Correspondance - Tome III

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 2/29

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Correspondance - Tome III

À Maurice Schlésinger ................................................. 97

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 29 parties.

Qu’allez-vous faire maintenant ? Quant à moi, je me livre à la Kabbale, à la Mischna, à l’art militaire des Anciens, etc. (un tas de lectures qui ne me servent à rien, mais que j’entreprends par excès de conscience, et un peu aussi pour m’amuser) ; et puis je me désole sur les assonances que je rencontre dans ma prose. – Ma vie est plate comme la table où j’écris. Les jours se suivent et se ressemblent, extérieu-rement, du moins.

Dans mes désespoirs je rêve à des voyages. Triste re-mède.

Vous m’avez l’air tous les deux de vous embêter ver-tueusement au sein de la famille et parmi les délices de la

– 136 – campagne. Je comprends cet état pour l’avoir subi, maintes fois.

Serez-vous à Paris du 10 au 25 août ?

En attendant la joie de vous voir, je vous serre les mains très affectueusement.

À vous.

 

À ERNEST FEYDEAU

Croisset, 4 juillet 1860.

Sais-tu que je commençais à être inquiet de ta Seigneu-rie ? Enfin, ta lettre est advenue et je vois que tout se passe admirablement. Tant mieux !

Eh bien, mon bon, qu’en dis-tu de cette Méditerranée et de cette Afrique ? Te f…-tu suffisamment d’azur dans l’œil et d’air dans le ventre ? Admires-tu les dromadaires ? et gama-huches-tu les c… sans poils, jolie variété des artifices donnés au pourpris de Vénus.

Il me semble te voir dans ton costume ! Ah ! vieux gre-din, comme je t’envie et que je voudrais être à tes côtés. Mais permets-moi de te donner un conseil de bourgeois, tiré de ma profonde pratique des voyages. Tu t’amuses mainte-nant énormément. Et plus tu iras, plus ça augmentera. Donc, ménage ton argent. J’ai passé par là et je sais quelles fureurs on éprouve quand on aperçoit le fond de sa bourse et qu’il faut s’en retourner. Crois-moi, mon vieux, vis moins bien pour voyager plus longtemps. À peine revenu, tu éprouveras des remords. Le mot est faible.

 

– 137 –

Et crève-toi les yeux à force de regarder sans songer à aucun livre (c’est la bonne manière). Au lieu d’un, il en vien-dra dix, quand tu seras chez toi, à Paris. Quand on voit les choses dans un but, on ne voit qu’un côté des choses.

Je te plains de l’ennui que tu subiras à ton retour. La maladie des voyages t’empoignera. C’est comme le macaro-ni et l’amour ignoble, il faut en prendre l’habitude avant d’en avoir le goût.

Tu seras aussi tout étonné d’aimer les femmes d’une autre manière ; leur ton d’égalité te choquera. Tu regretteras ces amours silencieux où les âmes seules se parlent, ces ten-dresses sans paroles, ces passivités de bête où se dilate l’orgueil viril. Don Juan a beau être gentil, le grand Turc me fait envie.

Je repousse absolument l’idée que tu as d’écrire ton voyage : 1° parce que c’est facile ; 2° parce qu’un roman vaut mieux. As-tu besoin de prouver que tu sais faire des descriptions2 ? Et Sylvie, que devient-elle au milieu des bur-nous ?

Quant à moi, je suis bientôt au milieu de mon cha-pitre VIII (La Bataille du Macar).

Je viens de lire un livre sur le magnétisme. Dans six se-maines, j’irai à Paris pour une quinzaine de jours. Le sieur Bouilhet était ici la semaine dernière. Voilà toutes les nou-velles.

Ce n’est pas une petite besogne que la narration et des-cription d’une bataille antique, car on retombe dans l’éternelle bataille épique qu’ont faite, d’après des traduc-tions d’Homère, tous les écrivains nobles. Il n’est sorte de couillonnade que je ne côtoie dans ce sacré bouquin. J’aurai

– 138 – un joli poids de moins sur la conscience quand il sera fini. Que ne suis-je seulement à la fin de mon dixième chapitre, qui sera celui où l’on f… a.

Pendant que tu t’étales au soleil comme un lézard, nous continuons à jouir de ce joli été que tu connais. Depuis trois jours seulement je ne fais plus de feu. Ah ! vieux bougre, comme je voudrais m’en aller avec toi, côte à côte, jusqu’à Tuggurt. Tu vas voir que tous les dangers vont s’enfuir de-vant toi comme de la fumée et il en sera de même pour l’espace. Une fois revenu, tu croiras n’avoir pas dépassé les Batignolles.

Je ne sais, de Paris, pas la moindre chose, et ne m’en soucie.

Je n’exige nullement que tu m’écrives souvent, car rien n’est assommant, en voyage, comme d’écrire. Néanmoins, quand tu voudras m’envoyer ta signature précédée de ces simples mots : « Je me porte bien », tu me seras moult agréable.

Adieu, vieux, toute ma maisonnée te souhaite plaisir et bonne santé.

Amuse-toi pendant que tu y es. Les jours de pluie et d’em… reviendront assez tôt.

Re-adieu et je te re-embrasse.

 

– 139 –

À AMÉLIE BOSQUET

[Croisset, 11 ? juillet 1860.]

Vous recevrez peu de temps après ce billet (ou peut-être avant lui ?) le livre de Feydeau et des fragments de Saint An-toine que j’ai retrouvés, non sans peine.

Ne m’accusez pas ! j’ai eu, l’autre dimanche, une grande désillusion sous votre porte cochère. Vous m’aviez dit que vous restiez chez vous tous les dimanches et j’étais venu ce jour-là, à trois heures, espérant bavarder en votre compa-gnie jusqu’à sept.

Je suis présentement accablé de fatigue ! Je porte sur les épaules deux armées entières, 30 mille hommes d’un cô-té, onze mille de l’autre, sans compter les éléphants avec leurs éléphantarques, les goujats et les bagages !

Il faut que j’aille à Paris avant le 15 août (toujours pour Carthage). Or, je voudrais avoir terminé mon chapitre pour cette époque, et je travaille furieusement.

Mais quand je songe : qu’on ne me tiendra aucun compte de toute la peine que je me donne ? et que le pre-mier venu, un journaliste, un idiot, un bourgeois, trouvera, sans se gêner (et justement peut-être ?), quantité de sottises dans ce qui me paraît le meilleur… j’entre dans une mélan-colie sans fond, j’ai des tristesses d’ébène, une amertume à en crever, des angoisses qui me ballottent comme sur un océan d’immondices.

Ne dites rien de tout cela à personne. On se moquerait de moi encore bien plus. Mais puisque vous aimez les confi-dences, en voilà une.

 

– 140 –

Et vous ? n’est-ce pas le moment où vous vous remettez à la besogne ?

Je ne comprends rien au gars Chojecki ? Pas de nou-velles ! Il est vrai qu’il doit maintenant être en répétition aux Français. Mais j’en aurai le cœur net dans un mois. – Et je vous dis que votre roman paraîtra et qu’il réussira, quoique ce soit bon.

À bientôt.

Je vous baise les mains malgré vos injustes rancunes.

Croisset, mercredi matin.

 

À JEANNE DE TOURBEY

Croisset, près Rouen [mi-juillet 1860].

Ma belle voisine,

Il m’ennuie de vous, démesurément. Et je voudrais bien avoir de vos nouvelles, savoir ce que devient votre exquise personne ?

Êtes-vous à Paris ? Irez-vous aux bains de mer ? ou à des Eaux quelconques ? Vous trouverais-je rue de Vendôme, dans un mois environ ?

Il y a des jours comme aujourd’hui, où je songe à vous à en crier, à en crever. Je revois vos grands yeux qui rient, et vos petits pieds dans leurs pantoufles. Je vous contemple dans votre cabinet de toilette, debout auprès de votre grande table de marbre, à côté de tous vos ustensiles mignons, dans ce milieu charmant plein de vos habitudes, et où quelque

 

– 141 – chose de votre personne s’épand dans l’air, comme une va-peur invisible.

J’ai l’autre jour longtemps regardé, dans l’Illustration, une affreuse image représentant la salle de la Porte-Saint-Martin, aquatiquement décorée. La vue était prise du côté gauche, si bien que dans votre loge un petit pâté d’encre surmonté d’un cercle figurant un chapeau de femme m’a fait rêver à vous, belle dame. – Et comme un idiot, je suis resté longtemps devant la petite tâche de boue noire, où je décou-vrais par le souvenir des sujets de ravissement.

Vous ennuyez-vous bien ?

Faites-vous toujours en baissant votre front bombé votre petite moue ? Consolez-vous Masson ?

Quant à vous parler de moi, je n’aurais à vous en dire que des choses fort ennuyeuses. Vous n’exigez pas que je vous parle de l’art militaire des Anciens et de la théologie phénicienne, n’est-ce pas ? Eh bien, voilà tout ce qui m’occupe.

Mais quand je suis bien las, bien triste, bien vide, éreinté comme un casseur de cailloux et fourbu comme un âne, je me délasse dans votre pensée. – Je vous évoque, je vous re-garde. – Je prends vos mains. Je les baise et…………………… mon imagination en délire va plus loin encore.

Cependant il se mêle à tout cela une tristesse. – Et je ne ris pas du tout, croyez-le bien.

Direz-vous cette fois que vous ne savez pas mon adresse ? Me répondrez-vous ? Si vous saviez comme je me jetterai sur votre écriture !

 

– 142 –

Adieu, pensez à moi. Les Turcs, pour honorer leurs maîtres, se posent le front sur leurs pieds. Moi, ce n’est pas pour vous honorer que j’applique mes lèvres sur les vôtres.

À vous.

 

À AMÉLIE BOSQUET

[Croisset, juillet 1860.]

Ci-joint, chère amie, une réponse que j’ai reçue de Charles-Edmond il y a quelques jours, et une réplique de votre serviteur, que j’ai gardée afin de vous la montrer. – J’attends la suite.

Vous voyez que j’avais pensé à vous. Patientez ! Votre heure viendra. C’est bon. Je suis un mince artiste, mais un grand critique, je m’y connais. Vous verrez !

Mille cordialités. – Je vous baise les mains, puisque les convenances (!!!!) m’empêchent d’aller plus loin* …………

À vous.

 

* Les lignes ponctuées expriment toujours la Rêverie.

 

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset,] dimanche, 5 août [1860].

Je commençais à trouver le temps long, et je me de-mandais si tu n’étais pas resté collé au fond de l’anus d’un

 

– 143 – môme oriental, quand est survenue ton épître. Tu négliges trop la calligraphie, j’ai eu du mal à te lire. Ne te fâche pas, et taille tes plumes.

Tu m’as l’air, mon bon, de te la passer douce. Continue, profite, f…-toi des bosses de toutes sortes, et reste là-bas le plus longtemps qu’il te sera possible. Tu regretteras les bottes de maroquin rouge et les c… sans poil.

Mais puisque tu y es, va le plus loin possible. File à Tuggurt, de Constantine cela est très facile. Si, chemin fai-sant, tu découvres quelque facétie idoine à être intercalée dans Salammbô, fais-en part à ton ami.

Quand crois-tu que Paris te repossédera ?

Nous ne nous verrons pas énormément, cet hiver. J’irai « dans la moderne Athènes » au mois de novembre, pour la pièce de Bouilhet, puis je reviendrai ici, seul, abattre le plus de pages que je pourrai, car je voudrais que 1861 vît la fin de mon sacré roman. Je finis le chapitre VIII (j’en aurai encore six !) Ma Bataille du Macar est terminée, provisoirement du moins, car je n’en suis pas satisfait, c’est à reprendre, cela peut être mieux.

En fait de nouvelles littéraires, je n’en sais qu’une qui va te réjouir. La pièce de l’académicien Ponsard est tombée honteusement, tombée comme on tombait autrefois, à plat, classiquement. C’est une élégance de plus. Mais, comme le public l’a beaucoup sifflée, je me demande si ce n’est pas un honneur, et je suspecte sa pièce de valoir mieux que les pré-cédentes.

Je lis maintenant le volume de mon ami le docteur Pou-chet sur l’Hétérogénie, cela m’éblouit. Quelle quantité de splendides bougreries il y a dans la nature ! On lui a refusé

– 144 –

(au père Pouchet) son passage au bord des paquebots, pas-sage qu’il demandait au ministre de l’Instruction publique, pour aller continuer ses expériences au Caucase. Telle est la façon dont on encourage les sciences. Quant à celle dont on chérit les lettres, nous savons à quoi nous en tenir.

Que dit-on, où tu es, des massacres de la Syrie ? Ça va bien dans le Liban ! La chose, du reste, était facile à prévoir. On se conduit si intelligemment avec ces gens-là !

Quelle espèce de bouquin rêves-tu ? Est-ce un roman ? un voyage ? ou un traité ? ou des essais ?

Que devient Sylvie au milieu de tout cela ? tu ne m’en parles pas.

À la fin de la semaine prochaine (après les fêtes de Sa Majesté) je serai à Paris. En conséquence, si tu m’écris du 18 courant au 1er septembre, adresse ta lettre boulevard du Temple.

Nous causons souvent de ta Seigneurie, et d’ailleurs, toutes les fois que je vais pisser, je contemple au-dessus de ma table de nuit ta truculente portraiture et je te dis un petit bonjour.

Non ! mon vieux, ne va pas croire que les beaux sujets font les bons livres. J’ai peur, après la confection de Sa-lammbô, d’être plus que jamais convaincu de cette vérité. Rumine-la pendant que, pour toi, il en est temps encore.

Adieu, porte-toi bien, je t’embrasse.

 

– 145 –

À MADAME JULES SANDEAU

[Croisset,] dimanche [5 août 1860].

Je m’ennuie de vous extrêmement. De jour en jour j’attends de vos nouvelles – et comme elles n’arrivent pas, je vous en demande.

Que faites-vous ? Que devenez-vous ? Que lisez-vous ? etc. ! etc. ! L’atroce été que nous avons vous jette-t-il un peu de noir dans l’âme ? Moi, je me rôtis les tibias devant ma cheminée, comme en décembre – en ruminant un tas de vieilles choses, et bâtissant encore (comme si j’étais jeune !) des plans de livres, de voyages et de vie. Je pousse de grands soupirs. Je fume pipes sur pipes, puis je retourne à ma table. Telle est la façon diaprée dont s’écoulent mes jours. Les angoisses de la littérature succèdent aux aplatis-sements de l’existence. Et toujours ainsi ! Cela alterne – c’est un duo, une harmonie.

J’entremêle mes lectures puniques (qui ne sont pas lé-gères) d’autres facéties graves. Je me livre maintenant au volumineux bouquin de mon ami le docteur Pouchet sur les générations spontanées.

Je regrette de ne pas être un savant, et puis… je songe à vous ! bien que vous ne vouliez pas le croire.

Voici les vacances qui vont venir. Vous allez avoir chez vous votre fils, ce sera une douceur. Savourez-la. On en goûte peu. Cette époque de distributions de prix me remet toujours en mémoire mon temps de collège. J’ai un grand respect pour ce que j’étais alors (bien que je fusse parfaite-ment ridicule) – et si je vaux quelque chose, c’est peut-être à cause de cela ? – Nous étions un petit cénacle où bouillon-nait et flamboyait, je vous le jure, la plus furieuse exaltation

– 146 – poétique et sentimentale qu’il soit possible de contempler. Nous couchions la tête sur des poignards. On se suicidait pour tout de bon. Nous étions beaux comme des anges !

Pourquoi diable vous dis-je tout cela ?

Le but ou le prétexte de ma lettre (comme vous vou-drez) était de vous demander si, à la fin de la semaine pro-chaine (c’est-à-dire après la fête de S[a] M[ajesté]), vous se-rez chez vous ? et l’heure à laquelle on peut vous voir ? – Répondez-moi, hein !

Et laissez-moi vous baiser les mains.

 

À FÉLICIEN DE SAULCY

[Croisset, 5 ? août 1860.]

Mon cher de Saulcy,

Je vous présente un de mes amis très intimes, le d[oc]teur Pouchet, que vous connaissez de nom, certaine-ment. – Et qui se propose de faire un voyage dans le Cau-case pour y continuer ses expériences sur les générations spontanées.

On a refusé à ce savant son passage à bord des paque-bots sous le prétexte qu’il n’appartient à aucun ordre reli-gieux ; et il a passé l’âge où l’on se fait circoncire ou tonsu-rer. – Et il n’en désire pas moins poursuivre ses travaux.

Ne pourriez-vous pas, cher ami, pour moi, pour lui, pour la science, arranger l’affaire ? trouver un moyen auprès du ministère des Finances d’obtenir ce passage ? On gaspille

 

– 147 – assez d’argent en sottises pour en consacrer quelque peu à l’endroit des choses utiles.

M. Pouchet est votre collègue comme membre corres-pondant de l’Institut. C’est à ce titre que je vous l’adresse. J’y joins celui de notre vieille amitié, sur laquelle je compte,

en vous serrant les mains très cordialement.

À vous.

 

À CHARLES-EDMOND CHOJECKI

[Croisset, 11 août 1860.]

Taïeb ! Taïeb Ketir !!!

L’Africain a complètement réussi . – Voilà ce que j’ai lu, ce matin, par hasard, dans une feuille locale. Ah ! sacré nom de Dieu, j’en suis bien content ! Mille félicitations, mon cher vieux.

Mais ce n’est pas gentil de n’avoir point prévenu les amis. Vous savez bien que j’aurais été, dès le commence-ment, le premier à vous applaudir, et, à la fin, le premier qui vous aurait sauté au col.

Du reste, dans quelques jours, je vous renouvellerai en personne mes congratulations.

D’ici là cent poignées de main.

Question à la partie la plus charmante de vous-même : – Le cœur vous battait-il un peu ?

 

– 148 –

Commentaire : – Oh ! que j’aurais voulu poser une main sur iceluy.

 

À JULES DUPLAN

[Croisset, 15 août 1860.]

Arrange-toi de façon à venir déjeuner dimanche pro-chain chez ton ami.

Et à avoir dans la semaine suivante deux ou trois soirs libres. – Nous irons au spectacle ensemble. – J’éprouve le besoin de prendre l’air. – J’ai bien travaillé cet hiver, mon pauvre vieux (bien veut dire beaucoup), et je suis profondé-ment éreinté.

Adieu, à bientôt.

Je t’embrasse, ô Cardoville.

À toi.

Mercredi matin.

 

À AMÉLIE BOSQUET

[Paris,] lundi matin [20 août 1860].

Voici le dialogue textuel que j’ai eu hier, avec Koieski, à votre endroit.

9 h[eures] du soir. Obscurité complète. Debout tous les deux dans son antichambre, les autres appartements étant remplis.

 

– 149 –

« Vous ne voulez point, n’est-ce pas, publier le roman de Mlle Bosquet. Vous allez me rendre le manuscrit.

— Pas du tout. Pas du tout ! C’est excellent. Nous le pu-blierons.

— Eh bien, quand ? on annonce le maintenant (sic).

— Je l’annoncerai quand nous aurons fini Achard.

— C’est de la blague ! Voyons, franchement, quand le publierez-vous ? »

Ici il a fait un calcul et m’a répondu : « Positivement dans six mois. »

Colère de votre serviteur.

« Je veux bien rendre le manuscrit de Mlle Bosquet si dans 6 mois j’ai quelque chose d’elle à mettre. »

Voilà la conclusion.

Je ne me suis engagé à rien. Si vous me dites de laisser le manuscrit je le laisserai, de le reprendre, je le reprendrai.

J’avais passé (avant d’aller à Bellevue) au Moniteur ; Turgan ne reviendra à Paris que le 15 septembre. La saison est déplorable. On ne trouve personne.

Je ne vous donne aucun conseil, faites ce que vous vou-drez. J’exécuterai vos ordres.

Mille bonnes poignées de main.

 

– 150 –

À JULES DUPLAN

[Paris,] mercredi matin [22 août 1860].

Comme je verrai, demain, le Charles-Edmond et qu’il faut que j’aille à sa pièce, cela te répugne-t-il d’y venir avec ton ami ?

Veux-tu que je lui demande 2 stalles au lieu d’une ?

Ce serait pour vendredi ou pour samedi ? Dis-moi ton jour, vieux Cardoville.

À toi.

 

À MADAME JULES SANDEAU

[Paris,] dimanche [26 août 1860].

Eh bien ! c’est joli ! voilà trois semaines que j’attends une lettre de vous. Pas de nouvelles de vous, rien !

Comment ! Je me transporte à Bellevue afin de jouir de la vôtre (pardon !), j’endure une chaleur africaine, et la soif comme dans le désert ! Je me rabats sur l’Institut, etc., enfin j’ai passé une journée abominable à courir après vous – vai-nement – et vous ne me dites pas que vous en êtes un peu fâchée !

Vous qui ne passez pas votre journée à écrire, envoyez-moi une très longue lettre.

Je m’ennuie de vous. J’ai bien envie de voir vos jolis yeux, votre jolie bouche, et je vous baise les deux mains très longuement. Voilà tout ce que j’avais à vous dire, depuis que je suis

– 151 –

tout à vous.

 

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

[Paris, 27 août ? 1860.]

J’ai oublié hier de vous demander un exemplaire de vos Maîtresses de Louis XV pour Mme Sandeau qui m’avait de-mandé le mien. Mais les dits volumes étant à relier je n’ai pu obtempérer à son désir.

En avez-vous encore ?

Mille remerciements.

À vous.

Lundi matin.

 

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

[Paris, 29 août 186o.]

Le d[oc]teur Follin peut nous recevoir demain (jeudi) de midi à 2 heures – et samedi prochain à la même heure.

Quel jour vous convient ? Voulez-vous demain ? Si vous n’avez aucun rendez-vous, cela m’arrangerait mieux. – J’irais vous prendre ?

Je serre vos quatre mains.

À vous.

Mercredi.

 

– 152 –

MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

À GUSTAVE FLAUBERT

[Angers,] ce 1er septembre 1860.

Cher Monsieur,

Il y a longtemps que je ne vous ai écrit et pourtant ma pensée s’est bien souvent reportée vers vous ! J’ai comme toujours tant souffert que j’en suis accablée physiquement et moralement. Parmi mes hallucinations intellectuelles, les maux créés par mon imagination, j’ai été cruellement rappe-lée à la réalité par les peines fondées sur la désaffection et l’ingratitude. Je vous ai dit que j’étais chargée de toute une famille qui arrive à la troisième génération ! J’ai encore plu-sieurs autres charges que mon bon cœur m’a imposées. Eh bien ! tout ce que je possède est employé pour les autres, j’ai à peine le nécessaire et je vois que chacun a ses affections, ses intérêts en dehors de moi, ses jalousies ; en un mot, pour tous, je suis le moyen et non le but. Dans tout cela pas une amitié dont je sois l’objet exclusif et pourtant j’ai dévoué ma vie à tous et à chacun. Ensuite je me trouve isolée au milieu de tant de personnes, aucune n’a mes sentiments, mes idées. Je ne trouve autour de moi ni vraie sympathie, ni appui mo-ral. Je ne suis pas heureuse, on m’a conseillé de me marier, à mon âge ce serait une association, mais je ne puis aimer personne assez pour associer ma vie à la sienne, un homme, moins que toute créature du Bon Dieu ; sans doute, si je pouvais me rattacher puissamment à quelqu’un ou à quelque chose, je serais sauvée, car aimer c’est la vie, mais je ne le puis, ni le veux ! Si à cet égard la puissance m’était rendue, ce serait contre ma volonté. Je pense que vous travaillez à votre roman, je l’attends avec impatience, je suis certaine qu’il ne me fera pas oublier Madame Bovary, cette œuvre impérissable qui sera de tous les temps, parce que tout y est

– 153 – naturel et vrai. Je viens de lire La Libre Recherche qui paraît en Belgique, 3 livraisons me sont parvenues. Il y a des ar-ticles bien remarquables sur L’Église et l’État de Laurent, puis sur le communisme, je lirai le tout et je retrouve avec bonheur des noms amis, et des idées qui vivent profondé-ment dans mon âme. Je lis aussi la Revue des Deux Mondes ; malgré mon admiration, mon amitié pour G. Sand, je ne puis me dissimuler que ses dernières compositions ne soient bien pâles ! Quelle énorme différence entre La Ville noire et Lélia, mon livre de prédilection où je me retrouve tout entière ! Quelques personnes prétendent que G. Sand est en progrès ! Hélas ! ses ouvrages d’à présent me semblent aussi tristes qu’une amende honorable ! Je n’ai pas lu le livre de V. Hugo, j’aime peu les vers, cependant j’admire ce grand poète. Les Derniers Entretiens de Lamartine ne sont que du rabâchage, c’est pénible à voir, mais cela est ainsi. Je suis, comme je vous l’ai dit, très souffrante, j’ai pris une maison à Nantes pour changer de lieu, j’ai tant souffert ici ! Eh bien ! prête à partir je le regrette, et puis comme tous les reclus, il me semble que je ne pourrai faire ce court voyage, que je mour-rai là-bas. Enfin, j’éprouve d’avance tout ce que je crains, tout ce que j’imagine. Je n’ai pu me confesser ; en partant, je vais laisser à un prêtre ma confession écrite, j’ai attendu à dessein pour ne pas le voir. J’ai le pressentiment de ma mort prochaine et quittant la vie, je n’emporterai même pas un faible espoir du Ciel. J’ai si peu de force que je n’ai plus le courage de me défendre de rien, j’en suis venue à accepter les peines éternelles et à désirer le repos dans le néant, tant je suis fatiguée de tourments intérieurs, et d’émotions vio-lentes. Je ne cherche plus de remède à mes maux, parce que je n’en espère plus, persuadée que le remède n’existe pas. Adieu, cher Monsieur et ami, croyez que l’intérêt que vous m’avez témoigné restera comme le meilleur souvenir de

 

– 154 – mon cœur et la seule consolation. Lorsque vous m’écrirez, adressez toujours ici.

Votre dévouée.

M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.

 

À LÉON HEUZEY

Croisset, 8 septembre [1860].

En rentrant hier chez moi, j’ai trouvé un exemplaire de votre ouvrage. Et immédiatement j’ai envoyé à Rouen pour savoir votre adresse, afin de vous faire toutes mes excuses. Car je suis bien coupable envers vous.

Mais j’attendais votre visite aux vacances pour en cau-ser tout à l’aise longuement. Le hasard a voulu que je fusse alors à Paris. Telle est l’histoire de ma négligence apparente.

J’ai lu votre beau volume qui m’a instruit extrêmement comme vous pourrez vous en convaincre en regardant les marges de mon exemplaire. Cela est plein de faits et écrit d’un style historique très élevé.

L’Olympe et l’Acarnanie vous appartiennent mainte-nant. On ne pourra plus que marcher dans vos traces. Vous êtes bien heureux d’attacher votre nom à de si grandes choses.

La vue générale du mont Olympe et celle de l’Acarnanie me semblent des morceaux hors ligne. On y voyage. C’est tout dire.

Peut-être pourrait-on regretter (comme harmonie de composition) que la partie ethnographique ne soit pas aussi

– 155 – développée que l’archéologique. Mais le sujet fournissait moins, j’en suis sûr, – et cela eût peut-être détruit la sévérité de votre livre.

C’est un simple doute que je vous soumets, afin de vous montrer que je l’ai bien lu.

Continuez à en faire de pareils. Voilà tout ce que je vous souhaite.

Je vous serre les mains très cordialement, en vous priant de présenter mes respects à Mme Heuzey.

Mille félicitations encore une fois.

Tout à vous.

 

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

Croisset, 8 septembre 1860.

J’ai reçu mardi matin votre lettre du 1er septembre. Elle m’a désolé en y voyant l’expression de tous vos chagrins. Par-dessus vos souffrances intimes, des malheurs extérieurs vous assiègent, puisque vous vous apercevez de l’ingratitude et de l’égoïsme de vos obligés. Il faut vous dire que cela est toujours ; mince consolation, il est vrai. Mais la conviction que la pluie mouille et que les serpents à sonnettes sont dangereux doit contribuer à nous faire supporter ces mi-sères. Pourquoi cela est-il ? Ici, nous empiétons sur Dieu ! Tâchons d’oublier le mal, tournons-nous du côté du soleil et des bons. Si un mauvais cœur vous blesse, tâchez de vous en rappeler un noble et noyez-vous dans son souvenir. Mais la sympathie des idées vous manque absolument, me direz-vous. C’est pourquoi vous auriez dû habiter Paris. On trouve tou-

– 156 – jours dans cette ville-là des gens à qui causer. Vous n’étiez pas faite pour la province. Dans un autre milieu, j’en ai la conviction, vous eussiez moins souffert. Chaque âme a une atmosphère différente. Vous devez horriblement souffrir de tous les cancans, médisances, calomnies, jalousies et autres petitesses qui composent exclusivement la vie des bourgeois dans les petites villes. Tout cela existe bien à Paris, mais d’une autre manière, d’une manière moins directe et moins irritante.

Il en est temps encore, prenez une bonne résolution. Ne continuez pas à mourir sur pied comme vous faites. Arra-chez-vous de là. Voyagez ! Vous mourrez en route, croyez-vous, eh bien ! qu’importe ! Non ! d’abord, je vous réponds que vous vous porterez mieux, physiquement et morale-ment. Vous auriez besoin d’un maître quelconque qui vous ordonnât de partir, vous y forçât ! Je vous connais, comme si j’étais près de vous depuis vingt ans. C’est peut-être une présomption de ma part, ou l’excès de la sympathie que j’ai pour vous.

Je vous assure que je vous aime beaucoup et que je voudrais vous savoir, sinon heureuse, du moins tranquille. Mais il n’est pas possible d’avoir la moindre sérénité avec l’habitude que vous avez de creuser incessamment les plus grands mystères. Vous vous tuez le corps et l’âme à vouloir concilier deux choses contradictoires : la religion et la philo-sophie. Le libéralisme de votre esprit se cabre contre les vieilleries du dogme, et votre mysticisme naturel s’effarouche des conséquences extrêmes où la raison vous conduit. Tâchez de vous cramponner à la science, à la science pure ; aimez les faits pour eux-mêmes. Étudiez les idées comme les naturalistes étudient les mouches. La con-templation peut être pleine de tendresses. Les muses ont la

– 157 – poitrine pleine de lait. Ce liquide-là est la boisson des forts. – Et, encore une fois, sortez du milieu où vous étouffez. Partez à l’instant, tout de suite, comme si votre maison brûlait.

Pensez à moi quelquefois et croyez toujours à mon af-fection bien sincère.

 

À AMÉDÉE POMMIER

Croisset, 8 septembre [1860].

Vous devez me considérer, Monsieur, comme le dernier des goujats ? Mais depuis le mois d’avril, j’étais absent de Paris. C’est il y a huit jours seulement que j’ai trouvé chez moi votre volume. Donc agréez d’abord toutes mes excuses, puis mes remerciements.

Vous m’avez, d’ailleurs, écrit, à propos de la Bovary, une lettre qui a « chatouillé de mon cœur l’orgueilleuse fai-blesse ». La nouvelle marque de sympathie que vous me donnez en me dédiant une pièce m’a été très douce, je vous assure.

Vos Colifichets sont des joyaux. Je me suis rué dessus. J’ai lu le volume tout d’une haleine. Je l’ai relu. Il reste sur ma table pour longtemps encore. Partout j’ai retrouvé l’exquis écrivain des Crâneries, des Océanides et de L’Enfer. Je vous connais et depuis longtemps je vous étudie. Il n’est guère possible d’aimer le style sans faire de vos œuvres le plus grand cas. Quelles rimes ! quelle variété de tournures ! quelles surprises d’images ! C’est à la fois clair et dense comme du diamant. Vous me semblez un classique dans la meilleure acception du mot.

 

– 158 –

Il va sans dire que la page 8, tout d’abord, m’a séduit. Et mon émerveillement n’a pas ensuite faibli. J’aime autant les petites pièces que les grandes. Est-ce une vanité ? Mais je crois comprendre tout le mérite du Voyageur et de Blanc et rose. Il faut être fort comme un Cabire pour avoir de ces lé-gèretés-là. Vous m’avez fait rêver délicieusement avec L’Égoïste et La Chine ; Le Géant m’a « transporté d’enthousiasme ». L’expression, quoique banale, n’est pas trop forte. Je la maintiens.

Les œuvres d’art qui me plaisent par-dessus toutes les autres sont celles où l’art excède. J’aime dans la peinture, la Peinture ; dans les vers, le Vers. Or s’il fut un artiste au monde, c’est vous. Tour à tour, vous êtes abondant comme une cataracte et vif comme un oiseau. Les phrases découlent de votre sujet naturellement et sans que jamais on voie le dessous. Cela étincelle et chante, reluit, bruit, et résiste.

Combien n’avez-vous pas de ces vers tout d’une pièce, de ces vrais vers où l’idée se trouve si bien prise dans la Forme qu’elle en demeure inséparable :

 

Sa toque de velours descendait jusqu’aux yeux…

Qui tombait sur la main et jusqu’au bout des doigts…

 

Je ne cite que ces deux-là, pris au hasard, pour vous montrer ce que je veux dire.

Je vous aime encore parce que vous n’appartenez à au-cune boutique, à aucune Église, parce qu’il n’est question, dans votre volume, ni du Problème Social, ni des Bases, etc.

 

– 159 –

Et je serre cordialement, et respectueusement, la main qui écrit de pareilles choses.

En me disant, Monsieur, votre

 

À EUGÈNE CRÉPET

[Croisset, vers le 13 septembre 1860.]

Voici la lettre pour le Taschereau ; est-ce ça ? ai-je com-pris ?

Faites tous mes remerciements à Sainte-Beuve.

Mais, entre nous, je ne vous cache pas que je trouve tous ces manèges et entortillements d’un piètre goût, et si je n’avais pas craint de fâcher notre ami, j’aurais tout envoyé faire f… carrément (telle fut même ma première idée). C’est bien de l’embarras pour peu de chose ! Donc, allez à la bi-bliothèque, mon bon, et envoyez-moi le Hendrich (marqué au catalogue 331 A), dans une petite boîte adressée à M. Achille Flaubert, Hôtel-Dieu, Rouen, pour M.G.F. J’ai vu, il y a huit jours, Bouilhet ; il finit le premier acte de sa pièce espagnole qui sera, je crois, d’un ton très original.

Nous nous reverrons avant deux mois pour Le Million de l’oncle Étienne ; ce sera, je pense, vers la fin d’octobre.

Préparons nos paumes. Adieu, mon vieux brave, merci encore une fois.

À vous.

Je vous adresse ma lettre chez le père Gide, car je ne sais pas au juste votre numéro dans la rue de Seine ; bien

 

– 160 – que je connaisse la maison. Vous savez que je suis toqué de votre ouvrage et que j’y pense maintes fois par jour.

 

À AGLAÉ SABATIER

[Paris,] samedi 4 h[eures, 15 septembre 1860].

Belle Présidente,

Je ne sais ce que devient le Bouilhet ? Sa pièce doit pourtant entrer en répétitions le 17, après-demain.

Quant à moi, je me suis laissé enferrer comme un imbé-cile. – Et demain, hélas, ne m’assoirai point à votre table ! Mais je viendrai sur le tard. Passer un dimanche sans voir votre charmante personne serait trop cruel !!!

J’accepte les « choses tendres » que vous m’envoyez et je me monte l’imagination avec « les badines » en vous bai-sant les mains bien longuement.

À vous.

 

À EUGÈNE CRÉPET

[Croisset, vers le 16 septembre 1860.]

Voici une re-lettre pour le Taschereau, cette fois est-ce la dernière ?

Si j’avais su vous donner tant de mal, mon cher ami, je me serais passé du Hendrich. Tout cela m’assomme ! est-ce bête !

 

– 161 –

Écrivez-moi à Croisset directement pour me prévenir de l’envoi de la boîte. Car vos deux lettres ont eu un jour de re-tard !

Remerciements encore une fois.

Tout à vous.

 

P.-S. – Vous remarquerez, sans doute, que ma lettre n’est pas bourrée de formules de politesse.

Ah ! m… !

 

À LOUIS BOUILHET

[Croisset,] mercredi soir [19 septembre 1860].

Incontestablement, cette seconde sérénade vaut mieux que l’autre.

Elle est plus locale. Je n’y vois rien à redire. C’est plein de détails charmants et d’un ton excellent.

Quant à la musique, ne t’en inquiète pas. Le principal, c’est que la pièce est bonne.

Je travaille maintenant assez roide. Ces deux jours pas-sés à Fécamp (samedi et dimanche prochains) vont bien me déranger, mais il le faut ! Je suis forcé.

J’arriverai, je crois, à avoir 18 pages à mon chapitre. Elles seront bourrées de faits, ce qui n’empêche pas que le roman, l’histoire, n’avance guère. On se traîne éternellement

 

– 162 – sur la même situation ! et pourtant c’est rapide, mais par parties (successivement) et non d’ensemble !

Quels beaux détails je trouve dans L’Hygiène des Arabes du docteur Bertherand ! Cataplasmes de sauterelles, fiel de corbeau, etc. Pour faire accoucher les femmes, des matrones leur montent sur le ventre et piétinent. Pour se [sic] rendre fécondes, on leur brûle sous le nez des poils de lion, et elles avalent la crasse qui est dans les oreilles des ânes, etc. ! C’est un livre des plus réjouissants que je connaisse.

À propos d’Arabes, j’ai reçu ce matin une lettre du gars Feydeau. Piètre voyageur ! Il s’en revient, ayant vu seulement la province d’Alger, et me disant que je « ne me doute pas » de la chaleur qu’il fait en Afrique. Il a été malade ; et je crois qu’il en a assez, bien qu’il prétende le contraire. – Ce qui ne l’empêchera pas, au retour, d’être plus crâne que Barth et Livingstone réunis.

Tu ne m’as pas dit si La Rounat était venu te voir. Et quelle époque est fixée pour la 1re ! Réponds-moi là-dessus. S.V.P.

Adieu, vieux. Dors sur tes deux oreilles quant à la séré-nade.

Embrasse Léonie pour moi. Amitiés à mon ami Philippe.

Je te presse les roustons.

À toi.

 

Un petit peu d’appelle-moi ! (de temps à autre une petite débauche d’esprit) :

Appelle-moi « la collection des Manuels Roret ».

– 163 –

***

Dis-moi que je me fais sucer le bigarrot par le cardinal Antonelli.

***

Dis-moi que j’ai extirpé des hérésies.

***

Appelle-moi brandon de discorde.

Dis-moi que je ressemble à Garibaldi.

Allons ! voyons ! cochonne ! ratisse-moi le cervelas. Loche-moi ma plume de monsieur. – Tire-moi l’asticot. Fourre-moi une livre de chandelles à la fois dans le cul.

Appelle-moi ébéniste.

Dis-moi que j’enfonce Léotard !

 

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset, vers le 20 septembre 1860.]

Enfin ! Je te croyais mort ! Tu n’as été que malade. Béni soit Dieu, si tant est qu’on puisse bénir Dieu.

Et tu t’en reviens ! Je verrai donc ta portenteuse per-sonne quelques jours après son débarquement ; car il faut que je sois à Paris vers la fin d’octobre pour la pièce de Bouilhet. Mais notre entrevue ne sera pas longue. Je resterai ici probablement tout l’hiver à me ronger le corps et l’âme dans le silence du cabinet. Il faut que j’avance et j’ai énor-

 

– 164 – mément à faire ! J’ai écrit depuis la fin de juin deux chapitres à peu près, car je termine le neuvième. Il m’en reste six. Et mes lectures ne font qu’augmenter et les difficultés ne font que s’accroître, bien entendu.

J’ai passé le mois dernier trois semaines à Paris, à me traîner dans les bibliothèques, ce qui est peu divertissant, et j’étais si ahuri de lecture que j’en oubliais Paphos.

Rien de neuf chez nos amis. Maxime est en Calabre avec Garibaldi, comme tu sais, ou ne sais pas. La Présidente s’est consolée du Mac à Roull, qui lui fait définitivement une pen-sion de six mille francs par an. Je crois qu’elle va trouver un autre môsieu. (Elle n’a pas été forte dans toutes ces histoires, la pauvre fille !)

Turgan vient d’inventer une chose superbe pour vuider les lieux ! Je ne sais combien de kilogrammes de m… se trouvent absorbés en une seconde par sa machine. On a net-toyé l’École polytechnique en un clin d’œil : les étrons ma-thématiques s’envolaient comme des corbeaux. C’est su-blime.

Quant à moi, je travaille furieusement. Je viens de lire un livre très curieux sur la médecine des Arabes, et actuelle-ment (sans compter ce que j’écris), je lis Cedrenus, Socrate, Sozomène, Eusèbe et un Traité de M. Obry sur l’immortalité de l’âme chez les juifs ; le tout entrelardé de Mischna comme pièce de résistance. Mais le cœur m’a manqué pour lire les quarante pages qui t’étaient consacrées dans la Revue européenne, précédées des quarante qui me concernaient. Où il n’y a ni profit ni plaisir, bonsoir.

Il paraît que tu as eu chaud, mon bonhomme ? Je sais ce que c’est, ne t’en déplaise (que d’avoir chaud), bien que tu m’écrives : « Tu ne peux pas t’en faire une idée. » J’étais au

– 165 – mois de mai sur les bords de la mer Rouge, mon bon, et j’ai traversé le tropique en juin. Ah !

Veux-tu que je te fasse une petite prédiction ? Tu ne re-tourneras pas en Afrique ; un voyage raté ne se recommence pas. Si tu veux aller au printemps à Tuggurt, reste en Algérie jusque-là. Mais je crois que tu t’embêtes de Paris, mon vieux, avoue-le. Allons ! tu ne découvriras pas les sources du Nil. Oh ! sois vexé, je m’en f… Tout cela est pour t’engager, pendant que tu y es, à te transporter à Constantine. Je t’en supplie, vas-y. Tu me remercieras ensuite.

Autre guitare. Pourquoi écoutes-tu le père Sainte-Beuve, et ne continues-tu pas Sylvie, qui était bien et très bien commencée ? Débarrasse-toi de ça, et fais-nous ensuite un grandissime roman sur l’Algérie. Tu dois en savoir assez ? Il y a plus à faire sur ce pays que Walter Scott n’a fait sur l’Écosse, et un succès non moindre « attend ce ou ces livres-là ». Telle est mon opinion.

Adieu, vieux. Es-tu bien bronzé ? T’es-tu fait couper le prépuce par amour de la couleur locale et t’es-tu livré… Nous pourrions passer une gentille soirée dans six semaines.

À toi, salam !

 

À LOUIS BOUILHET

[Croisset,] lundi soir [1er octobre 1860].

Vieux pédéraste,

Si je ne t’ai pas écrit plus tôt, c’est afin de rétablir les us de notre correspondance. – Donc, j’attends une lettre de toi, dimanche. – Quand même tu serais à Paris. Quel singulier

– 166 – coco que La Rounat ! À l’entendre il devait venir immédia-tement à Mantes. Et il s’est presque révolté quand je lui ai dit que ta 1re aurait lieu vers le 10 novembre ! – Enfin, peu im-porte, ce sera dans la bonne saison.

J’espère, dans une quinzaine, avoir fini mon IX e chapitre. Il n’aura pas loin de 20 pages, peut-être 18 ou 19 ? Autant que le précédent. Je le crois concis et rapide comme mouvement. Mais l’action générale n’avance pas. Je retombe à chaque minute dans des effets déjà produits, bien que je tâche de les renforcer. – Ainsi pour le moment je peins un tourlourou qui dévore à belles dents le cœur d’un bour-geois. C’est beau d’intention ! Vois-tu, de là, les critiques ? On m’accusera « d’exalter l’anthropophagie ».

Il me faudra bien quinze jours ou même trois semaines pour faire quelques lectures relatives à mon e X chapitre et préparer iceluy. Tels sont mes plans jusqu’à ta pièce. À pro-pos de livres, j’ai découvert le texte original de l’anecdote sur Julien. Ça a une douzaine de lignes. Je te les enverrai.

Ma mère part demain matin pour Verneuil, où elle reste-ra huit jours. Si tu es encore à Mantes à ce moment-là, je te préviens que tu n’éviteras pas la visite de Lilinne, qui brûle de voir ton logement.

Il a fait un temps atroce pendant que j’étais à Étretat, et je me suis peu promené. Le résultat de cette distraction a été de me faire perdre tout le reste de la semaine. Je revoyais continuellement la mer et j’entendais le bruit des galets sous mes b…ottes. – Il y a aujourd’hui huit jours, lundi, j’ai cou-ché à Fécamp chez Mme Le Poittevin, où je n’étais pas venu depuis 18 ans ! Ai-je pensé à ce pauvre bougre d’Alfred ! J’avais presque peur de le voir apparaître. Notre jeunesse

 

– 167 – commune me semblait suinter sur les murailles. – C’était comme un dégel qui me glaçait jusqu’au fond du cœur.

Devine quel admirateur j’ai rencontré à Étretat ? Le père Anicet Bourgeois (bien nommé), brave homme du reste. Mais le peu d’admiration qu’il m’a montré pour Goethe a singuliè-rement diminué le plaisir de ses éloges à mon endroit. Oui, il ne trouve « rien de remarquable dans Faust, ce n’est ni une pièce, ni un poème, ni rien du tout ». Oh !… Je répète ce oh !… arène !

Le père Clogenson m’a envoyé sa brochure sur Voltaire jardinier, qui n’est point des plus roides. – Maigre légume.

Hier, chez Deschamps, grande représentation drama-tique : quatre pièces. Le jeune Baudry y allait comme specta-teur. Mais je le soupçonne de m’avoir menti comme un âne et d’être, au contraire, un des acteurs.

Fais-moi le plaisir de remercier en mon nom Alfr[ed] Guérard qui a eu l’amabilité de m’envoyer deux perdrix et un lièvre. J’ignore son adresse pour lui écrire.

J’ai relu ce soir Les Fossiles en entier. Et ça m’a enthou-siasmé plus que jamais. Quoi qu’on die, c’est solide, va ! et c’est beau.

Adieu, vieux. Gémis-tu sur la captivité de Lamoricière ?

« Appelle-moi foudres du Vatican

– – – – – – vaisseau de haut bord. »

Dis-moi que je pète à la Paithaus et que je décharge par le télégraphe.

Je t’embrasse. Ton.

 

– 168 –

À LOUIS BOUILHET

[Croisset,] vendredi soir [5 octobre 1860].

Tu vas donc revoir ce vieil Odéon ! Et recommencer à faire des langues au père Saint-Léon, dans les couloirs ! – Taïeb ! Tu ne m’as pas dit si tu es à peu près satisfait de ton amoureux. Le connais-je ? Je m’aperçois de ma bêtise, tu ne l’as pas encore vu la main à la pâte. J’attends quelques dé-tails sur le train dont ça marche, dans ta prochaine épître… Béarnais.

Je viens d’écrire à Guérard et j’ai trouvé le moyen, dans cinq lignes, de mettre douze ordures. Il doit trouver que je suis poli.

Mon chapitre approche de sa fin et lundi j’espère com-mencer le dernier mouvement. Ça ne va [pas] trop mal pour le quart d’heure. Mais je me livre dans le silence du cabinet à de si fortes gueulades et à une telle pantomime, que j’en ar-riverai à ressembler à Du Bartas, qui, pour faire la descrip-tion d’un cheval, se mettait à quatre pattes, galopait, hennis-sait et ruait. Ce devait être beau ! – Et pour arriver à quels vers, miséricorde !

Je me réjouis tous les matins dans la Politique. Au-jourd’hui l’encyclique du pape est bien belle, accusant Vic-tor-Emmanuel d’établir « des maisons de débauche ». Puis, récriminations contre les livres et les pièces de théâtre qui sapent, etc. Quel bon vieux style poncif que le style ecclé-siastique ! Ce serait, du reste, une étude à faire que celle des Styles professionnels ! quelque chose qui serait dans la littéra-ture analogue à l’étude des physionomies en histoire natu-relle.

 

– 169 –

Actuellement, je lis des historiens ecclésiastiques et je suis Hindigné de leur langage. – Ils ont d’ailleurs débité, sur l’établissement du christianisme, des mensonges atroces. Mais ça durera encore longtemps, bien que d’autres sottises se préparent.

Tu feras bien d’aller voir le jeune Duplan, qui t’aime beaucoup. Et la Présidente.

Mais ma plus forte recommandation est d’être chien, aux répétitions. Sois digne ! sacré nom de Dieu ! maintenant que tu as la croix !

Si tu vois Crépet dis-lui de m’envoyer ou envoie-moi son adresse positive . J’ignore son numéro et j’en ai besoin. C’est rue de Seine, 34 ou 36.

Sais-tu vers quelle époque ta 1re ? J’imagine que ça ne peut être avant le 10 novembre.

Tout cela va arrêter ton Honneur d’une femme. Le com-mencement était bougrement bon. J’ai envie de voir le se-cond acte. Mais combien je suis humilié de la façon dont tu expédies tes œuvres, quand je contemple, en regard, la len-teur de mes évolutions !……………… ces points indiquent toutes les misères dont mes mémoires seraient remplis, si j’écrivais mes mémoires.

Mes compliments à ton professeur de Mantes qui aime Les Fossiles. C’est un homme de goût, c’est-à-dire qui a mon goût. Oui ! je persiste ! Les Fossiles sont ou est un chef-d’œuvre. On le reconnaîtra, à quelque jour.

Allons, vieux mousse-doigts, travaille bien à tes répéti-tions ! ne néglige rien ! Les centimes font les millions et les atomes sont respectables. Fous à mort, dans les entractes !

 

– 170 –

ça te fera maigrir ! tu en as besoin. Enconne Ramelli (chose que j’ai envie d’exécuter moi-même, à mon prochain séjour dans la capitale, si mes moyens me permettent de lui offrir un fort dîner). Et Arène… Oh ! Arène !

Adieu, je t’embrasse.

 

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset, après le 5 octobre 1860.]

Si je t’ai agacé en te rabâchant Tuggurt, c’est que j’ai vu de nombreux dessins sur ce pays, qui m’ont tellement toqué, que j’avais fort envie d’y aller moi-même, étant à Constan-tine. Voilà. Mille excuses et n’en parlons plus.

Mais je te ferai observer qu’il n’y a pas moyen de s’y re-connaître et que je mérite de l’indulgence. Tu pars en me d i-sant que tu vas faire un grand voyage dans toute l’Afrique française, etc. Puis, ça se borne à la province d’Alger. D’abord tu voulais faire un roman, puis ç’a été un voyage. Puis, ce r’est un roman. Je réponds toujours à des idées que tu n’as plus, tel est le vrai. Ou peut-être deviens-je idiot ? ce qui serait possible. Je fais tout ce qu’il faut pour cela par la manière dont je vis.

N’importe. J’embrasserai ta vieille trombine avec moult satisfaction. Je pense être à Paris vers le 10 novembre. J’ai bien des choses d’ici là que je voudrais avoir expédiées.

Aucune nouvelle. Je me réjouis, je me délecte, je m’enivre avec la littérature ecclésiastique. As-tu lu la der-nière publication de N.S.-P. où il fulmine contre les littéra-tures obscènes et les maisons de débauche ? Est-ce beau !

– 171 –

Depuis longtemps je ne m’étais repassé par le bec un mor-ceau de si haut goût, mes lectures alternant entre la Mischna, Sozomène, Cedrenus, etc. Mais j’ai bientôt fini, Dieu merci ! Je crois que mon éternel bouquinage va cesser. Quant à la copie, j’écris les trois dernières pages du IX e chapitre. Après quoi j’entre dans les endroits où mon hé-ros entre dans mon héroïne.

Voilà, mon bon vieux. J’ai été seul tous ces derniers temps, ma mère et sa petite-fille se promenant au-dehors. Mon frère est pris d’une rage pour la chasse et je reste, comme Job sur son fumier, à gratter ma vermine, à retour-ner mes phrases. Je fume pipes sur pipes. Je regarde mon feu brûler. Je gueule comme un énergumène, je bois des po-tées d’eau, je me désole tous les matins et je m’enthousiasme tous les soirs. Puis je me console, et cela recommence.

Bonne traversée, je t’embrasse.

 

À MAXIME DU CAMP

Croisset, mardi 9 octobre [1860].

Il y a un mois j’ai envoyé à tout hasard une lettre à Pa-lerme. L’as-tu reçue ? Je risque encore celle-ci ?

Si tu as, devant toi, cinq minutes, mon bon vieux Max, réponds-moi. – Envoie-moi un mot seulement. Que je sache ce que tu deviens, nom de Dieu ! si tu es mort, vif, ou blessé. Je fais tout ce que je peux pour ne point penser à toi, mais ton souvenir me revient, cent fois par jour. J’ai l’imagination fertile en images, tu sais. – Et je compose des tableaux, où tu

 

– 172 – es au premier plan, qui ne sont pas drôles et qui me serrent le cœur.

D’après ce que je peux conjecturer d’ici, où nous man-quons, je crois, de documents positifs, la guerre touche à sa fin ? Il serait possible qu’elle se portât en Hongrie ? Où vas-tu aller ? Quand reviens-tu ? etc., etc. Je ne te demande au-cun détail bien entendu. Je veux savoir seulement ce que tu deviens.

Rien de neuf. – Toujours calme plat.

Quant à moi, je m’enfonce de plus en plus dans Car-thage . Je travaille vigoureusement. Mais j’en ai pour une an-née encore.

Les répétitions de la pièce de Bouilhet sont commen-cées. La 1re aura lieu vers le milieu de novembre. Je ne res-terai pas à Paris plus de huit jours, après quoi je reviendrai à Croisset jusqu’à la fin de février et peut-être de mars.

Adieu, mon pauvre vieux Max. Je t’embrasse bien ten-drement. Bonne chance, bonne santé, bonne humeur et vive la liberté.

Ton

 

À ERNEST FEYDEAU

Croisset, dimanche [21 octobre 1860].

Je réponds tout de suite à la gentille lettre que j’ai reçue ce matin pour te congratuler, mon cher Monsieur, sur l’existence que tu mènes ! Accepte l’hommage de mon en-vie.

– 173 –

Et, puisque tu me fais des questions sur Salammbô, voici où j’en suis. Je viens de finir le chapitre IX et je prépare les X et XI que je ferai cet hiver, ici, tout seul, comme un ours.

Je me livre maintenant à quantité de lectures que j’expédie voracement. Voilà trois ans que je ne fais qu’avaler du latin (et chemin faisant, je continue mes petites études chrétiennes). Quant aux Carthaginois, je crois franchement avoir épuisé tous les textes. Il me serait facile de faire, der-rière mon roman, un très gros volume de critique avec force citations. Ainsi, pas plus tard qu’aujourd’hui, un passage de Cicéron m’a induit à supposer une forme de Tanit que je n’ai vue nulle part, etc., etc. Je deviens savant et triste ! Oui, je mène une sacrée existence et j’étais né avec tant d’appétits ! Mais la sacrée littérature me les a tous rentrés au ventre.

Je passe ma vie à me mettre des cailloux sur le creux de l’estomac pour m’empêcher de sentir la faim. Ça m’embête quelquefois.

Quant à la copie (puisque c’est là le terme), je n’en sais franchement que penser. J’ai peur de retomber dans des ré-pétitions d’effets continuelles, de ressasser éternellement la même chose. Il me semble que mes phrases sont toutes coupées de la même façon et que cela est ennuyeux à cre-ver. Ma volonté ne faiblit pas cependant, et comme fond ça devient coquet. On a déjà commencé à se manger. Mais juge de mon inquiétude, je prépare actuellement un coup, le coup du livre. Il faut que ce soit à la fois cochon, chaste, mystique et réaliste ! Une bave comme on n’en a jamais vu, et cepen-dant qu’on la voie !

Ce que je t’avais prédit s’effectue ; tu t’enamoures des mœurs arabes ! Combien de temps tu perdras, par la suite, à

 

– 174 – rêver au coin du feu à des c… sans poils sous un ciel sans nuages !

Envoie-moi un petit mot dès ton retour à Paris. Tu me dis que tu reviens à la fin du mois. C’est de celui-ci sans doute. Nous ne serons plus longtemps sans nous voir. La première de Bouilhet aura lieu du 15 au 20 novembre.

Ma mère et ma nièce vont bien et te remercient de ton souvenir. Quant à mon autre nièce, je crois que je serai grand-oncle au mois d’avril prochain.

Je tourne à la bedolle, au sheik, au vieux, à l’idiot.

Jouis de tes derniers jours et bonne traversée.

Je t’embrasse.

 

MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

À GUSTAVE FLAUBERT

Nantes, ce 23 octobre 1860.

Vos bonnes et consolantes paroles me sont arrivées au milieu des angoisses de mon âme comme une de ces com-pensations que Dieu envoie pour aider à supporter le far-deau trop lourd de la vie. Cher Monsieur, vous comprenez parfaitement mes souffrances, mais la plus grande est l’absence d’une passion forte, d’un amour, d’une admiration sans bornes pour quelqu’un ou quelque chose. Dans ma jeu-nesse, j’ai cru sur l’apparence rencontrer des personnes ou des objets qui en étaient dignes, mais je reconnaissais bien vite mon illusion. Toute réalité est une déception, aussi je n’ai jamais pu vivre que d’idéalité. Encore à présent, je n’existe que dans le rêve. Toutefois, ce qui est chimère pour

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