Correspondance - Tome III

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 24/29

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Correspondance - Tome III

À Maurice Schlésinger ................................................. 97

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 29 parties.

Mais le beau, ce sont les braves gardes nationaux qu’il a fourrés dedans en 48 et qui recommencent à l’applaudir !

– 1030 –

Quelle infinie Démence ! Ce qui prouve que tout consiste dans le tempérament. Les prostituées, comme la France, ont toujours un faible pour les vieux farceurs.

Je tâcherai, du reste, dans la 3e partie de mon roman (quand j’en serai à la réaction qui a suivi les Journées de juin), d’insinuer un panégyrique dudit, à propos de son livre : De la propriété, et j’espère qu’il sera content de moi.

Quelle forme faut-il prendre pour exprimer parfois son opinion sur les choses de ce monde, sans risquer de passer, plus tard, pour un imbécile ? Cela est un rude problème. Il me semble que le mieux est de les peindre, tout bonnement, ces choses qui vous exaspèrent. – Disséquer est une ven-geance.

Eh bien, ce n’est pas à lui que j’en veux, ni aux autres. Mais aux Nôtres !

Si on avait suivi la grande route de M. de Voltaire au lieu de prendre les petits sentiers néo-catholiques, si on avait un peu plus songé à la Justice sans tant prêcher la Fraterni-té, si l’on se fût préoccupé de l’instruction des classes Supé-rieures en reléguant pour plus tard les comices agricoles, si on avait mis, enfin, la Tête au-dessus du Ventre, nous n’en serions pas là, probablement ?

Je viens de lire, cette semaine, la « Préface » de Buchez à son Histoire parlementaire. C’est de là entre autres que sont sorties beaucoup de bêtises, dont nous portons le poids, au-jourd’hui.

***

Et puis, ce n’est pas bien de dire que je ne pense pas à « mon vieux troubadour ». À qui donc penser ? À mon bou-

– 1031 – quin peut-être ? Mais c’est bien plus difficile et moins agréable.

Jusques à quand restez-vous à Cannes ? Je suis jaloux de Mme Lamber.

Après Cannes, est-ce qu’on ne reviendra pas à Paris ? Moi, j’y serai vers la fin de janvier.

Pour que j’aie fini mon livre dans le printemps de 1869, il faut que d’ici là je ne me donne pas huit jours de congé ! Voilà pourquoi je ne vais point à Nohant. C’est toujours l’histoire des Amazones. Pour mieux tirer de l’arc, elles s’écrasaient le téton. Est-ce un si bon moyen, après tout !

Adieu, chère maître, écrivez-moi, hein !

Je vous embrasse tendrement.

 

Il est 3 heures. Je m’en vais absorber une tasse de cho-colat, en songeant à nos soupers de l’année dernière. Est-ce que ça ne reviendra pas ? Ma mère me parle souvent de Mme Sand, qu’elle « aime beaucoup ».

 

À FRÉDÉRIC FOVARD’

Croisset, jeudi [19 décembre 1867].

L’éditeur Charpentier, trouvant que sa femme le faisait trop cocu, s’écriait : « Est-il possible de traiter ainsi un homme qui a tant fait pour la Librairie ! »

Moi, je dis : « Est-il possible de ne pas répondre à un homme qui travaille tant la prose française ! »

– 1032 –

Tu as dû recevoir une lettre de moi ? As-tu vu mon pro-priétaire ?

Débarrasse-moi donc de ces affaires-là. Fais ce que tu voudras, pourvu que je ne déménage pas maintenant.

Je suis harassé ! et si je veux avoir fini mon livre dans le printemps de 1869, je [ne] dois pas, d’ici là, perdre une se-maine.

Je t’embrasse.

Ton

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

Nohant, 21 décembre [1867].

Enfin ! voilà donc quelqu’un qui pense comme moi sur le compte de ce goujat politique. Ce ne pouvait être que toi, ami de mon cœur. Étroniformes est le mot sublime qui classe cette espèce de végétaux merdoïdes. J’ai des camarades et bons garçons qui se prosternent devant tout symptôme d’opposition quel qu’il soit et d’où qu’il vienne, et pour qui ce saltimbanque sans idées est un Dieu. Ils ont pourtant la queue basse depuis ce discours à grand orchestre. Ils com-mencent à trouver que c’est aller un peu loin, et peut-être est-ce un bien que, pour conquérir la royauté parlementaire, le drôle ait vidé son sac de chiffonnier, ses chats morts et ses trognons de chou devant tout le monde. Cela instruira quelques-uns. Oui, tu feras bien de disséquer cette âme en baudruche et ce talent en toile d’araignée ! Malheureuse-ment quand ton livre arrivera, il sera peut-être claqué et peu dangereux, car de tels hommes ne laissent rien après eux.

 

– 1033 –

Mais peut-être aussi sera-t-il au pouvoir. On peut s’attendre à tout. Alors, la leçon sera bonne.

Je ne suis pas dans ton idée qu’il faille supprimer le sein pour tirer l’arc. J’ai une croyance tout à fait contraire pour mon usage et que je crois bonne pour beaucoup d’autres, probablement pour le grand nombre. Je viens de développer mon idée là-dessus dans un roman qui est à la Revue et qui paraîtra après celui d’About. Je crois que l’artiste doit vivre dans sa nature le plus possible. À celui qui aime la lutte, la guerre ; à celui qui aime les femmes, l’amour ; au vieux qui, comme moi, aime la nature, le voyage et les fleurs, les roches, les grands paysages, les enfants aussi, la famille, tout ce qui émeut, tout ce qui combat l’anémie morale. Je crois que l’art a besoin d’une palette toujours débordante de tons doux ou violents suivant le sujet du tableau ; que l’artiste est un instrument dont tout doit jouer avant qu’il joue des autres. Mais tout cela n’est peut-être pas applicable à un es-prit de ta sorte qui a beaucoup acquis et qui n’a plus qu’à di-gérer. Je n’insisterais que sur un point, c’est que l’être phy-sique est nécessaire à l’être moral et que je crains pour toi un jour ou l’autre une détérioration de la santé qui te force-rait à suspendre ton travail et à le laisser refroidir.

Enfin tu viens à Paris au commencement de janvier et nous nous verrons, car je n’y vais qu’après le premier de l’an. Mes enfants m’ont fait jurer de passer avec eux ce jour-là, et je n’ai pas su résister, malgré un grand besoin de loco-motion. Ils sont si gentils ! Maurice est d’une gaîté et d’une invention intarissables. Il a fait de son théâtre de marion-nettes une merveille de décors, d’effets, de trucs, et les pièces qu’on joue dans cette ravissante boîte sont inouïes de fantastique. La dernière s’appelle 1870. On y voit Isidore avec Antonelli commandant les brigands de la Calabre pour

– 1034 – reconquérir son trône et rétablir la papauté. Tout est à l’avenant. À la fin, la veuve Ugénie épouse le grand Turc, seul souverain resté debout. Il est vrai que c’est un ancien démoc, et on reconnaît qu’il n’est autre que le grand tombeur masqué. Ces pièces-là durent jusqu’à 2 h du matin et on est fou en sortant. On soupe jusqu’à 5 h. Il y a représentation deux fois par semaine et le reste du temps, on fait des trucs, et la pièce (qui) continue avec les mêmes personnages, tra-versant les aventures les plus inouïes. Le public se compose de 8 ou 10 jeunes gens, mes trois petits-neveux et les fils de mes vieux amis. Ils se passionnent jusqu’à hurler. Aurore n’est pas admise ; ces jeux ne sont pas de son âge. Moi, je m’amuse à en être éreintée. Je suis sûre que tu t’amuserais follement aussi, car il y a, dans ces improvisations, une verve et un laisser-aller splendides, et les personnages sculp-tés par Maurice ont l’air d’être vivants, d’une vie burlesque, à la fois réelle et impossible ; cela ressemble à un rêve.

Voilà comme je vis depuis 15 jours que je ne travaille plus. Maurice me donne cette récréation dans mes inter-valles de repos qui coïncident avec les siens. Il y porte au-tant d’ardeur et de passion que quand il s’occupe de science. C’est vraiment une heureuse nature et on ne s’ennuie jamais avec lui. Sa femme est charmante, toute ronde en ce mo-ment, mais portant fièrement son petit ventre, agissant tou-jours, s’occupant de tout, se couchant sur le sofa vingt fois par jour, se relevant pour courir à sa fille, à sa cuisinière, à son mari qui demande un tas de choses pour son théâtre, re-venant se coucher, criant qu’elle a mal, et riant aux éclats d’une mouche qui vole, cousant des layettes, lisant des jour-naux avec rage, des romans qui la font pleurer, pleurant aus-si aux marionnettes quand il y a un bout de sentiment, car il y en a aussi. Enfin, c’est une nature et un type, ça chante à ravir, c’est colère et tendre, ça fait des friandises succulentes

– 1035 – pour nous surprendre. Et chaque journée de notre phase de récréation est une petite fête qu’elle organise.

La petite Aurore s’annonce toute douce et réfléchie, comprenant d’une manière merveilleuse ce qu’on lui dit, et cédant à la raison, à 2 ans. C’est très extraordinaire et je n’ai jamais vu cela. Ce serait même inquiétant si on ne sentait un grand calme dans les opérations de ce petit cerveau.

Mais comme je bavarde avec toi ! Est-ce que tout ça t’amuse ? Je le voudrais, pour qu’une lettre de causerie te remplaçât un de nos soupers, que je regrette aussi, moi, et qui seraient si bons ici avec toi, si tu n’étais un cul de plomb qui ne te laisses pas entraîner à la vie pour la vie. Ah ! quand on est en vacances, comme le travail, la logique, la raison semblent d’étranges balançoires ! On se demande s’il est possible de retourner jamais à ce boulet.

Je t’embrasse tendrement mon cher vieux, et Maurice trouve ta lettre si belle qu’il va en fourrer tout de suite des phrases et des mots dans la bouche de son premier philo-sophe. Il n’oubliera pas étroniforme, qui le charme, étronoïde, étronifère. Il me charge de t’embrasser pour le mot.

Ton vieux troubadour qui t’aime.

 

Mme J. Lamber est vraiment charmante, tu l’aimerais beaucoup. Et puis il y a là-bas 18 degrés sur zéro, et ici, nous sortons dans la neige. C’est dur, aussi nous ne sortons guère, et mon chien lui-même ne veut pas aller pisser. Ce n’est pas le personnage le moins épatant de la société. Quand on l’appelle Badinguet, il se couche par terre honteux et déses-péré, et boude toute la soirée.

 

– 1036 –

MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

À GUSTAVE FLAUBERT

Angers, le 22 décembre 1867.

Ce n’est point aujourd’hui, cher Monsieur, ma bonne et grosse écriture que vous allez rencontrer, car depuis le mois d’août mes yeux sont malades, c’est ce qui m’a empêché de vous écrire ; il y a si longtemps, que vous devez me croire morte, et ce serait sans doute ce qui pourrait m’arriver de plus heureux. Imaginez-vous une personne renfermée, car il en est ainsi pour moi tout l’hiver, ne pouvant ni lire, ni écrire, ni travailler manuellement, et vous aurez une idée de ma situation. Ajoutez à cela une imagination dont l’activité devient mon plus grand ennui. J’ai été obligée de laisser mon Histoire de l’Anjou qui était à moitié et au moment le plus intéressant ; ce travail m’avait été d’un grand secours pour combattre mes obsessions morales, dont je souffre plus que jamais. Cette complication de calamités jointe à ma mauvaise santé m’accable entièrement. Je suis souvent si désespérée que je me sens prête à succomber sous tant de maux. J’ai bien pensé à vous et à l’ouvrage que vous écrivez et dont vous m’avez parlé, j’espère qu’il paraîtra bientôt ; quoique je ne lise pas, on me fait la lecture, j’ai donc con-naissance du roman tant vanté d’Octave Feuillet, Monsieur de Camors ; cela est bien écrit, mais en réalité ne vaut pas grand-chose ; comme dans Sibylle, Octave Feuillet a voulu prouver qu’il n’y a pas de morale sans religion. Il y a bien loin de Monsieur de Camors à Madame Bovary, c’est ce que me disait un avocat très intelligent qui ajoutait que jamais rien ne lui avait laissé une impression si profonde que la lec-ture de Madame Bovary, c’est l’opinion de tous ceux qui ont lu ce roman ; là, tout est vrai, les personnages sont vivants, c’est une réalité saisissante qui sera de tous les temps et ne

 

– 1037 – cessera jamais d’être admirée par tous les lecteurs. Rappe-lez-vous que vous me disiez il y a quelques années que vous croyiez à une guerre de religion, nous y voilà arrivés, il ne nous manque plus que la Saint-Barthélemy et l’Inquisition qu’au reste on préconise tous les jours. Nous y arriverons s’il plaît à Dieu ; en attendant l’art est tombé au plus bas, ainsi que la littérature. Il ne peut en être autrement. Tout cela est déplorable et je ne sais ce que vous en pensez. Avez-vous vu Mme Sand cet automne ? Il y a bien longtemps que je ne lui ai écrit et j’espère le faire bientôt. J’ai été bien attristée par la mort de ce pauvre Victor Mangin, le rédacteur en chef du Phare de la Loire, un de mes plus anciens amis, mon premier article littéraire avait été inséré dans son journal ; peu avant sa mort il m’écrivait encore de son lit, et il avait commencé un testament politique qu’il n’a pu achever. Il est mort avec bien du courage, en affirmant ses convictions. Pour moi, je voudrais aller jusqu’au printemps afin d’accomplir trois dé-sirs bien modestes : achever mon Histoire d’Anjou, revoir ma ville natale et revoir un opéra ; je désespère souvent de pou-voir accomplir un seul de ces désirs. L’inaction à laquelle je suis forcée me fatigue extrêmement. Toutes mes pensées s’accumulent dans mon cerveau et deviennent pour moi un véritable tourment. Je ne puis m’habituer à dicter, et pour-tant, je n’ai pas voulu vous laisser croire, par mon long si-lence que je vous oubliais.

Adieu, cher Monsieur, plaignez-moi, et pensez quelque-fois combien je suis malheureuse ! Adieu encore une fois. Votre toute dévouée.

M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.

 

– 1038 –

À ERNEST FEYDEAU

Croisset, mercredi soir [25 décembre 1867].

Mon cher Vieux,

Je ne t’oublie pas du tout, quoi que tu en dises ! mais je n’ai rien à te conter ! Mon silence n’a pas d’autre raison.

Je me mets à ma table vers midi et demi. À 5 heures je pique un chien qui dure quelquefois jusqu’à 7, alors je dîne.

Puis, je me refous à la pioche jusqu’à 3 heures et demie ou 4 heures du matin, et je tâche de fermer l’œil après avoir lu un chapitre du sacro-saint, immense et extra-beau Rabe-lais. Voilà.

J’espère avoir fini ma seconde partie à la fin de janvier, et tout le reste dans l’été de 1869 ? Ce qui ne me promet point, jusque-là, poires molles.

Tu serais bien aimable de m’envoyer une re-Comtesse de Châlis, pour la répandre. La mienne est déjà éreintée.

Je te remercie des trois numéros du Figaro. Qu’est-ce que ça devient ?

Rugis-tu contre M. Thiers ? Quel profond penseur ! hein !

Peux-tu voir un Prudhomme plus radical ? Est-on bête en France, nom de Dieu !

Là-dessus, je t’embrasse.

Ton

 

– 1039 –

À FRÉDÉRIC FOVARD

[Croisset, 26 décembre 1867.]

Merci de ta note, cher Ami, elle me servira.

Quant à l’augmentation de loyer il faut bien en passer par là !

Mais ne ferais-je pas bien de me faire faire un bail ?

Tout à toi.

Jeudi matin.

 

À FRÉDÉRIC FOVARD

[Croisset, 28 décembre 1867.]

Tu es beau comme un ange. Je te remercie. – Et je m’incline. Donc, fais savoir à mon propriétaire que j’accepte ses conditions, mais arrange-toi pour qu’il ne me refasse pas bientôt des tours pareils.

Je t’embrasse.

Ton.

Samedi matin.

 

À SAINTE-BEUVE

[Paris,] mercredi soir [1864-1867 ?].

Mon cher Maître,

 

– 1040 –

Êtes-vous assez aimable pour venir samedi prochain dî-ner chez moi avec Théo ?

Si rien ne vous en empêche, faites-nous ce plaisir !

Mille poignées de main de votre

Boulevard du Temple, 42.

 

À ALFRED BAUDRY

[1867-1868.]

Mon petit père,

1° Je ne suis nullement de votre avis, étant l’ennemi né des textes qui expliquent des dessins et des dessins qui ex-pliquent les textes, ma conviction est là-dessus radicale et fait partie de mon esthétique.

Je vous défie de me citer parmi les Modernes dont c’est la manie (car pour les Anciens, ils se sont abstenus de ce sa-crilège) un bon exemple en faveur du contraire. L’explication d’une forme artistique par une autre forme d’une autre es-pèce est une monstruosité. Vous ne trouverez pas dans tous les musées du monde un bon tableau qui ait besoin d’un commentaire. Regardez les livrets d’exposition. Plus il y a de lignes, plus la peinture est mauvaise.

D’ailleurs l’exposition qu’on a fait[e] des œuvres du père Langlois me paraît insuffisante. Je n’ai pas vu là ce que vous possédez.

Si l’idée réussit, je me propose (entre nous) de faire un petit discours pour le jour de la cérémonie, mais la biographie

 

– 1041 – n’y tiendra guère de place. Je donnerai Langlois comme l’idéal de l’artiste pauvre en province.

Pour dépasser le travail de Richard, il faudrait entrer dans une précision pittoresque qui me vaudrait une citation en justice.

Là-dessus, mon bon, je vous embrasse.

 

À EDMA ROGER DES GENETTES

[1867-1868.]

Je doute de la réussite de ce livre ; parce que j’en crois la conception vicieuse et même impossible. Toutes les ma-lices d’exécution ne rachèteront pas la difformité constitu-tionnelle de l’idée première. Cette idée-là est trop complexe et trop vraie pour être plastique. On ne fait de chefs-d’œuvre qu’avec des idées simples et des passions violentes. Grain-dorge, qui a eu peu de succès en France, en a en Angleterre et doit en avoir plus en Amérique. Nous autres qui sommes des Latins, nous nous sentons blessés là-dedans par quelque chose de nouveau et d’amèrement rationaliste qui n’est ni la vieille gaîté gauloise, ni la grande ironie romantique. Singu-lièrement puissance de tempérament ! Voici un homme qui a reçu, plus que pas un, une éducation classique, et qui a l’esprit le plus anti-classique du monde.

Quant à Sainte-Beuve, il a pour moi une qualité supé-rieure : il est humain, ce qui ne veut pas dire humanitaire. […]

 

– 1042 –

À GEORGE SAND

[Croisset,] 1er janvier [1868].

Bien que ce soit bête comme chou de souhaiter la bonne année, c’est [ce] que je fais, cependant, chère maître. Et fai-sant mentir les prédictions de Matthieu Laensberg : « Ce jour-là, comme les années précédentes, bien des baisers de Judas seront échangés », etc., je vous embrasse tendrement. Voilà tout.

Ce n’est pas gentil de m’attrister avec le récit des amu-sements de Nohant ! puisque je ne peux en prendre ma part. Il me faut tant de temps pour faire si peu que je n’ai pas une minute à perdre (ou à gagner), si je veux avoir fini mon lourd bouquin dans l’été de 1869.

Je n’ai pas dit qu’il fallait se supprimer le cœur, mais le contenir, hélas !

Quant au régime que je mène, et qui est hors des règles de l’hygiène, ce n’est pas d’hier. J’y suis fait. – J’ai néan-moins un éreintement assez conditionné et il est temps que ma seconde partie finisse, après quoi j’irai à Paris. Ce sera vers la fin de ce mois. Vous ne me dites pas quand vous re-viendrez de Cannes. Espérons que nous ne passerons pas 1868 aussi bêtement que 1867 et qu’on se verra.

Quel froid, saperlotte !

Amitiés à Maurice. – Et pour vous, chère Maître, mille tendresses de

 

P.-S. Ma fureur contre Monsieur Thiers n’est pas cal-mée.

 

– 1043 –

Au contraire !

Elle s’idéalise et s’accroît.

 

À JEANNE DE TOURBEY

Croisset, mercredi [1er janvier 1868 ?].

« Quel joli billet que le vôtre, ma chère Jane. » Flaubert accepte l’invitation à dîner de Mme de Tourbey, en la repor-tant au dernier vendredi du mois. Ce qu’il fait ? Il travaille et ne sait rien de ce qui se passe dans le monde. Il envoie ses souhaits du Jour de l’An : « Que le ciel vous accorde tout et le reste. Restez toujours jolie, bonne et charmante. Aimez-moi un peu puisque je vous adore » (il souligne). Puis ceci, où il y a la part du Prince Napoléon : « Amitiés (et respects) aux amis grands (il souligne) et petits. »

Et la note gaie en P.-S. « Bouilhet qui est chez moi main-tenant se dépose à vos pieds. Mais j’ai pris la place. »

 

À AMÉLIE BOSQUET

[Croisset,] jeudi [2 janvier 1868].

Et à vous, aussi, ma chère amie, je la souhaite « Bonne et Heureuse, accompagnée de plusieurs autres ». Je n’ai même rien de plus à vous dire, mon existence n’offrant pas le moindre intérêt. Je travaille comme un misérable et je suis éreinté jusque dans la moelle des os. Voilà tout.

 

– 1044 –

Savez-vous que vous avez présentement un Fanatique ? Devinez qui ? Censier ! oui ! lui-même, en personne ; il ne parle que du Roman des ouvrières (sic).

Je ne pense pas, comme son auteur, que « la liberté d’aimer, le divorce, l’adultère, etc. », soient au-dessus de toutes les questions. Je crois même que, si nous sommes tel-lement bas moralement et politiquement, c’est qu’au lieu de suivre la grande route de M. de Voltaire, c’est-à-dire celle de la Justice et du Droit, on a pris les sentiers de Rousseau, qui, par le Sentiment, nous ont ramenés au Catholicisme. Si on avait eu souci de l’Équité et non de la Fraternité, nous se-rions Haut ! Mais je m’arrête sur cette matière, que je com-mence à connaître, car je l’ai étudiée à fond pour mon livre. Je me contente de vous dire que, selon moi : on donne trop d’importance à ce que messieurs les médecins nomment dans leur langage élégant « les organes uro-génitaux ».

Quant à « l’esprit de caste », je ne vous ai pas écrit qu’il ne fallait pas l’exprimer ; c’est le défendre que je blâme.

Si vous aviez moins défendu les ouvriers (dans votre Roman de l’ouvrière), vous auriez pu aller plus loin. Je vous ai trouvée trop douce pour les bourgeois.

Mme Sand doit être à Cannes, chez Mme Juliette Lamber.

Je ne connais pas un journal, où j’aie quelque autorité. L’année dernière j’ai offert au Moniteur un roman très con-venable ; on m’a rendu le manuscrit après m’avoir fait faire cinq à six courses.

Je n’appelle pas faire des lectures sérieuses lire des bouquins traitant de matières graves, mais lire des livres bien faits, et bien écrits surtout, en se rendant compte des pro-cédés. Sommes-nous des romanciers ou des agriculteurs ?

– 1045 –

J’espère dans six semaines contempler vos charmants yeux et baiser à droite et à gauche votre joli col.

Tout à vous.

 

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

[Croisset, 4 janvier 1868.]

Tout en vous la souhaitant bonne et heureuse et en vous affirmant qu’il fait un froid de chien « sur les bords de la Seine au milieu de ce peuple français que j’aurai si peu ai-mé », je vous prie de me rendre un petit service. J’ai envoyé à la princesse, il y a aujourd’hui huit jours, des cheminots, de la crème de Sotteville et un bâton de sucre de pomme. Cela faisait deux colis distincts. Elle ne m’a pas répondu. Les a-t-elle reçus ? Trouve-t-elle que j’aurais dû accompagner mes cadeaux d’une lettre ? La sienne a-t-elle été perdue à la poste ? Ce qui est probable. En tout cas je vous prie de de-mander au maître d’hôtel si deux boîtes sont arrivées de ma part la semaine dernière et de me répondre illico. Vous serez bien gentils. Que devenez-vous ? Quand paraît le roman ? Que faites-vous ? etc. Je compte vous embrasser dans six semaines. D’ici là, mille tendresses de votre vieux

Croisset, samedi.

 

– 1046 –

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

[Croisset, 12 janvier 1868.]

Qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce une conduite ? Êtes-vous morts ? On oublie sa vieille. Pas plus de Goncourt que si je n’en avais jamais eu !…

Je sais tout bonnement que vous êtes à Paris. Mais rien de plus.

Vous ne m’avez pas dit ce qu’on a débagoulé sur Ma-nette.

J’ai travaillé comme trente bœufs cet hiver, et j’arrive à la fin de ma seconde partie ! Il en est temps ! Autrement ce serait la Mienne qui arriverait.

Vous verrez votre ami dans une quinzaine environ.

D’ici là il vous [la] souhaite bonne et heureuse et serre vos deux dextres tendrement.

 

12 janvier.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

Nohant, 12 janvier [1868].

Non, ce n’est pas bête de s’embrasser au Jour de l’An ; au contraire, c’est bon et c’est gentil. Je te remercie d’y avoir pensé et je t’embrasse sur tes beaux gros yeux. Maurice t’embrasse aussi.

 

– 1047 –

Je suis claquemurée ici par la neige et le froid, et mon voyage est ajourné. Nous nous amusons follement à domicile pour oublier que nous sommes prisonniers et je prolonge mes vacances d’une façon insensée. Pas une panse d’a du matin au soir. Quelle chance quand tu pourras en dire au-tant ! Mais quel bel hiver, dis ? Est-ce beau, ce clair de lune sur les arbres couverts de neige ? Regardes-tu ça la nuit, en travaillant ?

Si tu vas à Paris à la fin du mois j’ai encore la chance de t’y rencontrer.

De loin ou de près, cher vieux, je pense à toi et je t’aime de tout mon vieux cœur qui ne connaît pas le chiffre des an-nées.

G. SAND.

 

Mes tendresses à ta mère, toujours. Je pense qu’elle est à Rouen par ce grand froid.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] mercredi, 3 heures [15 janvier 1868 ?].

E. Feydeau ; rue de Valois-du-Roule, 24.

Voilà le renseignement demandé, mon bibi.

Un bon bec de ton vieux.

 

P.-S. Ça va nous faire deux hivers.

 

– 1048 –

Y dégèle ! Mais ce n’est pas un bon dégel.

Au reste, faut pas nous plaindre. C’est de Saison. Y se-rait peut-être à souhaiter que le Froid reprenne ? pour les biens de la terre, ah ! oui pour le blé. Ça tue le Man !

 

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

[Croisset, 15 janvier 1868.]

Comment « pour Manette Salomon dont je veux bien m’occuper » ! C’est elle qui m’a occupé. Je l’ai lue et relue. Vous n’avez donc pas reçu ma lettre ? Je vous en reparlerai d’ailleurs, longuement, d’ici à peu.

 

N.B. Mais vous seriez, auparavant, bien aimable[s] de : demander au maître d’hôtel de la Princesse si elle a reçu une caisse de sucre de pomme ? J’ai de fortes raisons de croire le colis égaré. Deux autres pareils expédiés à la même époque c’est-à-dire vers le Jour de l’An se promènent on ne sait où. Je voudrais tirer la chose au clair avant de partir d’ici.

Il faut que je vous exprime toute l’admiration que m’inspire votre bravoure : comment 1° une pièce aux Fran-çais et 2° sur la Révolution. Je crève d’envie de la connaître.

Puisqu’on engueule le Magny, il me semble que je suis forcé d’y revenir ?

À bientôt, dans une quinzaine.

Je vous embrasse.

Nuit de mercredi.

– 1049 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] jeudi, 3 heures [23 janvier 1868 ?].

Mon Loulou,

S’il fait demain aussi froid qu’aujourd’hui, je vous en-gage à ne pas venir voir le vieux. – Ou tout au moins ne ve-nez pas par le bateau ! Ce serait imprudent à cause de ta bonne-maman. – Amène-la dans ton somptueux équipage.

J’irai toujours dîner chez elle samedi. L’artiste Feydeau m’a écrit afin d’avoir ton adresse. – Dans quel but ? Il m’a demandé en même temps celle de Baudry.

Deux baisers sur tes bonnes joues.

L’oncle CRUCHARD, m[ar]quis de Pisaley.

 

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

Croisset, 24 janvier 1868.

Non ! je ne vous oublie pas, chère Demoiselle, et je suis peiné de vous savoir malade. Si la sympathie en ces occa-sions pouvait servir à quelque chose, vous seriez guérie. Quel genre de maux d’yeux avez-vous ? Il est donc intermit-tent, puisque vous m’avez écrit quelques lignes au bas de votre lettre.

Vous m’annoncez la mort d’un vieil ami à vous. Moi aussi, j’ai à vous parler de deuil. La semaine dernière j’ai perdu une petite-nièce que j’aimais beaucoup, une enfant de trois ans. Emportée en cinq jours par une pneumonie, suite d’une rougeole. La mère était malade elle-même. J’ai assisté à des désespoirs profonds, dont j’avais ma part, et j’ai monté

– 1050 – une fois de plus la côte de ce cimetière où j’en ai déjà tant mis des miens.

Puisque nous aimons tous les deux Mme Sand et que vous me demandez de ses nouvelles, je puis vous en donner, quoique je ne l’aie pas vue depuis longtemps. Mais je la ver-rai dans une huitaine de jours à Paris, où je retourne pour quatre mois environ. Elle va très bien et devait passer l’hiver dans le Midi, mais le grand froid qui rendait les voyages dif-ficiles l’en a empêchée.

Mon roman est arrivé à la fin de sa seconde partie. Mais pour l’avoir entièrement terminé, il me faut bien encore dix mois. J’aborde la Révolution de 1848 et, en étudiant cette époque-là, je découvre beaucoup de choses du passé qui ex-pliquent des choses actuelles. Je crois que l’influence catho-lique y a été énorme et déplorable.

Je ne pense pas comme vous qu’on soit à la veille d’une guerre religieuse : la Foi manque trop de part et d’autre. Nous sommes dans le temps de la blague, et rien de plus. Tant pis pour les gens comme nous qu’elle n’amuse pas !

Est-ce que vous ne pourriez pas trouver quelqu’un qui vous ferait des lectures, pour continuer votre histoire de l’Anjou ? Je suis très fâché que vous ayez abandonné ce tra-vail, qui vous était sain et utile.

Vos chagrins me semblent si profonds et enracinés que je ne sais plus que vous conseiller, chère Demoiselle. Soi-gnez vos yeux et tâchez de ne pas songer à ce qui vous af-flige.

 

– 1051 –

À JULES DUPLAN

Croisset, nuit de vendredi à samedi,

24-[25] janvier [1868].

Comme je suis content de te savoir heureux, mon cher bougre ! Je vois, d’ici, ta binette et celle de Cernuschi con-templant les fresques de Medinet-Abou. La plus basse envie me dévore. – Nom d’une balle, que je voudrais être avec vous ! Mais quels seigneurs vous faites, un pyroscaphe pour Vos Excellences et Mariette-Bey pour cicerone !

Me voilà arrivé à peu près à la fin de ma seconde partie. Je viens, ce soir, de bâcler les huit dernières pages. Il me reste à y mettre le « grainé fin » ; la ligne est faite ; quant au trait de force ?…

Aussi, mercredi prochain, vais-je me ruer vers la capi-tale, ce centre des arts, cette ville qui, comme une courti-sane, etc. Un peu de repos, franchement, ne me sera pas nuisible. D’ailleurs, j’ai, depuis six mois, vécu si obstinément sur le Parnasse qu’il est bien juste que j’aille à Cythérée ! Je t’avouerai même que la perspective de […] m’est agréable. – Une autre idée qui me fait plaisir est celle que dans un mois ou six semaines je reverrai mon petit Duplan.

J’ai eu, dernièrement, des embêtements graves. La pe-tite fille de ma nièce Juliette est morte d’une pneumonie, suite d’une rougeole. La mère et le moutard avaient eu la rougeole. La mère l’avait encore et était dans son lit. Tu n’imagines rien de lamentable comme cette jeune femme, la tête sur son oreiller, et répétant au milieu de ses larmes : « Ma pauvre petite fille. » Le grand-père (mon frère) était complètement dévissé, foutu. Quant à ma mère, elle sup-porte cela (jusqu’à présent, du moins) mieux que je ne l’aurais cru.

– 1052 –

Je ne suis pas content de Monseigneur. Il me semble profondément malade, sans pouvoir dire en quoi ? Il tousse fréquemment et souffle sans discontinuer, comme un cacha-lot. Ajoute à cela une tristesse invincible. Monseigneur tourne à l’hypocondrie, et l’animal a plus de talent que ja-mais ! Il fait des pièces de vers détachées superbes, mais ne trouve pas de sujet de drame. C’est là ce qui le désole, et lui fait prendre le genre humain en haine. Il débine tout le monde.

Le Major m’a écrit une lettre gigantesque (humoristique et blagueuse), où il luttait avec Grimm de verve et de fantai-sie. – Notre Max va bien.

Laporte m’a fait cadeau de VI fromages. Voilà à peu près toutes les nouvelles. Quant à la politique, l’horizon se calme. On est à la paix.

Quel chien d’hiver ! J’ai vu la Seine à Rouen complète-ment prise ; c’est la troisième fois seulement que, dans ma longue carrière, je jouis de ce spectacle hyperboréen. – Après le froid, nous avons eu des coups de vent abomi-nables. À l’heure où je t’écris, le vent mugit et la rivière prend des tournures d’océan. Il doit faire plus beau à tes cô-tés.

Vous êtes-vous repassé une soirée de cocottes indi-gènes, au moins !

Réponds-moi à Paris et dis-moi que tu reviens bientôt.

Amitiés à Cernuschi. Quant à toi, mon bon vieux, je t’embrasse tendrement.

Ton

 

– 1053 –

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset, 25 janvier 1868.]

J’ai bien envie d’avoir des nouvelles de V[otre] A[ltesse] ! Et si je n’en ai pas demandé depuis quelque temps, c’est que j’ai eu des préoccupations douloureuses. La fille de mon frère vient de perdre de la rougeole une pauvre enfant de trois ans, qui gazouillait comme un oiseau, qui m’amusait et que j’aimais. J’ai assisté et participé à des scènes lamentables !

Je me tourne vers un horizon meilleur, en songeant, Princesse, que je vous verrai d’ici à peu de temps. – Ce sera, je l’espère du moins, vers la fin de la semaine prochaine, dans cinq ou six jours.

Sainte-Beuve m’a écrit lui-même qu’il allait mieux. Je me réjouis de le trouver en convalescence.

Il me semble que « l’horizon politique », comme disent les journaux, s’éclaircit, un peu, se calme ? Il me préoccupait moins avant de vous connaître.

Ces mêmes journaux m’ont appris qu’au dernier bal des Tuileries vous portiez une robe jaune.

Je me permets de baiser les deux mains qui étaient au bout des manches, en vous assurant, Princesse, que je suis entièrement

le vôtre.

Nuit de samedi.

 

– 1054 –

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

[Paris, 31 janvier 1868.]

Me voilà revenu ! Je vous attends dimanche, dans l’après-midi, pour reprendre les vieux us et vous embrasser.

Vendredi matin.

 

À JULES MICHELET

[Paris,] mercredi [19 ? février 1868].

Non, mon cher Maître, je n’ai pas reçu votre livre ; mais je l’ai lu et je le relis. Quelle Montagne que la vôtre ! Où vous arrêterez-vous ?

Je suis écrasé par cette masse d’idées, ébahi par ces profondeurs.

Jamais, je crois, je n’ai lu quelque chose qui m’ait péné-tré plus profondément que les Bains d’Acqui. Vous m’avez remis sous les yeux les Pyrénées et les Alpes. Avec vous, du reste, on est toujours sur les sommets.

Le lourd roman auquel vous vous intéressez (lourd pour moi en attendant qu’il le soit pour les autres) ne sera pas terminé avant une grande année. Je suis en plein, mainte-nant, dans l’histoire de 48. Ma conviction profonde est que le clergé a énormément agi.

Les dangers du catholicisme démocratique, que vous si-gnalez dans la « Préface » de votre Révolution, sont tous ad-venus. Ah ! nous sommes bien seuls !

Mais vous restez, vous !

– 1055 –

Je vous serre les mains très fort, en vous priant de me croire, mon cher maître, votre très affectionné.

 

À AMÉLIE BOSQUET

[Paris,] mardi, 3 heures [25 février 1868].

(Pendant que passe le Bœuf.)

Ma chère Amie,

Je me suis présenté chez vous hier à 5 [heures] moins le quart. – Votre portier n’était pas dans sa loge et j’ai vaine-ment sonné à votre porte.

Sainte-Beuve est très content de votre roman et on va vous faire un article dans Le Moniteur.

Quant à Girardin, il « n’était pas prévenu, il n’a pas vu ma carte », etc. Bref, il a fait des excuses.

Tenez-vous à ce que votre roman paraisse dans La Presse ?

Je peux l’y faire présenter par Mme de Tourbey à Mlle Cahen.

Vous voyez que je pense à vous. – Car je vous aime et vous baise sur votre joli col en contemplant vos charmants yeux.

À vous.

 

– 1056 –

À FRÉDÉRIC FOVARD

[Paris, 3 mars 1868.]

Mon Bon,

1° Je suis exténué de courses.

2° Je vais, à partir de ce matin, devenir un personnage insalubre à cause de mon trimballage dans les hospices d’enfants.

C’est pourquoi je t’expédie mon mameluk afin que tu remettes l’excédent des capitaux que j’ai versés en ton étude.

Je te la serre.

Ton

Mardi matin, 7 heures.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris,] lundi, 1 heure [9 mars 1868].

Ma chère Carolo,

Je croyais vraiment que tu avais oublié ton pauvre vieux, quand ta gentille lettre a calmé ma fureur. Amuse-toi pendant que tu es jeune, mon loulou, mais pense quelquefois à envoyer un peu de ton écriture à ton oncle ganachon.

« La saison des bals » doit être finie et tu vas avoir un peu plus de temps.

Le mien a été fort occupé par des courses à l’hôpital Sainte-Eugénie pour voir des enfants qui avaient le croup.

 

– 1057 –

(C’est abominable et j’en sortais navré. Mais l’art avant tout !) Je n’y ait été hier que deux fois en cinq heures. Heu-reusement que c’est fini. Je puis maintenant faire ma des-cription. – Je me livre aussi à pas mal de courses pour avoir des renseignements sur 48. Et j’ai bien du mal à emboîter mes personnages dans les événements politiques. Les fonds emportent mes premiers plans.

J’étais, hier soir, si éreinté que j’ai lâché ma Princesse, aussi, croyant que j’étais malade, vient-elle tout à l’heure de m’envoyer un estafier avec un billet (qui m’invite à dîner pour mercredi). Ledit commissionnaire est surchargé de mé-dailles militaires et très grand, ce qui me donne près de mon portier beaucoup de considération. Mais ce soir, je vais au concert chez son cousin l’Empereur.

Tout à l’heure on vient de m’apporter un billet de faire part m’annonçant la mort de Mme Valazé mère. Je ne puis faire autrement que d’aller à son enterrement.

As-tu lu Thérèse Raquin ? Je trouve ce livre-là très re-marquable, quoi qu’on dise. Quant à La Comtesse de Châlis, on n’en parle plus. Mais plus du tout.

Donne-moi donc des détails sur les femmes de ta bonne-maman ! Est-ce que, sérieusement, elle renvoie Julie de chez elle ? Pourquoi ? Cette mesure me paraît bien rigoureuse.

Quand venez-vous à Paris ? Il m’ennuie de ta fraîche trombine ?

« L’horizon politique » continue à s’assombrir et tout le monde déblatère contre le gouvernement. Ce qui ne m’empêche pas, moi, de croire à sa solidité par la raison sui-vante : il n’y a pas un mot de ralliement, une idée commune, un drapeau quelconque, autour duquel on puisse se grouper.

– 1058 –

Je défie à qui que ce soit de réunir vingt personnes ayant la même opinion active. La question, d’ailleurs, n’est plus poli-tique. Et un changement de gouvernement ne la résoudrait pas. La seule chose importante, Madame, c’est la religion. Or il se pourrait que la France fît comme la Belgique, c’est-à-dire se divisât en deux partis tranchés, les catholiques d’un côté et les philosophes de l’autre. Mais y a-t-il encore de vrais catholiques ? et où sont les philosophes ?

Quant à la guerre, avec qui ? Avec la Prusse ! La Prusse n’est pas si bête.

Là-dessus, ma petite dame, je vous bécote sur les deux joues et suis

ton vieux bonhomme d’oncle en baudruche.

 

Rends à ton époux le baiser qu’il m’envoie et donnes-en d’autres à ta mère-grand.

 

À THÉOPHILE GAUTIER

[Paris, 9 mars 1868.]

Mon cher Maître,

Ne viens pas tantôt dîner chez moi. Je suis invité au Concert des Tuileries.

Mille excuses. Je t’embrasse.

Ton vieux.

 

– 1059 –

Dès que je te verrai en présence des de Goncourt, nous « fixerons un jour ».

 

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

[Paris, 9 mars 1868.]

Mes chers Bons,

Il y a une fatalité sur mon dîner. Ne venez pas tantôt.

Je suis invité chez l’Empereur, au concert. Et comme j’ai déjà refusé une invitation de bal…

***

Je vous ai attendu[s] hier, tout l’après-midi, hommes peu exacts !

Il faudrait pourtant aussi aller chez Charles-Edmond ?

 

N.B. Dès que je vous verrai en présence de Théo nous ferons un serment solennel, et tâcherons de n’y pas mentir.

Je vous embrasse.

Votre vieux.

Lundi matin.

 

Pas de nouvelles du Domino !…

 

– 1060 –

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Paris, 9 mars 1868.]

Non, Princesse, je n’étais pas malade hier, mais éreinté, ayant été deux fois à l’hôpital Sainte-Eugénie. J’ai dîné à dix heures du soir. Il était trop tard pour m’habiller et pour aller chez vous.

Je prendrai ma revanche mercredi. Comment vous ex-primer l’attendrissement que me procure votre court et charmant billet…

Ce soir, je vais au concert chez votre impérial cousin. Vous y verrai-je ? Espérons-le.

En tout cas, à mercredi.

Je vous baise les deux mains, Princesse, et suis, vous le savez,

le vôtre.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris,] mercredi matin [11 mars 1868].

Mon Loulou,

Ma lettre va t’arriver au milieu des préparatifs de ta soi-rée. – Car je sais que demain jeudi Madame donne une fête du grand monde. Auras-tu seulement le temps de lire les baisers du pauvre oncle ?

Demain, je ferai des courses, du matin au soir, c’est-à-dire que je me repasserai 6 ou 7 heures de voiture, ce qui

 

– 1061 – n’est ni économique ni amusant. – Après quoi je dînerai chez Mme Husson. Ce soir, je vais dîner chez ma Princesse…

J’ai appris, ce matin, une grande nouvelle. Émilie Bo-nenfant se marie. Sa mère m’a écrit pour m’inviter à la noce et me prier d’être témoin.

J’ai accepté. – Elle ne me donne aucun détail. – Je ne sais ni le nom ni la profession du coco.

Et toi, pauvre chérie, ton mal de gorge est-il, enfin, pas-sé ? Quand pensez-vous venir « dans la capitale » ? Comme je m’ennuie de ne pas voir ta bonne mine fraîche !

Je suis peu sorti depuis quelque temps. Je tâche d’arranger le plan de ma 3e partie, et je lis un tas de choses ineptes. De sorte qu’au fond Monsieur est assez bougon et rébarbatif.

Cette pauvre Jeanne ! J’ignore son adresse, autrement j’aurais été la voir.

J’ai des remords à l’endroit des dames Vasse ! Mon in-tention est d’aller chez elles demain. – Mais vraiment, à Pa-ris, on n’a le temps de rien faire. Tu n’imagines pas la quan-tité de blagues que j’invente pour refuser des invitations. Au-trement, je ne resterais pas un jour chez moi, et adieu la lit-térature.

Quand tu m’écriras, n’entrecroise plus tes lignes. Ça m’agace.

Donne-moi des nouvelles de ta bonne-maman et envoie-moi de longues lettres. Bavarde un peu avec ton pauvre vieux ganachon qui t’aime.

 

– 1062 –

Embrasse pour moi ton mari et ta grand-mère, pas n’est besoin de le dire.

***

Monseigneur m’écrit que Lagier est à Rouen.

***

Quel dommage que je n’y sois pas. Je l’aurais amenée chez toi, pour embellir ta soirée !!!

 

À JULES DUPLAN

[Paris,] samedi soir, 14 mars [1868], minuit.

Mon cher Vieux,

J’ai été bien content, hier, de recevoir ta lettre, mais en même temps bien embêté d’apprendre que je ne te reverrai pas, avant six semaines ! J’avais vu Blamont, une douzaine de jours auparavant, et je m’attendais à ta présence d’un moment à l’autre. Il faut donc se résigner ! Reviens-nous en bon état, voilà tout ce qu’on te demande, et « enrichissez-vous », comme disait Lord Guizot.

Tout le monde du Rocher se porte à merveille. – Max ne sort pas des boucheries, marchés et abattoirs, toujours pour son grand travail sur Paris ! Il m’a entraîné une nuit aux Halles. Mais je l’ai lâché à 3 heures du matin, car j’étais gelé.

Monseigneur fait deux scénarios. Il m’a l’air, d’après ses lettres, un peu remonté ? Tant mieux ! car je t’assure qu’il était médiocrement sociable. Monsieur parlait « de donner sa démission de bibliothécaire », etc. Oh ! les poètes ! – En

– 1063 – fait de poètes, mon brave ami Théo schlingue, actuellement, d’une si formidable façon que la société s’écarte de lui (sic). Je le crois profondément malade et en suis inquiet. Quant au père Sainte-Beuve, il va mieux.

Comme nouvelles politiques, tu connais sans doute l’incident Kervéguen-Cassagnac et toutes ses phases. C’est d’un grotesque profond et d’une bêtise infinie. Je trouve d’ailleurs Paris changé cet hiver. Le souverain tourne à la victime, victime de sa majorité, laquelle rappelle par son ineptie les beaux jours de la rue de Poitiers. S’il cassait la Chambre, il regagnerait peut-être tout ce qu’il a perdu. La question ne me paraît pas tenir à lui ? On sent qu’un chan-gement de régime n’amènerait rien de neuf. Et précisément parce que tout le monde crie contre l’Empire, je crois l’Empire solide. On ne trouverait pas vingt hommes pour se ranger « sous une bannière ». Le mot d’ordre manque à tous les partis. – Donc immobilité complète d’ici à longtemps peut-être.

Tu as su l’immense succès du jeune Augier ! et on a sur-tout admiré les vers ! C’est à rendre fou ! Le sieur Rolland (ce poète qui s’habille en Breton et trouve Corneille « pas fort ») a remporté une veste insigne, au Vaudeville. Son œuvre fourmille de jolies phrases dont tu pourras orner l’album de la vicomtesse. Je ne vois guère, comme infections, autre chose à te narrer.

Quant à ton vieux géant, il a commencé aujourd’hui le 1er chapitre de sa 3e partie. Mais j’ai bien du mal à emboîter mes personnages dans les événements politiques de 48 ! J’ai peur que les fonds ne dévorent les premiers plans. C’est là le défaut du genre historique. Les personnages de l’histoire sont plus intéressants que ceux de la fiction, surtout quand ceux-là ont des passions modérées. On s’intéressera moins à

– 1064 –

Frédéric qu’à Lamartine ? – Et puis, quoi choisir parmi les Faits réels ? Je suis perplexe. C’est dur ! Quant aux rensei-gnements à recueillir, ça me demande un temps terrible ! Je fais des courses, j’écris des lettres, j’envoie et renvoie mon mameluk dans les maisons, etc. J’ai passé une semaine en-tière à me trimbaler à l’hôpital Sainte-Eugénie, pour étudier des moutards atteints de croup. Bref, je suis fatigué, et assez dégoûté, et il me reste encore 250 pages à écrire ! Ne comptes-tu pour rien, non plus, les bourgeois qui vous abor-dent par ces phrases : « Eh bien, avez-vous quelque nouvelle page sur le chantier ? Vous êtes paresseux », etc.

De tout cela, il résulte que ton ami bande très peu. Ja-mais je n’ai été moins priapique. Le souci de ma 3e partie ar-rête l’essor des Miennes (de parties génitales).

J’ai lâché complètement le dîner Magny, où l’on a inter-calé des binettes odieuses. Mais tous les mercredis je dîne chez la Princesse, avec les Bichons et Théo.

Je t’attendais pour aller à Versailles. Je ferai cette course tout seul. – Mais je ne sais quand, étant fort dérangé et occupé.

Comme folichonnerie, j’ai été, le Mardi gras, au bal chez Arsène Houssaye. Le plus clair, c’était la jalousie des bons camarades contre notre délicieux fantaisiste. Le plus aigre étonnement se peignait sur les visages.

Je t’engage à ne pas rater la foire de Tantah, si faire se peut. – Et à visiter les Pyramides, y compris celles de Sakkhara.

Ce que tu me dis des almées m’étonne. Tout est donc en décadence !

 

– 1065 –

Le philosophe Baudry a publié le 1er volume de sa Lin-guistique, qui doit lui ouvrir les portes de l’Institut. Je dîne chez ce brave homme mardi prochain, avec Littré, Renan et Maury. Quelle réunion de bardaches ! La princesse Julie raf-fole de Renan, ne parle que de ses œuvres, et même vous en tanne, si j’ose m’exprimer ainsi. Il a publié un nouveau bou-quin de mélanges, avec une préface, qui fait du bruit, mais que je ne connais pas encore.

Puisque tu es si plongé dans l’oriental moderne, pense à moi, pour mon futur roman de Harel-Bey.

J’ai bien envie de te revoir. – Car tu me manques singu-lièrement. – Amitiés à Cernuschi.

Je t’embrasse à deux bras et te bécote sur les deux joues ; soigne ton ventre, et pense à ton vieux.

 

Maisiat va bien ; je l’ai vu dimanche dernier.

 

À GEORGE SAND

[Paris, 15 mars 1868.]

Eh bien ? c’est joli ! Pas de nouvelles depuis un grand mois ! et sans Harrisse, je ne saurais même où vous écrire, chère maître.

Il m’a dit que vous deviez bientôt revenir à Paris, puis, de là, aller à Nohant. Et après ? à Paris, n’est-ce pas ? et en-suite à Croisset.

 

– 1066 –

Un petit mot, hein ? quelques lignes de cette bonne écri-ture qui…, etc.

Je vous aime et vous embrasse tendrement.

Votre vieux troubadour.

Dimanche soir 15, boulevard du Temple, 42.

 

À ERNEST FEYDEAU

[Paris, vers le 15 mars 1868.]

J’ai été ENCHANTÉ du Coup de Bourse ! Ça prouve un homme qui en a (des Bourses !). Telle est mon opinion ! Et si tu la trouves mauvaise, merde ! na ! tant pis.

Sérieusement parlant, c’est une œuvre.

Maintenant que je ne me livre plus au croup tu vas me revoir.

Je t’embrasse, mon bon vieux.

 

À GEORGE SAND

[Paris, 19 mars 1868.]

Mille respects à Mlle Gabrielle, compliments à la maman, et deux gros baisers de nourrice à la grand-mère !

Enfin, enfin, on a donc de vos nouvelles, chère maître. – Et de bonnes, ce qui est doublement agréable.

 

– 1067 –

Je ne m’en vais pas de Paris, avant le 20 mai. – Mais au milieu d’avril je ferai une absence de quarante-huit heures pour aller en Champagne à la noce d’une cousine dont je se-rai le témoin. Or je compte m’en retourner vers ma maison des champs avec Mme Sand et ma mère l’espère aussi. Qu’en dites-vous ? Car enfin, dans tout ça, on ne se voit pas, nom d’une balle !

Quant à mes déplacements, à moi, ce n’est pas l’envie de m’y livrer qui me manque. – Mais je serais perdu si je bougeais d’ici à la fin de mon roman. Votre ami est un bon-homme en cire ; tout s’imprime dessus, s’y incruste, y entre. Revenu de chez vous, je ne songerais plus qu’à vous, et aux vôtres, à votre maison, à vos paysages, aux mines des gens que j’aurais rencontrés, etc. Il me faut de grands efforts pour me recueillir. À chaque moment je déborde. Voilà pourquoi, chère bon maître adoré, je me prive d’aller m’asseoir et rê-ver tout haut dans votre logis. – Mais dans l’été (ou l’automne) de 1869 vous verrez quel joli voyageur du com-merce je fais, une fois lâché au grand air. Je suis abject, je vous en préviens.

En fait de nouvelles, il y a du re-calme depuis que l’incident Kervéguen est mort de sa belle mort. Était-ce farce ! et bête !

Sainte-Beuve prépare un discours sur la Loi de la Presse. – Il va mieux, décidément. J’ai dîné mardi avec Renan. Il a été merveilleux d’esprit et d’éloquence. – Et artiste comme jamais je ne l’avais vu. Avez-vous lu son nouveau volume ? Sa « Préface » fait du bruit.

Mon pauvre Théo m’inquiète. Je ne le trouve pas roide.

Vous êtes bien gentille de m’avoir répondu si vite. Et je vous aime de tout mon cœur.

– 1068 –

Votre vieux troubadour.

 

Quand donc pourrai-je lire Cadio ?

Quand paraît-il en volume ?

 

À AMÉLIE BOSQUET

[19 ? mars 1868.]

« Vous pouvez envoyer le roman à Mlle Cahen, rue Saint-Jacques, 350. – Il passera probablement d’ici à trois ou quatre mois, assurément avant six mois. »

Voilà ce que je reçois à l’instant, ma chère amie.

Envoyez donc ledit manuscrit (en mettant sur l’enveloppe, entre parenthèses, de la part de M. G. F.).

L’article de Lavoix a paru dans Le Moniteur il y [a] au moins trois semaines ; c’est Lavoix lui-même qui me l’a dit hier au soir.

Vous voyez que je pense à vous ! Et c’est tout naturel, car vous savez au fond les sentiments ou le sentiment que j’ai pour vous.

Jeudi matin.

 

– 1069 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris, 23 mars 1868.]

Mon Loulou,

Je n’ai rien à te dire, si ce n’est que je m’ennuie de toi beaucoup et que j’ai fort envie de te voir. Ta grand-mère ar-rivera à Paris de samedi prochain en quinze, la veille de Pâques. Viendrez-vous avec elle ? Le mariage d’Émilie étant pour le mercredi de Pâques, vous ne pouvez guère venir plus tard.

 

N.B. – Fais-moi le plaisir de demander à ton époux combien j’ai à attendre de lui, le 1er avril ? Car, depuis le 1er janvier, mes vastes capitaux déposés en ses mains se sont accrus par l’apport nouveau de… est-ce mille ou deux mille francs, je ne sais plus.

***

Oui, ma belle nièce, j’admire beaucoup Les Châtiments. Et je trouve ces vers-là HÉNAURMES ! bien que le fond du livre soit bête. Car c’était la France, le peuple, qu’il fallait engueuler.

Je ne connais pas l’ouvrage de Büchner dont tu me parles. Mais je vois avec plaisir que mon ancien élève se livre à des lectures sérieuses. Quant à mon avis sur ces choses, le voici en un mot. Je ne sais pas ce que veulent dire ces deux substantifs Matière et esprit ; on ne connaît pas plus l’une que l’autre. Ce ne sont peut-être que deux abstractions de notre intelligence ? Bref, je trouve le Matérialisme et le Spiritualisme deux impertinences égales.

 

– 1070 –

Demande à Monseigneur de te prêter Le Banquet et le Phédon de Platon (dans la traduction de Cousin). Puisque tu aimes l’idéal, mon loulou, tu le boiras, dans ces livres, à la source même. Comme art, c’est merveilleux.

***

J’ai hier dîné chez Bataille, avec le duc et la duchesse de Persigny, le terrible Jolibois et l’ancienne sous-préfète de Mantes, Mme de Marcilly. Ce brave Bataille a encore reparlé « du bon dîner » que ta grand-mère lui a donné l’année der-nière. Il a l’estomac reconnaissant. (C’est du reste un bon père de famille : la façon dont il bécotait sa petite fille m’a attendri.) Il s’est aussi étendu sur la beauté de Mme Fortin. – Après quoi j’ai été chez la Princesse, où j’ai vu plusieurs Anges. Quelles plumes, nom de Dieu !

As-tu lu Thérèse Raquin ?

Jeudi, probablement, je dînerai avec mon chéri Tour-gueneff, qui vient de publier un nouveau roman que je t’engage à lire : Fumée.

Continuer : partie 25 sur 29