller, aujourd’hui, dîner chez le père Lormier. Mais Julie m’a écrit que le repas aurait lieu à l’Hôtel-Dieu. Je vais donc à 6 heures vêtir ma pelisse et m’embarquer sur L’Union, qui ne naviguera pas demain, sans doute, car la Seine est à moitié gelée.

Comment allez-vous passer votre soirée ? Je voudrais bien vous voir. Je pense à vous, et je vous embrasse.

Ton vieil oncle, qui est sans doute ton meilleur ami.

 

Soigne bien ta bonne-maman.

 

– 277 –

À JULES DUPLAN

[Croisset, 2 janvier 1862.]

Mon vieux d’Holbourg,

Si je ne t’ai prié plus tôt de remercier M. le Président de Blamont de sa consultation, c’est que : je voulais être sorti du Défilé de la Hache ! – C’est fait ! je viens d’en sortir. J’ai vingt mille hommes qui viennent de crever, et de se manger réciproquement (onanisme à plusieurs, usage des villages). J’ai là, je crois, des détails coquets. Et j’espère soulever de dégoût le cœur des honnêtes gens.

Monseigneur m’a fait faire pas mal de changements et de corrections à mon siège et à ma brûlade (j’ai r’ajouté des supplices) ; bref, ça marche, maintenant, plus lestement. Monseigneur n’a pas été indulgent. Monseigneur est sévère, mais juste.

Depuis son départ (le 11 décembre), j’ai écrit 14 pages. Tu vois si j’ai le bourrichon monté. – Je peux (si je continue de ce train-là) avoir fini dans six semaines, et être à Paris du 12 au 20 février. – Mais je compte encore six belles semaines pour revoir l’ensemble, ce qui me remet pour avoir complè-tement terminé aux premiers jours d’avril. Peu importe, du reste, car je suis presque résolu à attendre que la première flambée des Misérables se soit éteinte, c’est-à-dire à publier au mois d’octobre prochain.

Voilà, vieux. Je ne sors pas. Je ne vois personne, je brûle un bois considérable et je trouble les échos de ma soli-tude par mes gueulades, frénétiques, et continues.

Donne-moi des nouvelles de ce pauvre bougre de Gleyre. J’ai été bien content d’apprendre qu’il va mieux.

 

– 278 –

Et toi ? Ça marche-t-il un peu mieux ?

Je te souhaite, pour 1862, trois millions de bénéfices, et je t’embrasse comme je t’aime : tendrement.

Dépose-moi aux pieds de Mme Cornu.

 

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset, 2 ? janvier 1862.]

Je finissais par te croire crevé. Mais puisque c’est la pioche qui a été cause de ton retard insigne, je te pardonne et te bénis.

Moi aussi je ne fainéantise pas. J’ai profondément re-manié (coupé par-ci et allongé par-là) mon dernier chapitre. Je peux avoir tout fini au milieu de février.

Quant à la publication, tu me dis à propos du père Hugo une phrase où je ne comprends rien, en m’appelant à la fois trop et trop peu modeste. Je demande des commentaires. Il n’y a là-dedans aucune modestie, mais 1° prudence, car le père Hugo prendra, pendant longtemps, toute la place pour lui seul, et 2° indifférence, dégoût, couardise, tout ce que tu voudras. La typographie me pue tellement au nez que je re-cule devant elle, toujours. J’ai laissé la Bovary dormir six mois après sa terminaison et, quand j’ai eu gagné mon pro-cès, sans ma mère et Bouilhet je m’en serais tenu là et n’aurais pas publié en volume. Lorsqu’une œuvre est finie, il faut songer à en faire une autre. Quant à celle qui vient d’être faite, elle me devient absolument indifférente et, si je la fais voir au public, c’est par bêtise et en vertu d’une idée reçue qu’il faut publier, chose dont je ne sens pas pour moi le

– 279 – besoin. Je ne dis même pas là-dessus tout ce que je pense, dans la crainte d’avoir l’air d’un poseur.

Et toi ? Ça marche-t-il ? Es-tu content ? Mais je croyais ton Alger complètement fini, et je m’attendais à le recevoir un de ces jours. Adieu, bon courage. Je te souhaite pour 1862 toutes les félicités possibles et je t’embrasse.

 

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

[Croisset,] jeudi soir [2 janvier 1862].

Vous êtes bien gentils de songer à moi, mais ce n’est que justice, car votre idée vingt fois par jour me traverse la cervelle ou le cœur, comme vous voudrez, et probablement l’une et l’autre.

Que faut-il vous souhaiter pour 1862, mes bichons ? Imaginez quelque chose d’exquis et d’extravagamment beau ; et soyez sûrs que je le désire pour vous. Voilà.

Je suis à la moitié à peu près de mon dernier chapitre. Je me livre à des farces qui soulèveront de dégoût le cœur des honnêtes gens. J’accumule horreurs sur horreurs. Vingt mille de mes bonshommes viennent de crever de faim et de s’entre-manger ; le reste finira sous la patte des éléphants et dans la gueule des lions. « Bestialitaire et meurtrier, je ne sors pas de là » (Hist[oire] de Jérôme, tome II).

N’importe ! je crois que j’écris présentement d’une ma-nière canaille ? Phrases courtes et genre dramatique. Ce n’est guère beau.

 

– 280 –

Et vous ????? Comme il me tarde de vous voir ! Je compte être de retour à Paris au milieu de février, peut-être avant ? Je suis éreinté et j’ai des rhumatismes.

Adieu. Bonne humeur et bon travail. Je vous embrasse tous les deux tendrement.

 

MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

À GUSTAVE FLAUBERT

Angers, 11 janvier 1862.

Cher Monsieur,

Il y a bien longtemps que je n’ai eu de vos nouvelles, vous devez être de retour à Paris et bientôt, je l’espère, j’aurai le plaisir de lire votre Salammbô. Toutes les per-sonnes qui ont lu Madame Bovary attendent impatiemment votre ouvrage annoncé depuis longtemps. Nul plus que moi ne désire lire quelque chose de vous, persuadée que ce doit être un second chef-d’œuvre. Madame Bovary restera comme une composition inimitable et parfaite. Je profite d’un instant de calme pour vous écrire, car pendant les trois semaines de froid et de réclusion, j’ai cruellement souffert ! J’avais été reprise avec plus d’intensité que jamais, des hal-lucinations morales, des imaginations horribles, qui me ren-dent folle. Dans ces heures d’angoisse, je me crois coupable de toutes les fautes possibles ou plutôt impossibles, enfin de mille choses aussi impossibles à dire qu’affreuses à penser. Cet état constitue une véritable obsession, ces idées me sai-sissent comme un coup de foudre, partout, en lisant, en fai-sant de la musique, au milieu du monde, on dirait qu’une vie méchante s’empare de ma vie paisible, que je change de na-

 

– 281 – ture, en voyant les autres je sens que je vis d’une existence différente et qui n’a rien de commun avec celle de tout ce qui m’entoure, alors je suis plus malheureuse que le con-damné à l’échafaud, lui, du moins après le supplice, espère le pardon, tandis que mon supplice est continuel, et que je n’espère rien au Ciel et sur la terre. En m’endormant, je dé-sire ne jamais me réveiller. Enfin, je ne puis vous donner qu’une faible idée de mes souffrances. Souvent j’accuse cha-cun de dureté en voyant que personne ne me secourt, car je me sens périr faute de secours. Si vous pouviez me voir, je vous ferais grande pitié, et je me fais pitié à moi-même. Dans ces heures d’angoisse, tout travail, toute lecture m’est impossible. Mon médecin prétend que ce n’est point un mal matériel, mais une maladie morale ; je crois qu’il se trompe, et dans tous les cas, cela me désole, car si l’âme seule est malade, je ne guérirai jamais. Il prétend que les distractions, un travail forcé, et surtout les voyages, sont le seul remède. Il veut m’envoyer à Paris, mais je suis d’une si mauvaise santé qu’il est difficile de me déplacer ; ensuite mon pauvre filleul, qui depuis un an est au lit, se tourmenterait bien de mon absence. Songez que la peine que je pourrais causer, même à mon chien, serait capable de m’arrêter. Je ne pour-rais prendre une distraction qui affligerait un être quel-conque. Souffrir est si affreux ! Comment peut-on faire souf-frir ! Je me le reprocherais toute ma vie. Je passe l’hiver à la campagne, ma maison de la ville est si triste que je crains d’y rentrer. Cependant en hiver l’aspect de la nature est bien sombre, les arbres dépouillés, les chemins couverts de givre, tout parle de mort. De ma fenêtre, je vois le Maine, et je songe à la mer que je regrette et qui m’a laissé un ineffaçable souvenir. J’ai des instants de calme où je me sens une force, une puissance de vie, capable de remuer le monde ! Alors j’espère sans savoir quoi, quelques notes d’une partition me

 

– 282 – font pleurer ! j’éprouve un immense besoin d’admiration et d’amour, il me semble que si je pouvais me passionner pour quelqu’un ou pour quelque chose, je serais sauvée ! Dieu, sans doute, mérite tout notre amour, mais j’ai été habituée à ne le voir qu’à travers les pratiques du catholicisme que l’état de mon âme ne me permet plus d’observer. D’ailleurs, je sens que j’existe encore sur la terre, où malgré moi je suis rejetée violemment. À l’heure où je vous écris, il règne une espèce de tempête, le bruit du vent dans les arbres verts de mon jardin rappelle celui de la mer, et les oiseaux accourent chercher leur nourriture sur ma fenêtre. Il y a un rouge-gorge familier que j’aime beaucoup. Comme j’envie le sort de ces oiseaux bien mieux doués que moi ! Quel étonnant mystère que celui de la destinée humaine ! D’où venons-nous, où allons-nous ! Je crois qu’un jour ce mystère nous sera révélé ! Je sens souvent autour de moi l’invisible pré-sence de ma mère et de ma pauvre Agathe. Toutes deux m’aimaient trop pour m’avoir quittée en déposant leur enve-loppe mortelle. Je ne sais si vous vous faites une idée de ma vie journalière, et surtout de mes soirées assise à une table de boston, alors le chagrin le plus désespéré me prend, je rêve de bals, de théâtres, comme si je n’avais que 15 ans. Je me surprends à désirer tous ces bonheurs dont je n’ai pas joui. Je maudis mon existence et j’en appelle une autre de tous mes vœux. Je ne trouve ici aucun ouvrage sérieux, au-cune œuvre littéraire digne d’intérêt. Les libraires disent qu’ils n’ont plus de livres parce qu’ils n’ont plus de lecteurs. Je crois que si les livres étaient meilleurs on les lirait. Je lis la Revue des Deux Mondes. Je viens de lire Le Gardian de la Camargue, c’est charmant. Que dites-vous des lois sur le colportage et les feuilletons ? La nouvelle année promet des événements, le monde marche vers un but inconnu, mais il marche.

 

– 283 –

Adieu, cher Monsieur, mille souhaits de bonheur du fond du cœur. Croyez à mon inaltérable amitié.

M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.

 

À ALFRED BAUDRY

[Croisset,] vendredi soir [17 janvier 1862 ?]

Mon Bonhomme,

Pour m’épargner une course vaine dans la patrie de Corneille, vous devriez bien me faire le plaisir de voir un peu à la bibliothèque ce qu’il y a en fait de merveilleux théâtral – et si vous trouvez quelque bouquin de prendre iceluy et de m’en avertir, je l’enverrais chercher.

Je travaille toujours excessivement. À vous.

 

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

Croisset, 18 janvier 1862.

Je suis bien coupable envers vous, chère Demoiselle, et je n’ai d’autre excuse que celle-ci : c’est qu’au moment de vous écrire, le soir, je suis accablé. Voilà trois mois bientôt que je suis tout seul à la campagne et que je travaille d’une manière furieuse, pour avoir fini au printemps prochain, c’est-à-dire au mois d’avril. Je compte partir pour Paris dans un mois.

Je ne sais cependant si je publierai immédiatement ou si je n’attendrai pas le mois d’octobre, à cause des Misérables

 

– 284 – du grand Hugo, dont il va paraître deux volumes le mois prochain. Cette publication colossale va durer jusqu’au mois de mai (car deux volumes doivent paraître chaque mois) et à cette époque-là commence une mauvaise saison pour les livres. Bref, je trouve un peu imprudent et impudent de me risquer à côté d’une si grande chose. Il y a des gens devant lesquels on doit s’incliner et leur dire : « Après vous, mon-sieur. » Victor Hugo est de ceux-là.

Ce qui n’empêche que je me hâte pour avoir fini le plus promptement possible. Je commence à être excédé de mon livre. Quant à vous, n’en soyez pas impatiente : il ne répon-dra, je crois, à aucun de vos instincts.

Si je ne vous écris pas, soyez sûre cependant que je pense à vous très souvent ; il me semble maintenant que nous sommes de vieux amis et qu’il me manquerait quelque chose si, de temps en temps, je ne recevais de vos lettres.

Vous m’en écrivez de bien belles, pleines de sentiments et d’idées, pleines de douleurs aussi, hélas ! Que puis-je faire pour vous, sinon vous répéter le même conseil que vous ne suivez pas : sortez de votre vie habituelle, voyagez, allez à Pa-ris, ou, mieux encore, dans un pays chaud ; le soleil détend les nerfs et rassainit le cœur. Mais vous avez une grande lâ-cheté morale, permettez-moi de vous le dire. Vous tenez à vos habitudes, à votre milieu, à vos charités. Tout cela ne vaut rien. Il faut être libre. Est-ce que vous ne sentez pas en vous une protestation qui élève la voix, et comme le batte-ment d’ailes d’un oiseau qui voudrait prendre la volée ? Écoutez cette voix, laissez-vous aller à ce mouvement. Vous êtes trop loin de l’état de nature. La méditation, les livres, la province et la solitude vous ont perdue ; vous étiez née pour faire les délices d’un grand cœur et d’un grand esprit, et ne

 

– 285 – trouvant rien de tout cela, vous vous êtes rongée sur place, stérilement ; est-ce vrai ?

Mais votre médecin me paraît un homme d’un excellent jugement. Suivez donc un peu ses avis, quand ce ne serait que par humilité. Le principal c’est vous ; laissez là tout le reste.

Serez-vous plus forte en 1862 qu’en 1861 ? Je vous sou-haite de l’être, parce que ce serait le moyen d’avoir un peu plus (je ne dis pas de bonheur) mais de tranquillité.

Pensez à moi quelquefois, et croyez-moi, chère Demoi-selle, votre tout affectionné.

 

À JULES DUPLAN

[Croisset,] samedi [18 janvier 1862].

Tu as été bien aimable de m’envoyer les feuilles rela-tives au jeune About.

Eh bien, moi, Monsieur, je suis indigné de cette chose-là ! Le Parti prêtre triomphe et les libéraux plus imbéciles que jamais se laissent mener. On a sifflé About comme impéria-liste et voltairien, voilà tout.

Sais-tu que la jeunesse des écoles se propose de faire un égal bousin au cours de Renan, parce qu’il a eu une mission de l’empereur ?

On ne peut faire un pas sans marcher sur de la merde, mon pauvre vieux ! C’est embêtant pour ceux qui ont la se-melle de l’escarpin un peu fine.

 

– 286 –

J’ai commencé ce soir à esquisser le plan de mon avant-dernier mouvement. Je compte partir au milieu du mois pro-chain, et avoir encore à Paris 15 jours de travail pour para-chever le tout.

Mais je suis presque décidé à ne publier qu’en octobre à cause du père Hugo. C’est plus décent.

Au reste je m’en fous complètement. Je ne demande qu’à avoir fini. Voilà maintenant ma seule idée et mon seul but. Je suis abruti, ahuri d’impatience.

Comment vont tes affaires ? Gleyre va-t-il tout à fait bien ?

Adieu, mon bon vieux.

Je t’embrasse tendrement.

 

À ERNEST FEYDEAU

Croisset, samedi soir [18 janvier 1862].

Sacré nom de Dieu ! ta lettre de ce matin m’a affligé. C’est embêtant ! Je ne peux répéter que cela.

Est-ce que cette pièce est injouable à tout autre théâtre qu’aux Français ? Et n’y a-t-il que Bressant dans le monde ? Pourquoi fais-tu des pièces pour des acteurs ?

Quant au Thierry, qu’il t’ait joué quelque mauvais tour, ça ne m’étonne pas. C’est un catholique dont il faut, dit-on, se défier. Tu aurais tort, nonobstant, de renoncer au théâtre. Je ne connais pas ta dernière œuvre, mais ce dont je suis sûr, c’est que Un coup de Bourse est ce que tu as fait de plus original. Voilà mon opinion.

– 287 –

Soigne ta calligraphie si tu veux que je lise tes lettres, car celle de ce matin m’a donné beaucoup de mal.

Sais-tu que la « jeunesse des écoles » s’apprête à aller siffler Renan comme impérialiste ? Le naufrage d’About l’exalte. Les soi-disant libéraux menés par MM. les ecclésias-tiques me paraissent d’un joli tonneau comme stupidité. De quelque côté qu’on se tourne, c’est à en vomir. On ne peut faire un pas sans marcher sur de la merde, chose fâcheuse pour les gens qui ont la semelle de l’escarpin un peu fine.

J’ai commencé ce soir à esquisser mon avant-dernier mouvement. J’en ai encore pour un mois, et je suis bien ex-ténué, ou plutôt bien impatient. L’envie d’avoir fini me ronge. Quant à l’ensemble, mes inquiétudes augmentent sur iceluy et l’exécution est de plus en plus difficile à mesure que j’avance, parce que j’ai vidé mon sac et qu’il doit avoir l’air encore plein.

Je ne lis rien, je ne vois personne. Depuis le 12 décembre, il est venu un môsieu me faire une visite de deux heures. Voilà tout. Adieu, meilleure chance, mon pauvre vieux. Bonne pioche.

 

MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

À GUSTAVE FLAUBERT

Angers, le 21 janvier 1862.

Vous aviez raison, cher Monsieur, de prévoir que le mieux que j’éprouvais ne serait pas de longue durée. Depuis ma dernière lettre, j’ai éprouvé des crises affreuses et des frayeurs, des inquiétudes, des angoisses inexprimables. Mon médecin comprend enfin ma maladie. Il dit que c’est une

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