Correspondance - Tome III
À Maurice Schlésinger ................................................. 97
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 29 parties.
Tout à vous.
À MICHEL LÉVY
[Paris, 20 janvier 1863.]
J’attends les deux articles de Fournier…
À EDMOND ET JULES DE GONCOURT
[Paris, 20 janvier 1863.]
Vous devez avoir reçu une invitation pour demain, chez la princesse ? Voulez-vous que j’aille vous prendre ? On fu-mera chez vous une dernière pipe, et l’on poussera une der-nière merde, peut-être ?
ROMBAUD !
Mardi 1 heure.
– 418 –
Réponse.
À HORTENSE CORNU
[Paris,] mercredi matin [21 janvier 1863].
Chère Madame,
J’ai été bien sottement occupé tous ces jours-ci. Voilà pourquoi je n’ai pas eu le plaisir d’aller vous voir.
Ma réponse au sieur Frœhner paraîtra dans L’Opinion nationale samedi prochain. Je ne vois pas trop ce qu’il peut répliquer à mes arguments. Mais il répondra tout de même : les choses peuvent s’envenimer ; or il est bon d’avoir toute espèce d’armes envers ces drôles. Je voudrais bien savoir de Mme Ritschl pourquoi il a été renvoyé des universités alle-mandes et les antécédents dudit. M. Léon Renier a eu aussi à s’en plaindre. Renan me l’a dit.
Le musée Campana, la mission Phénicienne [de] Renan et M. Desjardins, tout cela est mêlé à Salammbô dans les at-taques que l’on dirige contre moi. L’article de Frœhner est curieux à ce point de vue. Mais je ne crois pas que les rieurs resteront de son côté. J’en ai assez, et je suis maintenant dé-cidé à mener ces messieurs tambour battant.
Je tâcherai d’aller vous voir jeudi ou samedi.
Voulez-vous dire mille amitiés de ma part à M. Cornu, et me permettre, chère Madame,
de vous baiser les mains.
– 419 –
Si ma traductrice fait paraître son travail en Prusse, comme il n’y a aucun traité international avec cette puis-sance, elle n’a rien à donner ni à Lévy ni à moi. Nous n’avons aucun droit à faire valoir.
P.-S. – J’ai reçu hier une invitation pour aller ce soir chez la princesse Mathilde. Votre grand ami y sera. On me l’a fait dire.
***
L’article Frœhner vient du Louvre, évidemment.
***
À GUILLAUME FRŒHNER,
rédacteur de la Revue contemporaine
Paris, 21 janvier 1863.
Monsieur,
Je viens de lire votre article sur Salammbô, paru dans la Revue contemporaine le 31 décembre 1862. Malgré l’habitude où je suis de ne répondre à aucune critique, je ne puis accep-ter la vôtre. Elle est pleine de convenance et de choses ex-trêmement flatteuses pour moi ; mais comme elle met en doute la sincérité de mes études, vous trouverez bon, s’il vous plaît, que je relève ici plusieurs de vos assertions.
Je vous demanderai d’abord, Monsieur, pourquoi vous me mêlez si obstinément à la collection Campana, en affir-
– 420 – mant qu’elle a été ma ressource, mon inspiration perma-nente ? Or j’avais fini Salammbô au mois de mars, six se-maines avant l’ouverture de ce musée. Voilà une erreur, dé-jà. Nous en trouverons de plus graves.
Je n’ai, Monsieur, nulle prétention à l’archéologie. J’ai donné mon livre pour un roman, sans préface, sans notes, et je m’étonne qu’un homme illustre, comme vous, par des tra-vaux si considérables, perde ses loisirs à une littérature si lé-gère ! J’en sais cependant assez, Monsieur, pour oser dire que vous errez complètement d’un bout à l’autre de votre travail, tout le long de vos dix-huit pages, à chaque para-graphe et presque à chaque ligne.
Vous me blâmez « de n’avoir consulté ni Falbe ni Du-reau de La Malle, dont j’aurais pu tirer profit ». Mille par-dons ! je les ai lus, plus souvent que vous peut-être, et sur les ruines mêmes de Carthage. Que vous ne sachiez « rien de satisfaisant sur la forme ni sur les principaux quartiers », ce-la se peut ; mais d’autres, mieux informés, ne partagent point votre scepticisme. Si l’on ignore où était le faubourg Aclas, l’endroit appelé Fuscianus, la position exacte des portes principales dont on a les noms, etc., on connaît assez bien l’emplacement de la ville, l’appareil architectonique des murailles, la Taenia, le Môle et le Cothon. On sait que les maisons étaient enduites de bitume et les rues dallées ; on a une idée de l’Ancô décrit dans mon chapitre XV ; on a en-tendu parler de Malquâ, de Byrsa, de Megara, des Mappales et des catacombes, et du temple d’Eschmoûn situé sur l’Acropole, et de celui de Tanit, un peu à droite en tournant le dos à la mer. Tout cela se trouve (sans parler d’Appien, de Pline et de Procope) dans ce même Dureau de La Malle, que vous m’accusez d’ignorer. Il est donc regrettable, Monsieur, que vous ne soyez pas « entré dans des détails fastidieux »
– 421 – pour montrer que je n’ai eu aucune idée de l’emplacement et de la disposition de l’ancienne Carthage, « moins encore que Dureau de la Malle », ajoutez-vous. Mais que faut-il croire ? À qui se fier, puisque vous n’avez pas eu, jusqu’à présent, l’obligeance de révéler votre système sur la topographie car-thaginoise ?
Je ne possède, il est vrai, aucun texte pour vous prouver qu’il existait une rue des Tanneurs, des Parfumeurs, des Teinturiers. C’est, en tout cas, une hypothèse vraisemblable, convenez-en ! Mais je n’ai point inventé Kinisdo et Cynasyn, « mots, dites-vous, dont la structure est étrangère à l’esprit des langues sémitiques ». Pas si étrangère cependant, puisqu’ils sont dans Gesenius – presque tous mes noms pu-niques, défigurés selon vous, étant pris dans Gesenius (Scrip-turae linguaeque phœniciae, etc.), ou dans Falbe, que j’ai con-sulté, je vous assure.
Un orientaliste de votre érudition, Monsieur, qui aurait dû avoir un peu plus d’indulgence pour le nom numide de Naravase que j’écris Narr’Havas, de Nar-el-haouah, feu du souffle. Vous auriez pu deviner que les deux m de Salammbô sont mis exprès pour faire prononcer Salam et non Salan, et supposer charitablement que Égates, au lieu de Aegates, était une faute typographique, corrigée du reste dans la se-conde édition de mon livre, antérieure de quinze jours à vos conseils. Il en est de même de Scissites pour Syssites et du mot Kabire, que l’on avait imprimé sans un k (horreur !) jusque dans les ouvrages les plus sérieux, tels que Les Reli-gions de la Grèce antique , par Maury. Quant à Schalischim, si je n’ai pas écrit (comme j’aurais dû le faire) Rosch-eisch-Schalischim, c’était pour raccourcir un nom déjà trop rébar-batif, ne supposant pas d’ailleurs que je serais examiné par des philologues. Mais puisque vous êtes descendu jusqu’à
– 422 – ces chicanes de mots, j’en reprendrai chez vous deux entre autres : 1° compendieusement, que vous employez tout au re-bours de la signification pour dire abondamment, prolixe-ment, et 2° carthachinoiserie, plaisanterie excellente, bien qu’elle ne soit pas de vous, et que vous avez ramassée, au commencement du mois dernier, dans un petit journal. Vous voyez, Monsieur, que si vous ignorez parfois mes auteurs, je sais les vôtres. Mais il eût mieux valu, peut-être, négliger « ces minuties qui se refusent », comme vous le dites fort bien, « à l’examen de la critique ».
Encore une, cependant ! Pourquoi avez-vous souligné le et dans cette phrase (un peu tronquée) de ma page 209 : « Achète-moi des Cappadociens et des Asiatiques » ? Était-ce pour briller en voulant faire accroire aux badauds que je ne distingue pas la Cappadoce de l’Asie Mineure ? Mais je la connais, Monsieur, je l’ai vue, je m’y suis promené !
Vous m’avez lu si négligemment que presque toujours vous me citez à faux. Je n’ai dit nulle part que les prêtres aient formé une caste particulière ; ni, page 118, que les sol-dats libyens « fussent possédés de l’envie de boire du fer », mais que les Barbares menaçaient les Carthaginois de leur faire boire du fer ; ni, page 145, que les gardes de la légion « portaient au milieu du front une corne d’argent pour les faire ressembler à des rhinocéros », mais « leurs gros che-vaux avaient, etc. » ; ni, page 36, que les paysans, un jour, s’amusèrent à crucifier deux cents lions. Même observation pour ces malheureuses Syssites, que j’ai employées, selon vous, « ne sachant pas sans doute que ce mot signifiait des corporations particulières ». Sans doute est aimable ! Mais sans doute je savais ce qu’étaient ces corporations et l’étymologie du mot, puisque je le traduis en français, la première fois qu’il apparaît dans mon livre, page 10 :
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« Syssites, compagnies (de commerçants) qui mangeaient en commun ». Vous avez de même faussé un passage de Plaute, car il n’est point démontré dans le Pœnulus « que les Cartha-ginois savaient toutes les langues », ce qui eût été un curieux privilège pour une nation entière ; il y a tout simplement dans le Prologue, v. 112, Is omnes linguas scit ; ce qu’il faut traduire : « Celui-là sait toutes les langues » – le Carthaginois en question, et non tous les Carthaginois.
Il n’est pas vrai de dire que « Hannon n’a pas été cruci-fié dans la guerre des Mercenaires, attendu qu’il comman-dait des armées encore longtemps après », car vous trouve-rez dans Polybe, Monsieur, que les rebelles se saisirent de sa personne, et l’attachèrent à une croix (en Sardaigne, il est vrai, mais à la même époque), livre Ier, chapitre XVII. Ce n’est donc pas « ce personnage » qui « aurait à se plaindre de M. Flaubert », mais plutôt Polybe qui aurait à se plaindre de M. Frœhner.
Pour les sacrifices d’enfants, il est si peu impossible qu’au siècle d’Hamilcar on les brûlât vifs, qu’on en brûlait encore au temps de Jules César et de Tibère, s’il faut s’en rapporter à Cicéron (Pro Balbo) et à Strabon (livre III). Ce-pendant, « la statue de Moloch ne ressemble pas à la ma-chine infernale décrite dans Salammbô. Cette figure, compo-sée de sept cases étagées l’une sur l’autre pour y enfermer les victimes, appartient à la religion gauloise. M. Flaubert n’a aucun prétexte d’analogie pour justifier son audacieuse transposition ».
Non ! je n’ai aucun prétexte, c’est vrai ! Mais j’ai un texte, à savoir le texte, la description même de Diodore, que vous rappelez et qui n’est autre que la mienne, comme vous pourrez vous en convaincre en daignant relire ou lire le livre XX de Diodore, chapitre IV, auquel vous joindrez la pa-
– 424 – raphrase chaldaïque de Paul Fage, dont vous ne parlez pas et qui est citée par Selden, De diis Syriis, p. 164-170, avec Eusèbe, Préparation évangélique, livre Ier.
Comment se fait-il aussi que l’histoire ne dise rien du manteau miraculeux, puisque vous dites vous-même « qu’on le montrait dans le temple de Vénus, mais bien plus tard, et seulement à l’époque des empereurs romains » ? Or je trouve dans Athénée, XII, 58, la description très minutieuse de ce manteau, bien que l’histoire n’en dise rien. Il fut acheté à Denys l’Ancien 120 talents, porté à Rome par Scipion Émi-lien, reporté à Carthage par Caius Gracchus, revint à Rome sous Héliogabale, puis fut rendu à Carthage. Tout cela se trouve encore dans Dureau de La Malle, dont j’ai tiré profit, décidément.
Trois lignes plus bas, vous affirmez, avec la même… candeur, que « la plupart des autres dieux invoqués dans Sa-lammbô sont de pure invention », et vous ajoutez : « Qui a en-tendu parler d’un Aptoukhos ? » Qui ? D’Avezac (Cyré-naïque), à propos d’un temple dans les environs de Cyrène. – « D’un Schaoûl ? » Mais c’est un nom que je donne à un es-clave (voyez ma page 123) – « Ou d’un Matismann ? » Il est mentionné comme dieu par Corippus. (Voyez Johannides et Mémoires de l’Académie des inscriptions , tome XII, p. 181.) – « Qui ne sait que Micipsa n’était pas une divinité mais un homme ? » Or c’est ce que je dis, Monsieur, et très claire-ment, dans cette même page 123, quand Salammbô appelle ses esclaves : « À moi Kroum, Ewa, Micipsa, Schaoûl ! »
Vous m’accusez de prendre pour deux divinités dis-tinctes Astareth et Astarté. Mais au commencement, page 65, lorsque Salammbô invoque Tanit, elle l’invoque par tous ses noms à la fois : « Anaïtis, Astarté, Derceto, Astareth, Tiratha. » Et même j’ai pris soin de dire un peu plus bas,
– 425 – page 70, qu’elle répétait « tous ces noms sans qu’ils eussent pour elle de signification distincte ». Seriez-vous comme Sa-lammbô ? Je suis tenté de le croire, puisque vous faites de Tanit la déesse de la Guerre et non de l’Amour, de l’Élément femelle, humide, fécond, en dépit de Tertullien, et de ce nom même de Tiratha, dont vous rencontrez l’explication peu dé-cente, mais claire, dans Movers, Phenic., livre Ier, page 574.
Vous vous ébahissez ensuite des singes consacrés à la Lune et des chevaux consacrés au Soleil. « Ces détails » (vous en êtes sûr) « ne se trouvent dans aucun auteur an-cien, ni dans aucun monument authentique. » Or je me per-mettrai, pour les singes, de vous rappeler, Monsieur, que les cynocéphales étaient, en Égypte, consacrés à la Lune, comme on le voit encore sur les murailles des temples, et que les cultes égyptiens avaient pénétré en Libye et dans les oasis. Quant aux chevaux, je ne dis pas qu’il y en avait de consacrés à Esculape, mais à Eschmoûn, assimilé à Escu-lape, Iolaüs, Apollon, le Soleil. Or je vois des chevaux consa-crés au Soleil dans Pausanias (livre Ier, chapitre I), et dans la Bible (Rois, livre II, chapitre XXXII). Mais peut-être nierez-vous que les temples d’Égypte soient des monuments au-thentiques, et la Bible et Pausanias des auteurs anciens ?
À propos de la Bible, je prendrai encore, Monsieur, la li-berté grande de vous indiquer le tome II de la traduction de Cahen, page 186, où vous lirez ceci : « Ils portaient au cou, suspendue à une chaîne d’or, une petite figure de pierres précieuses qu’ils appelaient la Vérité. Les débats s’ouvraient lorsque le président mettait devant soi l’image de la Vérité. » C’est un texte de Diodore. En voici un autre d’Elien : « Le plus âgé d’entre eux était leur chef et leur juge à tous ; il por-tait autour du cou une image en saphir. On appelait cette
– 426 – image la Vérité. » C’est ainsi, Monsieur, que « cette Vérité-là est une jolie invention de l’auteur ».
Mais tout vous étonne : le malobathre, que l’on écrit très bien (ne vous en déplaise) malobathre ou malabathre, la poudre d’or que l’on ramasse aujourd’hui, comme autrefois, sur le rivage de Carthage, les oreilles des éléphants peintes en bleu, les hommes qui se barbouillent de vermillon et mangent de la vermine et des singes, les Lydiens en robes de femme, les escarboucles des lynx, les mandragores qui sont dans Hippocrate, la chaînette des chevilles qui est dans le Cantique des Cantiques (Cahen, tome XVI, 37), et les arro-sages de silphium, les barbes enveloppées, les lions en croix, etc., tout !
Eh bien ! non, Monsieur, je n’ai point « emprunté tous ces détails aux nègres de la Sénégambie ». Je vous renvoie, pour les éléphants, à l’ouvrage d’Armandi, page 256, et aux autorités qu’il indique, telles que Florus, Diodore, Ammien Marcellin et autres nègres de la Sénégambie.
Quant aux nomades qui mangent des singes, croquent des poux et se barbouillent de vermillon, comme on pourrait « vous demander à quelle source l’auteur a puisé ces pré-cieux renseignements », et que « vous seriez », d’après votre aveu, « très embarrassé de le dire », je vais vous donner, humblement, quelques indications qui faciliteront vos re-cherches.
« Les Maxies… se peignent le corps avec du vermillon. Les Gysantes se peignent tous avec du vermillon et mangent des singes. Leurs femmes (celles des Adrymachides), si elles sont mordues par un pou, elles le prennent, le mordent, etc. » Vous verrez tout cela dans le IVe livre d’Hérodote, aux
– 427 – chapitres CXCIV, CXCI et CLXVIII. Je ne suis pas embarrassé de le dire.
Le même Hérodote m’a appris, dans la description de l’armée de Xerxès, que les Lydiens avaient des robes de femmes ; de plus, Athénée, dans le chapitre des Étrusques et de leur ressemblance avec les Lydiens, dit qu’ils portaient des robes de femme ; enfin, le Bacchus lydien est toujours représenté en costume de femme. Est-ce assez pour les Ly-diens et leur costume ?
Les barbes enfermées en signe de deuil sont dans Cahen (Ézéchiel, chapitre XXIV, 17) et au menton des colosses égyptiens, ceux d’Abou-Simbal, entre autres ; les escar-boucles formées par l’urine de lynx, dans Théophraste, Trai-té des pierreries , et dans Pline, livre VIII, chapitre LVII. Et pour ce qui regarde les lions crucifiés (dont vous portez le nombre à deux cents, afin de me gratifier, sans doute, d’un ridicule que je n’ai pas), je vous prie de lire dans le même livre de Pline le chapitre XVIII, où vous apprendrez que Sci-pion Émilien et Polybe, se promenant ensemble dans la campagne carthaginoise, en virent de suppliciés dans cette position. Quia ceteri metu poenae similis absterrentur eadem noxia. Sont-ce là, Monsieur, de ces passages pris sans dis-cernement dans L’Univers pittoresque, « et que la haute cri-tique a employés avec succès contre moi » ? De quelle haute critique parlez-vous ? Est-ce de la vôtre ?
Vous vous égayez considérablement sur les grenadiers que l’on arrosait avec du silphium. Mais ce détail, Monsieur, n’est pas de moi. Il est dans Pline, livre XVII, chapitre XLVII. J’en suis bien fâché pour votre plaisanterie sur « l’ellébore que l’on devrait cultiver à Charenton » ; mais, comme vous le dites vous-même, « l’esprit le plus pénétrant ne saurait suppléer au défaut de connaissances acquises ».
– 428 –
Vous en avez manqué complètement en affirmant que « parmi les pierres précieuses du trésor d’Hamilcar, plus d’une appartient aux légendes et aux superstitions chré-tiennes ». Non, Monsieur, elles sont toutes dans Pline et dans Théophraste.
Les stèles d’émeraude, à l’entrée du temple, qui vous font rire, car vous êtes gai, sont mentionnées par Philostrate (Vie d’Apollonius) et par Théophraste (Traité des pierreries). Heeren (tome II) cite sa phrase : « La plus grosse émeraude bactrienne se trouve à Tyr, dans le temple d’Hercule. C’est une colonne d’assez forte dimension. » Autre passage de Théophraste (traduction de Hill) : « Il y avait dans leur temple de Jupiter un obélisque composé de quatre éme-raudes. »
Malgré « vos connaissances acquises », vous confondez le jade, qui est une néphrite d’un vert brun et qui vient de Chine, avec le jaspe, variété de quartz que l’on trouve en Eu-rope et en Sicile. Si vous aviez ouvert, par hasard, le Diction-naire de l’Académie française, au mot jaspe, vous eussiez ap-pris, sans aller plus loin, qu’il y en a de noir, de rouge et de blanc. Il fallait donc, Monsieur, modérer les transports de votre indomptable verve et ne pas reprocher folâtrement à mon maître et ami Théophile Gautier d’avoir prêté à une femme (dans son Roman de la momie) des pieds verts quand il lui a donné des pieds blancs. Ainsi, ce n’est point lui, mais vous, qui avez fait une erreur ridicule.
Si vous dédaigniez un peu moins les voyages, vous au-riez pu voir au musée de Turin le propre bras de sa momie, rapportée par M. Passalacqua, d’Égypte, et dans la pose que décrit Th. Gautier, cette pose qui, d’après vous, n’est certai-nement pas égyptienne. Sans être ingénieur non plus, vous au-riez appris ce que font les Sakiehs pour amener l’eau dans
– 429 – les maisons, et vous seriez convaincu que je n’ai point abusé des vêtements noirs en les mettant dans des pays où ils foi-sonnent et où les femmes de la haute classe ne sortent que vêtues de manteaux noirs. Mais comme vous préférez les témoignages écrits, je vous recommanderai, pour tout ce qui concerne la toilette des femmes, Isaïe, III, 3 ; la Mischna, tit. De Sabbatho ; Samuel, XIII, 18 ; saint Clément d’Alexandrie, Paed., II, 13, et les dissertations de l’abbé Mignot, dans les Mémoires de l’Académie des inscriptions, t. XLII. Et quant à cette abondance d’ornementation qui vous ébahit si fort, j’étais bien en droit d’en prodiguer à des peuples qui incrus-taient dans le sol de leurs appartements des pierreries. (Voy. Cahen, Ézéchiel, XXVIII, 14.) Mais vous n’êtes pas heureux, en fait de pierreries.
Je termine, Monsieur, en vous remerciant des formes amènes que vous avez employées, chose rare maintenant. Je n’ai relevé parmi vos inexactitudes que les plus grossières, qui touchaient à des points spéciaux. Quant aux critiques vagues, aux appréciations personnelles et à l’examen litté-raire de mon livre, je n’y ai pas même fait allusion. Je me suis tenu tout le temps sur votre terrain, celui de la science, et je vous répète encore une fois que j’y suis médiocrement solide. Je ne sais ni l’hébreu, ni l’arabe, ni l’allemand, ni le grec, ni le latin, et je ne me vante pas de savoir le français. J’ai usé souvent des traductions, mais quelquefois aussi des originaux. J’ai consulté, dans mes incertitudes, les hommes qui passent en France pour les plus compétents, et si je n’ai pas été mieux guidé, c’est que je n’avais point l’honneur, l’avantage de vous connaître : excusez-moi ! Si j’avais pris vos conseils, aurais-je mieux réussi ? J’en doute. En tout cas, j’eusse été privé des marques de bienveillance que vous me donnez çà et là dans votre article et je vous aurais épargné l’espèce de remords qui le termine. Mais rassurez-vous,
– 430 –
Monsieur ; bien que vous paraissiez effrayé vous-même de votre force et que vous pensiez sérieusement « avoir déchi-queté mon livre pièce à pièce », n’ayez aucune peur, tran-quillisez-vous ! car vous n’avez pas été cruel, mais… léger.
J’ai l’honneur d’être, etc.
GUSTAVE FLAUBERT.
À MADAME DE FLY ?
[Paris,] jeudi [22 janvier 1863].
Chère Madame,
Un de mes compatriotes, M. Valentin, a fait (en suivant un peu mes conseils) quatre dessins de costume tirés de Sa-lammbô, qui doivent paraître la semaine prochaine dans L’Illustrateur des dames, journal de modes.
Il désirerait les faire voir à l’Impératrice.
Auriez-vous la bonté de lui dire à qui il doit s’adresser aux Tuileries pour que ces dessins arrivent promptement sous les yeux de Sa Majesté.
Mille respects, chère Madame, et tout à vous.
À MADAME JULES SANDEAU
[Paris,] samedi matin [24 janvier 1863].
Quelle conduite ! voilà plusieurs mardis que je reste chez moi, espérant toujours (d’après votre parole) que vous
– 431 – viendrez faire une visite à ma mère et que je vous verrai, mais non !
Voyons ! sera-ce pour mardi prochain ? Faut-il encore vous attendre ?
Je vous baise les deux mains très longuement.
À vous.
Demandez L’Opinion nationale d’hier au soir, il y a un article de moi.
À FÉLICIEN DE SAULCY
[Paris,] samedi midi [24 janvier 1863].
Mon cher Ami,
Vous recevrez ce soir ma réponse au gars Frœhner. Mais voici pourquoi je vous écris.
Vous rappelez-vous m’avoir montré, il y a deux ou trois ans, une plaquette en or repoussé qui avait été rapportée de Kamyros par Salzmann ? Cette plaquette représentait une femme qui m’a servi pour un des costumes de Salammbô. J’aurais besoin de la revoir. Où est-elle ? En avez-vous un dessin ou une description minutieuse ?
On m’a demandé en très haut lieu, pour une grande dame de votre connaissance, les costumes de Salammbô (il y en a quatre dans mon livre, celui de la plaquette en est un). Je suis en train de les faire dessiner par Bida, et j’y joindrai
– 432 – une note explicative la plus claire possible. Telles sont à pré-sent mes occupations.
Dans votre petit mot de réponse, soyez assez bon pour me donner des nouvelles de Mme de Saulcy, à qui vous pré-senterez, je vous prie, mes respects.
Quant à vous, mon cher ami, je vous envoie la plus chaude poignée de main qui ait jamais été donnée.
Tout à vous.
AU GÉNÉRAL BOUGENEL,
Chambellan d’honneur de S.A.I.
[Paris, 24 janvier 1863.]
Général,
S.A.I. la princesse Mathilde m’a exprimé le désir d’avoir des dessins de costumes tirés de mon livre intitulé : Sa-lammbô.
Mais on me dit qu’il est inutile que je continue à m’occuper de ce travail.
Je voudrais savoir à quoi m’en tenir, positivement. Donc, je vous prie, Général, d’avoir la bonté de me répondre et d’accepter l’hommage de ma considération la plus distin-guée.
Votre très humble.
G. FLAUBERT.
– 433 –
À MICHEL LÉVY
[Paris, 27 janvier 1863.]
Dites-moi l’adresse exacte de Mme Sand…
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 28 janvier [18]63.
Mon cher Frère,
Il ne faut pas me savoir gré d’avoir rempli un devoir. Toutes les fois que la critique fera le sien je me tairai, parce que j’aime mieux produire que juger. Mais tout ce que j’avais lu sur Salammbô avant de lire Salammbô était injuste ou in-suffisant. J’aurais regardé le silence comme une lâcheté, ou comme une paresse, ce qui se ressemble beaucoup. Il m’est indifférent d’avoir à ajouter vos adversaires aux miens – un peu plus, un peu moins…
J’ai à vous demander pardon d’une critique assez pué-rile à propos du Défilé de la Hache. Si je l’ai laissée c’est qu’une réserve ajoutait à la sincérité de mon admiration.
Nous nous connaissons bien peu. Venez donc me voir quand vous aurez le temps. Ce n’est pas loin, j’y suis tou-jours, mais je suis âgée, n’attendez pas que je sois en en-fance.
Tirez-moi d’intrigue. J’ai reçu en septembre une plante sèche intéressante dans une enveloppe anonyme. C’est votre écriture à ce qu’il me semble aujourd’hui. Mais c’est invrai-semblable, d’où sauriez-vous que je m’occupe assez minu-tieusement de botanique ?
– 434 –
Ce que je garde, moi, de vos remerciements, c’est le ton de l’amitié et cela, je sais que je le mérite.
Tout à vous.
G. SAND.
À GEORGE SAND
[Paris, 31 janvier 1863.]
Chère Madame,
Je ne vous sais pas gré d’avoir rempli ce que vous appe-lez un devoir. La bonté de votre cœur m’a attendri et votre sympathie m’a rendu fier. Voilà tout.
Votre lettre, que je viens de recevoir, ajoute encore à votre article et le dépasse, et je ne sais que vous dire, si ce n’est que : je vous aime bien franchement.
M. Aucante me demande pour vous un n[umér]o de L’Opinion nationale. Vous le recevrez en même temps que ceci.
Ce n’est point moi qui vous ai envoyé au mois de sep-tembre une petite fleur dans une enveloppe. Mais ce qu’il y a d’étrange, c’est qu’à la même époque j’ai reçu de la même façon une feuille d’arbre.
Quant à votre invitation si cordiale, je ne vous réponds ni oui ni non, en vrai Normand. J’irai peut-être, un jour, vous surprendre, cet été. Car j’ai grande envie de vous voir et de causer avec vous.
Mille bonnes tendresses ; je vous baise les mains et suis
– 435 –
tout à vous.
Boulev[ard] du Temple, 42.
ou Croisset près Rouen.
Il me serait bien doux d’avoir votre portrait pour l’accrocher à la muraille dans mon cabinet, à la campagne, où je passe souvent de longs mois tout seul. La demande est-elle indiscrète ? Sinon, mille remerciements d’avance. Prenez ceux-là avec les autres que je réitère.
À EUGÈNE FROMENTIN
[Paris,] samedi soir [31 janvier 1863].
Mon cher Fromentin,
Je viens de lire Dominique d’un seul coup. J’ai commen-cé à 8 h. du soir et j’ai fini à 2 h. du matin. Je brûle de l’envie de vous voir pour en causer, et pour vous en féliciter.
Dites-moi quand est-ce que nous pourrons nous voir ? Quel jour voulez-vous que j’aille à votre atelier ?
Ou quel jour voulez-vous venir chez moi ? Je n’y serai ni dimanche soir ni mardi soir. Quant aux autres soirs de la semaine prochaine jusqu’à présent je n’ai pas d’engagements. Bravo ! encore une fois ! Mille poignées de main.
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À AGLAÉ SABATIER
[Paris, janvier-février 1863 ?]
Belle Présidente,
Avez-vous encore besoin des deux volumes de Shakes-peare ? S’ils ne vous sont plus agréables, soyez assez bonne pour les remettre à mon mameluk !
Vous savez que c’est demain qu’a lieu à Neuilly la lec-ture de Tragaldabas.
Je vous baise les mains très luxurieusement.
GUSTAVE FLAUBERT
qui voudrait bien arriver enfin au Portugal.
À ADOLPHE GUÉROULT
[Paris,] 2 février 1863.
Mon cher Monsieur Guéroult,
Excusez-moi si je vous importune encore une fois. Mais comme M. G. Frœhner doit reproduire dans L’Opinion natio-nale ce qu’il vient de publier dans la Revue contemporaine, je me permets de lui dire que :
J’ai commis, effectivement, une erreur très grave. Au lieu de Diodore, liv. XX, chap. IV, lisez chapitre XIV. Autre er-reur : j’ai oublié un texte à propos de la Statue de Moloch, dans La Mythologie du docteur Jacobi, traduction de Ber-
– 437 – nard, la page 322, où il verra une fois de plus les sept com-partiments qui l’indignent.
Et, bien qu’il n’ait pas daigné me répondre un seul mot touchant : 1° la topographie de Carthage ; 2° le manteau de Tanit ; 3° les noms puniques que j’ai travestis et 4° les dieux que j’ai inventés – et qu’il ait gardé le même silence : 5° sur les chevaux consacrés au Soleil ; 6° sur la statuette de la Vé-rité ; 7° sur les coutumes bizarres des nomades ; 8° sur les lions crucifiés, et 9° sur les arrosages de silphium, avec 10° les escarboucles des lynx et 11° les superstitions chré-tiennes relatives aux pierreries ; en se taisant, de même, sur le jade 12° ; et sur le jaspe 13° ; sans en dire plus long quant à tout ce qui concerne : 14° Hannon ; 15° les costumes des femmes ; 16° les robes des Lydiens ; 17° la pose fantastique de la momie égyptienne ; 18° le musée Campana ; 19° les ci-tations… (peu exactes) qu’il fait de mon livre ; et 20° mon la-tin, qu’il vous conjure de trouver faux, etc., je suis prêt, néanmoins, sur cela, comme sur tout le reste, à reconnaître qu’il a raison et que l’Antiquité est sa propriété particulière. Il peut donc s’amuser en paix à détruire mon édifice et prou-ver que je ne sais rien du tout, comme il l’a fait victorieuse-ment pour MM. Léon Heuzey et Léon Renier, car je ne lui répondrai pas. Je ne m’occuperai plus de ce monsieur.
Je retire un mot qui me paraît l’avoir contrarié. Non, M. Frœhner n’est pas léger, il est tout le contraire. Et si je l’ai choisi « pour victime parmi tant d’écrivains qui ont rabaissé mon livre », c’est qu’il m’avait semblé le plus sérieux. Je me suis bien trompé.
Enfin, puisqu’il se mêle de ma biographie (comme si je m’inquiétais de la sienne !) en affirmant par deux fois (il le sait !) que j’ai été six ans à écrire Salammbô, je lui avouerai
– 438 – que je ne suis pas bien sûr, à présent, d’avoir jamais été à Carthage !
Il nous reste, l’un et l’autre, à vous remercier, cher Mon-sieur, moi pour m’avoir ouvert votre journal spontanément et d’une si large manière, et quant à lui, M. Frœhner, il doit vous savoir un gré infini. Vous lui avez donné l’occasion d’apprendre à beaucoup de monde son existence. Cet étran-ger tenait à être connu ; maintenant il l’est… avantageuse-ment.
Mille cordialités.
À MICHEL LÉVY
[Paris,] vendredi, 3 heures [6 février 1863].
Mon cher Michel,
Je vous prie de donner une Salammbô au porteur de ce billet M. Valentin…
À ALPHONSE DE CALONNE
[Paris,] 9 février [1863].
Je n’ai chargé personne de demander si la Revue con-temporaine admettrait une réponse à l’article de M. Frœhner sur le roman archéologique. Le manuscrit de ma réponse a été porté au bureau de votre Revue dans la matinée de ven-dredi et non le samedi. Vous ferez, Monsieur, de cette ré-clamation l’usage que vous trouverez convenable […].
– 439 –
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 10 février [18]63.
Mes portraits sont rares, bien qu’on en vende de toutes sortes qui ne sont pas faits d’après moi. Je n’ai ici que de mauvaises épreuves. Quand j’irai à Paris je choisirai moi-même et je vous enverrai ce qu’il y aura de présentable – et merci de l’accueil que vous voulez faire à ma figure insigni-fiante en elle-même, comme vous savez bien. Ce qu’il y a de meilleur est dans la tête, pour comprendre et dans le cœur pour apprécier.
G. SAND.
À GEORGE SAND
[Paris,] jeudi matin [12 février 1863].
Merci d’avance, cher Maître. Il n’y a rien d’insignifiant en vous quoi que vous disiez. Je recevrai le cadeau avec joie. Et je le conserverai avec orgueil.
Je vous baise les deux mains et suis
tout à vous.
Si vous venez à Paris, cet été, ayez la bonté de m’en prévenir par un mot que vous m’adresseriez à Croisset. Je me rendrai au rendez-vous, à moins d’une impossibilité – improbable ?
– 440 –
À JULES DUPLAN
[Paris,] lundi [23 février 1863].
Tâche de t’arranger pour être libre lundi prochain ; nous irons à Giboyer. C’est la seule soirée (d’ici à mon départ) dont je n’aie pas disposé d’avance.
Je fous mon camp d’après-demain en huit. Je suis exté-nué, et ennuyé, et j’éprouve le besoin de me recueillir dans le silence du Cabinet. – Je ne bouge demain de toute la jour-née. Tâche de venir le soir que nous causions tranquille-ment.
À toi.
À JULES SANDEAU
[Paris,] samedi [28 février 1863].
J’irai vous dire adieu demain matin. Je pars demain soir ou lundi matin. Ma petite maman me réclame.
Bouilhet a promis les corrections de sa Faustine pour la fin de la semaine prochaine.
Nous sommes l’un et l’autre exténués. Voilà quatre nuits que je ne ferme l’œil. Adieu. À demain. De onze heures à une heure ? Est-ce votre heure ? Ou bien de trois à six, ce qui m’arrangerait mieux.
À vous toujours.
– 441 –
IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT
[Paris, 1er mars 1863.]
Cher Monsieur,
Permettez-moi de vous offrir les deux volumes ci-joints ; je vous en enverrai deux autres à votre habitation près de Rouen – dans quelque temps – car il ne faut pas abuser de votre complaisance. Vous seriez bien aimable de venir pas-ser au moins une partie de la soirée de demain lundi chez moi (rue de Rivoli, 210). Nous aurons quelques amis, entre autres Mme Viardot, qui est désireuse de faire votre connais-sance. – Ce serait une façon de diminuer quelque peu le re-gret que j’éprouve de vous avoir rencontré si tard. – En at-tendant, je vous prie d’accepter l’expression de ma sincère sympathie.
I. TOURGUENEFF.
Dimanche.
Rue de Rivoli, 210.
À MICHEL LÉVY
[Paris,] lundi [2 mars 1863].
Mon cher Michel,
Vous devriez bien m’envoyer l’article de la Revue des Deux Mondes…
– 442 –
À IVAN TOURGUENEFF
Croisset, près Rouen, 16 mars [1863].
Cher Monsieur Tourgueneff,
Comme je suis reconnaissant du cadeau que vous m’avez fait ! Je viens de lire vos deux volumes, et je ne puis résister au besoin de vous dire que j’en suis ravi.
Depuis longtemps, vous êtes pour moi un maître. Mais plus je vous étudie, et plus votre talent me tient en ébahis-sement. J’admire cette manière à la fois véhémente et con-tenue, cette sympathie qui descend jusqu’aux êtres les plus infimes et donne une pensée aux paysages. On voit et on rêve.
De même que quand je lis Don Quichotte je voudrais al-ler à cheval sur une route blanche de poussière et manger des olives et des oignons crus à l’ombre d’un rocher, vos Scènes de la vie russe me donnent envie d’être secoué en té-lègue au milieu de champs couverts de neige, en entendant des loups aboyer. Il s’exhale de vos œuvres un parfum âcre et doux, une tristesse charmante, qui me pénètre jusqu’au fond de l’âme.
Quel art vous avez ! Quel mélange d’attendrissement, d’ironie, d’observation et de couleur ! Et comme tout cela est combiné ! Comme vous amenez vos effets ! Quelle sûreté de main !
Tout en étant particulier, vous êtes général. Que de choses senties par moi, éprouvées, n’ai-je pas retrouvées chez vous ! Dans les Trois rencontres entre autres, dans Jacques Passynkof, dans le Journal d’un homme de trop, etc., partout.
– 443 –
Mais ce qu’on n’a pas assez loué en vous, c’est le cœur, c’est-à-dire une émotion permanente, je ne sais quelle sensi-bilité profonde et cachée.
J’ai été bien heureux, il y a quinze jours, de faire votre connaissance et de vous serrer les mains. C’est ce que je fais de nouveau, plus fortement que jamais, en vous priant de me croire, cher confrère, tout à vous.
IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT
Paris, rue de Rivoli, 210, ce 19 mars 1863.
Cher Monsieur Flaubert,
Votre lettre m’a fait rougir autant qu’elle m’a fait de plaisir, et c’est beaucoup dire. De pareils éloges rendent fier, et je voudrais les avoir mérités. Quoi qu’il en soit, je suis très heureux de vous avoir plu, et je vous remercie de me l’avoir dit.
Je vous envoie un livre de moi qui vient de paraître ; j’en publie un autre que je vous enverrai, dès qu’il sera fini. – Vous voyez que je ne vous ménage plus.
Ne comptez-vous pas venir à Paris avant l’été ? Je serais si heureux de continuer mes rapports avec vous, qui avaient commencé sous de si bons auspices, et qui – j’en suis sûr pour ma part – ne demanderaient pas mieux que d’aboutir à la plus franche amitié.
Je vous serre la main avec toute celle que je ressens dé-jà, et vous prie de croire à mes sentiments les plus affec-tueux.
– 444 –
I. TOURGUENEFF.
MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE
À GUSTAVE FLAUBERT
Angers, 20 mars 1863.
Il y a bien longtemps, cher Monsieur, que je n’ai eu le plaisir de vous écrire. J’avais envoyé au Messager des théâtres, qui l’avait accepté, un article sur votre beau roman de Salammbô et j’attendais son insertion pour vous l’adresser ; on m’écrit du Messager que par suite du refus de votre éditeur de remettre les deux volumes exigés, à ce qu’il paraît, par la rédaction du Messager, ils ne peuvent rien insé-rer sur Salammbô, et qu’ils ont donné mon article à La Senti-nelle parisienne . Je suis très contrariée de ce retard, j’espère que l’article sera inséré et que j’aurai le plaisir de vous l’envoyer. Je ne sais pas écrire, mais je sais comprendre votre pensée, je le crois du moins, et je me suis efforcée de la rendre. Votre Salammbô, lue plusieurs fois, gagne beau-coup et j’en ai entendu, par des lecteurs sérieux, faire un grand éloge. J’ai pensé à vous chaque jour. Êtes-vous heu-reux et bien portant ? Combien je le désire ! mais que le bonheur est difficile avec un cœur comme le vôtre, et une in-telligence si élevée ! Vous êtes une exception, c’est ce qui fait votre grandeur et votre cœur. Les facultés immenses im-pliquent des souffrances infinies. Puisque vous êtes assez bon pour vous intéresser à moi, pauvre être infime, je vous dirai que j’ai passé le plus triste hiver et maintenant mon état moral s’aggrave chaque jour. Les hallucinations inté-rieures, qui me font si cruellement souffrir, sont continuelles, et ne me laissent de repos ni le jour, ni la nuit. Les imagina-tions les plus folles, les plus affreuses, me semblent des réali-
– 445 – tés ; je ne dors que lorsque la fatigue m’accable. Je suis in-capable de tout et je crois que je mourrai dans une maison de fous. Cet état qui n’est ni la raison, ni la folie, est affreux, c’est une lumière jetée sur des abîmes. Oui je désire souvent une folie complète, le néant de l’intelligence. Le mal n’existe que lorsqu’on en a conscience. Pour comble de maux, j’ai les yeux si malades, que lire, écrire, faire de la musique m’est interdit ; l’inaction, la solitude, le silence ajoutent à mes souffrances ! Je me dis souvent qu’il n’y a plus de pitié dans le monde puisqu’on me laisse tant souffrir. Je me sens comme une barque perdue sur une mer inconnue, sans boussole, sans une lueur dans les ténèbres. Le passé m’apparaît comme une vie qui n’est pas la mienne, je me cherche moi-même et ne me trouve plus ; à chaque instant, je me sens perdue sans retour, et je le suis, sans un secours providentiel, je ne l’espère pas. On me fait la lecture, mais à peine si mon intelligence entend. Il ne paraît en littérature que pauvreté. C’est à croire qu’il n’existe plus rien de bon, ni de beau sur la terre. La nature elle-même est en deuil, les plaintes du vent dans mes arbres verts, la pluie, le brouillard, les branches dépouillées, tout est lugubre. Les oiseaux seuls viennent se nourrir sur ma fenêtre. Il y a des roitelets, des rouges-gorges, des jolies mésanges bleues, tous ont l’air heu-reux ! C’est demain le premier jour de printemps, mais il ne peut apporter de changement à mon sort, il n’y a plus pour moi qu’un éternel hiver. Nous avons ici un mauvais Opéra, ce qui m’afflige, car l’art est mon seul, mon dernier amour ! J’ai vu Faust qui m’a impressionnée. Cette pauvre Margue-rite soumise à un pouvoir infernal, n’est-ce pas l’histoire de toutes les femmes ? Tous les êtres faibles n’agissent que sous l’influence de volontés étrangères. La liberté morale existe, mais jamais absolue, surtout lorsqu’elle rencontre une volonté plus forte. Dans le domaine des réalités, je suis
– 446 – tourmentée, les événements de Pologne retentissent jusque dans le coin obscur où je vis, un réfugié polonais chez moi depuis 12 ans va sans doute partir, c’était notre seul soutien, notre appui, il faisait toutes les affaires avec zèle et une pro-bité, une délicatesse à toute épreuve, c’était un second moi-même et je ne sais ce que nous deviendrons sans lui. Mon filleul Édouard est cloué sur son lit depuis 2 ans sans se mouvoir, ni presque parler : là je suis en présence d’un ma-lade et de sa fille, enfant de 3 ans ; un orphelin auquel j’ai sauvé la vie et que j’ai fait élever m’a quittée, aussitôt que je l’ai fait remplacer au service. Il m’a bien offert ses services, mais il est marié à Paris et veut avoir sa belle-mère. Une dame dont j’ai élevé le fils et que j’ai eu 8 ans chez moi viendrait aussi, mais tous ont été ingrats et dans leurs offres, je vois un marché. Personne ne m’aime vraiment et j’ai tant fait pour eux. Adieu, cher Monsieur, plaignez-moi, ne m’oubliez pas. Votre dévouée.
M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.
À IVAN TOURGUENEFF
[Croisset, 24 mars 1863.]
Mon cher Confrère,
Vous m’avez écrit une lettre bien aimable et vous êtes trop modeste. Car je viens de lire votre nouveau volume. Je vous y ai retrouvé, et plus intense, plus rare que jamais.
Ce que j’admire par-dessus tout dans votre talent, c’est la distinction – chose suprême. Vous trouvez le moyen de faire vrai sans banalité, d’être sentimental sans mièvrerie, et comique sans la moindre bassesse. Sans chercher les coups
– 447 – de théâtre, vous obtenez par le seul fini de la composition des effets tragiques. Vous avez l’air très bonhomme et vous êtes très fort. « La peau du regnard jointe à celle du lion », comme dit Montaigne.
C’est une belle histoire que celle d’Éléna ; j’aime cette figure, et celle de Choubine, et toutes les autres ! – On se dit en vous lisant : « J’ai passé par là. » Ainsi, je crois que la page 51 ne sera sentie par personne comme par moi. Quelle psychologie ! – Mais il me faudrait bien des lignes pour vous exprimer tout ce que je pense.
Quant à votre Premier amour, je l’ai d’autant mieux compris que c’est la propre histoire d’un de mes amis très in-times. Tous les vieux romantiques (et j’en suis un, moi qui ai couché la tête sur un poignard), tous ceux-là doivent vous être reconnaissants pour ce petit conte qui en dit si long sur leur jeunesse. Quelle fille excitante que Zinotchka ! – C’est une de vos qualités que de savoir inventer des femmes. Elles sont idéales et réelles. Elles ont l’attraction et l’auréole. Mais ce qui domine toute cette œuvre et même tout le volume, ce sont ces deux lignes : « Je n’éprouvais pour mon père aucun sentiment mauvais. Au contraire, il avait encore grandi pour ainsi dire, à mes yeux. » Cela me semble d’une profondeur effrayante. Sera-ce remarqué ? Je n’en sais rien. Mais, pour moi, voilà du sublime.
Oui, cher confrère, j’espère que nos relations n’en reste-ront pas là, et que notre sympathie deviendra de l’amitié. J’y compte, et j’en suis sûr.
D’ici là, mille poignées de main de votre
Croisset, mardi soir.
– 448 –
À JULES DUPLAN
[Croisset, 29 mars 1863.]
Tu es bien gentil de m’envoyer des feuilles farces. On me dit que le sieur Vitet m’a attaqué dans sa réponse à Oc-tave Feuillet ? Envoie-moi ça. – À propos d’attaque, sais-tu que j’ai été dénoncé comme corrupteur des mœurs dans deux églises ? 1° église Sainte-Clotilde, 2° église de la Trinité (rue de Clichy). Là, le prédicateur s’appelait l’abbé Becel. J’ignore le nom de l’autre. Tous deux ont tonné contre l’impudicité des mascarades, contre le costume de Salamm-bô ! Ledit Becel a rappelé la Bovary et prétend que cette fois je veux ramener le paganisme. Ainsi l’Académie et le clergé m’exècrent. Ça me flatte, et ça m’excite !!!
Quel discours que celui de Feuillet, nom de Dieu ! Quelle platitude ! J’en étais indigné pour le père Scribe.
J’oubliais de te dire que je trouve ta conduite indécente. Tu n’écris pas à ton vieux Bandole. – Comment vas-tu ? et Mme Cornu ? et la note relative à Théo ? etc., etc. Et la tra-duction allemande ? Comme il n’existe point de traité avec la Prusse, Mme Ritschl est parfaitement libre quant à l’argent ; que Mme Cornu arrange l’affaire comme elle l’entendra.
Quant à moi, je suis dans la confection simultanée de mes deux plans. C’est à cela que je passe toutes mes soirées. Je ne sais pour lequel me décider. J’attends Monseigneur dans 15 jours. Alors je prendrai un parti.
Dans la journée, je lis de l’anglais, et même du grec ; il m’a pris une rage de Théocrite. Jolie préparation pour peindre les mœurs parisiennes !
– 449 –
Je ne suis pas né pour écrire des choses modernes, dé-cidément ; il m’en coûte trop pour m’y mettre ! J’aurais dû, après Salammbô, me mettre immédiatement à Saint Antoine. J’étais en train. Ce serait fini, maintenant.
Je m’ennuie à crever. Mon oisiveté (qui n’en est pas une, car je me creuse la cervelle comme un misérable), ma non-écriture, dis-je, me pèse ! Sacré état !
Je compte sur toi, cet été. Adieu, tâche d’être plus gas que moi. Je t’embrasse tendrement, mon cher vieux.
Dimanche soir.
En fait de nouvelles, en voici. Plonplon m’a envoyé son discours.
***
Caroline a hérité cette semaine d’environ 200 mille francs, dont elle n’a maintenant que la nue-propriété. Il lui revient présentement peut-être mille à 15 cents francs de rentes.
***
Je suis toujours envahi à la face par des clous. (C’est de ne pas voir assez de femmes ! ) Cette gêne permanente contri-bue à mon abrutissement.
***
Je relis du Goethe pour me remonter le bourrichon.
– 450 –
À MICHEL LEVY
[Croisset,] mardi [31 mars 1863].
Mon cher Michel,
Je reçois une lettre de M. Siegfried Neuburger, de Mu-nich, le traducteur allemand du Fils de Giboyer…
À JULES DUPLAN
[Croisset,] jeudi soir [2 avril 1863].
Merci de tes journaux, cher Vieux. J’ai bien ri de l’abominable attentat dont le Patriarche de l’Honneur a été victime. L’histoire me paraît trouble ? Si tu rencontres des détails envoie-les-moi.
Je n’ai pas été très hilare depuis notre séparation : 1° mes clous à la gueule n’ont fait que redoubler, 2° j’ai eu des peintres qui, barbouillant tout le rez-de-chaussée de mon logis, m’ont empoisonné, et 3° peu d’imaginative en fait de littérature !
Je m’acharne à mon roman parisien, qui ne vient pas du tout. Ce sont des couillades usées. Rien d’âpre ni de neuf ! Aucune scène capitale ne surgit. Ça ne m’empoigne pas. Je ne bande pas et je masturbe en vain ma pauvre cervelle.
Je suis attiré par l’hist[oire] de mes cloportes. – Dont j’ai aussi travaillé le plan. Celui-là, il est bon, j’en suis sûr ! mal-gré des difficultés effroyables pour varier la monotonie de l’effet. – Mais je me ferai chasser de France et de l’Europe si j’écris ce bouquin-là !
– 451 –
Cela vaudrait mieux, pourtant, que d’en rater un autre. – Et c’est ce qui me pend au bout du nez, les récits du cœur n’étant pas mon fait, je crois ?
J’ai lu du Dickens et deux volumes de Tourgueneff, avec Les Miettes de l’Histoire ! Je me suis remis à lire de l’anglais et du grec, et puis je m’embête, ou plutôt je m’emmerde.
Tache de ne pas faire comme moi et donne-moi de tes nouvelles, complètes.
Adieu, vieux, je t’embrasse.
À EDMOND ET JULES DE GONCOURT
Croisset, jeudi soir [2 avril 1863].
Que devenez-vous ? Il m’ennuie de ne pas vous voir.
Donnez-moi des nouvelles de vos personnes et de votre travail. – Et rappelez-vous que vous m’avez promis de venir me faire une longue visite dès qu’il sera terminé. Quand se-ra-ce ?
Je vous demande, incidemment, un conseil. J’ai reçu du guerrier Bougenel une invitation pour tous les dimanches du mois d’avril et du mois de mai. La carte m’est renvoyée de Paris. Que dois-je faire ? Répondre que je ne puis « profiter de cette faveur » parce que je ne suis pas à Paris, est peut-être ridicule ? Ne rien faire est peut-être grossier ? Faut-il que je me présente rue de Courcelles, au moins une fois pendant ces deux mois ? Éclairez-moi sur les usages des cours.
– 452 –
Le dîner du samedi dure-t-il toujours et qu’y dit-on ? Et le Sainte-Beuve ? J’ai lu tous les livres de Tourgueneff. Il a bien du talent cet homme-là ! Ce qui me plaît en lui c’est une distinction et une poésie permanentes.
Quant à moi, mes chers vieux, j’ai été empoisonné par la peinture dont on a barbouillé mon rez-de-chaussée. Je suis ravagé à la face par des clous qui s’y succèdent avec obsti-nation et je travaille à deux plans de roman sans savoir en-core auquel des deux il faut s’atteler. Tel est l’état de votre ami.
Donnez de ma part une bonne poignée de main à Saint-Victor. Écrivez-moi et accourez dès que vous serez libres. Soyez sans crainte. Je ne vous ferai voir aucune curiosité et je ne vous présenterai à aucune notabilité.
Je vous embrasse tous les deux tendrement.
Votre.
Vous ignorez sans doute que j’ai été signalé à la haine des Fidèles dans deux églises de Paris (Sainte-Clotilde et la Trinité). On m’accuse d’avoir inventé des costumes obs-cènes et « de vouloir ramener le paganisme ». Sic.
Je pense, présentement, à la quantité de bêtises, que l’on dira et fera demain, Vendredi saint, dans toute la chré-tienté ! – C’est un beau jour pour le libre penseur qui pro-teste au nom de la Philosophie en mangeant du cochon. Mais les autres, le bourgeois qui cale, par respect pour l’opinion, celui qui cède à sa femme après une longue dis-cussion, celui qui, au fond, a peur, etc. : tous sont bien beaux. Faire-gras ou faire-maigre (to be, or not to be) me sem-
– 453 – blant aussi ineptes l’un que l’autre, j’ai toujours eu envie, ce jour-là, de jeûner absolument, et de rester 24 heures sans manger. Mais ce serait prendre un parti violent et mal tran-cher la difficulté. N’importe ! C’est un jour bien difficile à passer pour un sceptique, avouons-le !… et puis il y a « la question des domestiques ».
À THÉOPHILE GAUTIER
Croisset, 3 avril [1863].
Comment vas-tu, cher vieux Maître ? Le Fracasse avance-t-il ? Penses-tu à Salammbô ? Est-ce qu’il y a quelque chose de nouveau relativement à cette jeune personne ? Le Figaro-programme en reparle, et Verdi est à Paris.
Dès que tu auras fini ton roman, viens dans ma cabane passer une huitaine (ou plus) selon ta promesse. Et nous ré-glerons le scénario. Je t’attends au mois de mai. Préviens-moi de ton arrivée, deux jours à l’avance.
Je rêvasse à la fois deux livres sans faire grande be-sogne. J’ai des clous à la gueule et je m’emmerde si l’on [peut] s’exprimer ainsi.
Il me semble qu’il y a déjà bien longtemps que je n’ai vu ta chère trombine !
J’imagine que nous taillerons, ici, dans le silence du ca-binet (loin des cours et des femmes), une fière bavette ! C’est pourquoi, accours dès que tu seras libre.
Je te baise sur les deux joues.
Ton.
– 454 –
Amitiés tendres à toute la nichée et particulièrement au Toto.
Je suis victime de la HHHHAINE DES PRÊTRES, ayant été maudit par iceux dans deux églises : Sainte-Clotilde et la Trinité. On m’accuse d’être l’inventeur de travestissements obscènes, et de vouloir « ramener le paganisme » (sic).
À JULES DUPLAN
Croisset, mardi soir [7 avril 1863].
Mon cher Jules,
Voici deux papiers que je te prie de communiquer à Mme Cornu. (Ne pas les perdre.) J’aime mieux te les envoyer que de te donner des explications. La compréhension de la chose sera plus facile.
On m’a demandé de Munich une autorisation. J’ai dit de s’adresser à Lévy et qu’il y en avait déjà une de donnée.
Comme il n’y a point de traité international avec la Prusse, je crois Mme Ritschl parfaitement libre.
Ton frère fera peut-être bien de s’entendre là-dessus avec l’enfant d’Israël. Comme je ne dois rien toucher des traductions, je me moque de tout cela parfaitement, bien en-tendu. Mais j’aimerais bien à ce que les choses fussent claires et propres.
Lévy n’ayant rien à voir sur le travail de Mme Ritschl, celle-ci me donnera ce qu’elle jugera convenable, ou rien du tout (ce qui arrivera, je m’y attends).
– 455 –
J’ai reçu ce matin le vol[ume] envoyé par Mme Cornu. Remercie-la bien pour moi.
J’irai peut-être à Paris, deux ou trois jours, dans le commencement de mai.
Je travaille sans relâche au plan de mon Éducation sen-timentale, ça commence à prendre forme ? Mais le dessin général en est mauvais ! Ça ne fait pas la pyramide ! Je doute que j’arrive jamais à m’enthousiasmer pour cette idée. Je ne suis pas gai.
Adieu, pauvre cher vieux, débarrasse-toi de tes affaires. J’attends Monseigneur dans 8 jours.
Je t’embrasse.
J’admire la nomination de Silvestre. Bravo ! voilà comme on encourage les lettres. « Curieux symbolisme », du reste. Ça montre le cas qu’on fait de la presse.
À MICHEL LÉVY
[Croisset, 7 avril 1863.]
F.D. Sauerländers Verlag. Francfort-sur-le-Main. Telle est l’adresse…
– 456 –
À JULES DUPLAN
[Croisset,] mercredi soir [15 avril 1863].
Je suis tanné de Mme Ritschl et du sieur Lévy. Qu’ils s’arrangent ! Merde !
Ledit Lévy n’a pas jugé convenable de me répondre. Théo à qui j’ai demandé 2 fois par écrit ce que devenait l’opéra (que j’ai vu re-annoncé deux fois dans le Journal de Rouen ), se conduit comme un éditeur et ne me répond pas. Quand tu passeras devant la rue de Beaune, n° 1, monte chez Toto pour lui dire que c’est un polisson. Il fait l’homme occupé et ne me répond pas plus que son père. Au reste je me fous de l’opéra, comme de toutes les traductions, n’ayant pas un sou à récolter ni de l’un ni des autres.