Correspondance - Tome III
À Maurice Schlésinger ................................................. 97
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 29 parties.
– 830 – sance, et je regrette presque le temps où on croyait hâter la délivrance en brûlant des cierges devant une image.
Je vois que ce coquin de Bouilhet m’a trahie, il m’avait promis de recopier, d’une folle écriture, la lettre de Marengo pour voir si vous y couperiez. On m’en écrit de sérieuses qui sont de cette force-là. Comme il est bon et gentil, votre grand ami ! il est adoré à l’Odéon et ce soir on m’a dit que la pièce allait de mieux en mieux. Moi j’ai été l’entendre de nouveau, il y a deux ou trois jours, et j’en ai été encore plus ravie que la première fois.
Allons, allons, bon courage quand même et quand vous vous reposez, souviens-toi qu’on t’aime.
G. SAND.
Des tendresses à la maman, au frère, à la nièce.
À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE
Croisset, 13 décembre 1866.
Non, chère Demoiselle, je ne trouve pas ridicule votre douleur à propos de la perte d’un petit chien. Qu’on aime une bête ou un homme (la différence n’est pas si grande), le beau est d’aimer. Nous ne valons quelque chose que par notre puissance d’affection ; c’est pour cela que vous valez beaucoup. Je sympathise avec vous, n’en doutez pas, et bien que nous ne connaissions pas nos visages, je vous considère comme une amie.
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J’ai eu, il y a un mois, Mme Sand pendant une semaine chez moi et nous avons beaucoup parlé de vous. Elle vous aime et vous estime. Nous avons vainement cherché tous les deux à, ou en quoi, nous pourrions vous être utiles, com-ment faire, c’est-à-dire, pour vous tirer de l’état lamentable où vous restez plongée. Cela dépasse ses forces et les miennes. Il faut faire appel à votre volonté ; mais n’a pas de volonté qui veut.
Cependant ne pourriez-vous pas arriver, par une hy-giène intellectuelle, à vous étourdir sur vos souffrances ? Si vous vous donniez des occupations forcées, une grande tâche à accomplir ? Entreprenez de longues lectures, en vous divisant la besogne, heure par heure, d’une façon monacale.
Vous a-t-on conseillé l’hydrothérapie ? L’eau froide ré-ussit parfois très bien dans les névroses. Cela ôte les lan-gueurs. Essayez, rien ne coûte ; et puis sortez donc de votre milieu ! Il le faut, il le faut ! Promenez-vous, entendez de la musique.
Vous me parliez de vos lectures, autrefois. Lisez donc un nouveau roman d’un ami très intime, Maxime Du Camp (mon ancien compagnon de voyage). Cela a paru dans la Re-vue nationale et a pour titre Les Forces perdues.
Voilà exactement comme nous étions dans notre jeu-nesse ; tous les hommes de ma génération se retrouveront là.
Je suis bien curieux d’avoir votre sentiment personnel sur cet ouvrage.
Quant au mien, je ne suis pas encore à la moitié. Il est très long et très difficile à écrire.
– 832 –
Je vous serre les mains bien affectueusement et suis votre tout dévoué.
À GEORGE SAND
[Croisset,] nuit de samedi [15 décembre 1866].
Tant mieux qu’on soit content à l’Odéon, chère Maître. Je m’attends à un re-Villemer, et serai, bien entendu à la 1re. C’est pour le mois d’avril, n’est-ce pas ? Au reste peu im-porte. Que je sois ici ou là-bas j’irai.
***
Ah ! tout de suite, pendant que j’y songe ! Donnez-moi l’adresse de votre fameux cordonnier. Ma mère a brûlé ses bottines et voudrait s’en faire faire d’autres.
***
Mlle Bosquet (l’auteur de La Normandie merveilleuse) a publié un roman intitulé Une femme bien élevée. Il y a certai-nement là-dedans quelque chose ? Je me suis permis de lui conseiller de vous offrir (quel style !!!) un exemplaire. Si vous pouviez lui faire avoir un article par Mario Proth, ou quelqu’un de vos amis, vous feriez une bonne action. Main-tenant causons de nous.
J’ai vu le citoyen Bouilhet, qui a eu dans sa belle patrie un vrai triomphe. Ses compatriotes, qui l’avaient radicale-ment nié jusqu’alors, du moment que Paris l’applaudit, hur-lent d’enthousiasme. – Il reviendra ici samedi prochain pour un banquet qu’on lui offre. – 80 couverts au moins, etc. !
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Quant à Marengo l’Hirondelle, il vous avait si bien gardé le secret qu’il a lu l’épître en question avec un étonnement dont j’ai été dupe. Pauvre Marengo ! C’est une figure ! et que vous devriez faire quelque part ? Je me demande ce que se-raient ses mémoires écrits dans ce style-là ?
Le mien (de style) continue à me procurer des embête-ments qui ne sont pas minces. – J’espère, cependant, dans un mois, avoir passé l’endroit le plus vide ? Mais actuelle-ment je suis perdu dans un désert. Enfin, à la grâce de Dieu, tant pis !
Avec quel plaisir j’abandonnerai ce genre-là pour n’y plus revenir de mes jours ! Peindre des bourgeois modernes et français me pue au nez étrangement ! Et puis, il serait peut-être temps de s’amuser un peu dans l’existence, et de prendre des sujets agréables pour l’auteur ?
Je me suis mal exprimé en vous disant « qu’il ne fallait pas écrire avec son cœur ». J’ai voulu dire : ne pas mettre sa personnalité en scène. Je crois que le grand art est scienti-fique et impersonnel. Il faut, par un effort d’esprit, se trans-porter dans les Personnages et non les attirer à soi. Voilà du moins la méthode : ce qui arrive à dire : tâchez d’avoir beau-coup de talent et même de génie si vous pouvez. Quelle va-nité que toutes les Poétiques et toutes les critiques ! Et l’aplomb des messieurs qui en font m’épate. Oh ! rien ne les gêne, ces cocos-là !
Avez-vous remarqué comme il y a dans l’air, quelque-fois, des courants d’idée communs ? Ainsi je viens de lire, de mon ami Du Camp, son nouveau roman : Les Forces perdues. Cela ressemble, par bien des côtés, à celui que je fais ? C’est un livre (le sien) très naïf et qui donne une idée juste des hommes de notre génération, devenus de vrais fossiles pour
– 834 – les jeunes gens d’aujourd’hui. – La réaction de 48 a creusé un abîme entre les deux France.
N.B. M’avez-vous trouvé un titre ? Ce n’est pas facile. J’en suis sûr.
Et où êtes-vous maintenant ? À Paris ou à Nohant ?
Bouilhet m’a dit que vous aviez été à un des derniers Magny sérieusement indisposée, toute femme « en bois » que vous prétendiez être. Oh ! non, vous n’êtes pas en bois, cher bon grand cœur ! Vieux « troubadour » aimé. Il serait peut-être opportun de réhabiliter au théâtre Almanzor ? Je le vois avec sa toque, sa guitare et sa tunique abricot, engueu-lant, du haut d’un rocher, des boursiers en habit noir. Le dis-cours pourrait être beau.
Allons, bonne nuit ; je vous baise sur les deux joues ten-drement.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
[Paris,] lundi [17 décembre 1866].
Il y a quelque chose comme huit jours, on est venu chez moi le matin pour me demander l’adresse du cordonnier. Ma bonne n’a pas voulu m’éveiller, et, à midi seulement, j’ai lu la lettre. Le porteur s’annonçant comme venant de la rue, et de l’hôtel du Helder, j’ai répondu tout de suite que Simonin demeurait rue Richelieu 15 . Je m’adressais à votre mère, croyant que c’était elle qui m’écrivait. Je vois qu’elle n’a pas reçu mon mot et je n’y comprends plus rien, mais il n’y a pas de ma faute.
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Votre vieux troubadour est encore malade comme un chien aujourd’hui. Ça ne l’empêchera pas d’aller au Magny de ce soir. Il ne pourrait pas claquer en meilleure compa-gnie ; encore qu’il préférât le bord d’un fossé, au printemps.
Tout va bien d’ailleurs et je pars pour Nohant samedi. Je suis occupée à lancer de mon mieux le livre d’entomologie que Maurice publie et qui est très réussi. Je fais pour lui ce que je n’ai jamais fait pour moi, j’écris aux journalistes. Je vas recommander Mlle Bosquet à qui je pourrai. Mais ça, ça s’adresse à un autre public et je ne suis pas aussi bien ac-cueillie des littérateurs que des savants.
Mais certainement Marengo l’Hirondelle est à faire, et le troubadour abricot aussi. Tout ça c’était des Cadio de la ré-volution qui commençaient à être ou à vouloir être quelque chose, n’importe quoi. Je suis des derniers venus, et, vous autres nés de nous, vous êtes entre les illusions de mon temps et la déception crue des temps nouveaux. Il est tout simple que Du Camp se rencontre avec vous dans une série d’observations et d’idées, ça ne fait rien. Il n’y aura pas res-semblance.
Oh non ! Je ne vous ai pas trouvé un titre, c’est trop sé-rieux, et puis il faudrait tout connaître. Dans tous les cas, au-jourd’hui je ne suis bonne qu’à rédiger mon épitaphe ! Et in Arcadia ego, vous savez.
Je vous aime, cher ami frère, et vous bénis de tout mon cœur.
G. SAND.
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À CHARLES CLÉMENT
[Croisset, 18 décembre 1866.]
Je vous remercie bien, cher Monsieur, de m’avoir en-voyé votre livre. – Je viens de le lire très attentivement et vous en fais mes sincères félicitations. – Voilà au moins un ouvrage de critique qui apprend quelque chose (qualité ra-rissime).
Vous m’avez l’air de connaître le sujet, à fond. Je ne parle pas des notes et des citations qui prouvent des re-cherches, mais on sent partout que l’auteur parle en connais-sance de cause.
Je vous sais gré de vous être privé de tout chic, et d’avoir épargné au lecteur l’ennui des théories. Cela enfin est bien fait. Je ne saurais dire rien de plus.
Ce qui m’a séduit surtout, c’est votre Léonard.
L’ordre chronologique que vous avez adopté est en même [temps] l’ordre philosophique. L’on saisit mieux, de cette manière-là, le développement des génies dont vous parlez.
Votre ouvrage m’a instruit sur bien des points, et d’un bout à l’autre m’a été fort agréable. – Recevez donc, cher confrère, tous mes remerciements, en me permettant de vous serrer la main et de vous assurer que je suis
Tout à vous.
Croisset, près Rouen, mardi soir.
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À AMÉLIE BOSQUET
[Croisset, 27 décembre 1866.]
Voici le mot pour Lavoix, chère Amie.
Mais votre ami Darcel connaît bien plus de journalistes que moi !
Quant à Mme Sand, elle a été, avec vous, comme elle est avec tout le monde.
La pauvre femme est d’ailleurs malade.
Si vous aviez un peu moins de cette vertu, dont vous me paraissez très fière, vous seriez plus forte en physiologie masculine, et sauriez, ma belle amie, que nos facultés ne sont pas à commandement et que la littérature ne remplace pas tout. – C’est-à-dire ne tient pas lieu du reste. Mais vous l’avez, vous, le reste. Aussi…
Adieu, je baise vos beaux yeux (si vous le permettez, bien entendu ; ne vous fâchez pas) et les deux côtés de votre charmant col.
À vous.
À GEORGE SAND
Croisset, jeudi [27 décembre 1866].
Eh bien, chère Maître, allez-vous mieux depuis que vous êtes à Nohant ? Quelle maladie avez-vous d’abord ? qu’est-ce ? La vue de votre petite Aurore a dû vous faire du bien ?
– 838 –
Qu’est-ce qu’il faut vous souhaiter pour 1867 ? D’abord tout, et puis le reste, parmi lequel je demande 200 représen-tations du Mont-Revêche.
Je n’ai absolument rien à vous dire, vous savez bien, si ce n’est que je m’ennuie de ne pas vous voir. Voilà tout.
Combien de temps restez-vous là-bas ? C’est-à-dire quand revenez-vous à Paris ? – Moi, je compte y être vers le milieu de février.
Ne vous ayant pas près de moi, je vous lis. – Ou plutôt relis. J’ai pris Consuelo, que j’avais dévoré jadis dans la Re-vue indépendante. J’en suis, derechef, charmé. Quel talent, nom de Dieu ! quel talent ! C’est le cri que je pousse, par in-tervalles, « dans le silence du cabinet ». J’ai tantôt pleuré pour de vrai au baiser que Porpora met sur le front de Con-suelo !… Je ne peux mieux vous comparer qu’à un grand fleuve d’Amérique. Énormité et Douceur.
Je n’ai pas encore lu les Odeurs du grand homme nom-mé Veuillot. S’il n’y a pas d’injures contre vous, c’est incom-plet. Et des gens d’esprit admirent tout cela, pourtant ! Oh ! saint Polycarpe !
Adieu. Je me sens tellement stupide que j’ai peur de vous assommer. Donc je m’arrête. Donnez-moi de vos nou-velles et pensez à moi quelquefois.
Je vous embrasse tendrement et suis votre vieux
Mme Maurice a dû recevoir ses fromages, il y a déjà longtemps ?
– 839 –
Ah ! j’oubliais une commission : le père Pouchet m’a chargé de vous dire que : il était tellement troublé par votre présence qu’il avait oublié de vous dire que non seulement il admirait vos œuvres démesurément, mais encore celles de votre fils, etc.. (Quand il veut s’égayer, il ouvre Masques et visages.) Et il est revenu sur sa barbe qui n’était pas faite ce jour-là. Ô !
À JULES DUPLAN
[Croisset, fin de décembre 1866.]
Cher Vieux,
Tu serais bien gentil le jour du Jour de l’An d’écrire mon nom chez le prince et chez la princesse Napoléon.
Je te la souhaite aussi bonne et heureuse accompagnée de plusieurs millions.
Et le Michel ?
Adieu, je t’embrasse.
Je te ferai observer que tu es un misérable de ne pas me dire un peu longuement ce que tu fais. Sacré nom de Dieu ! tu n’écris pas du matin au soir.
– 840 –
À ERNEST FEYDEAU
Croisset, mardi [fin de 1866-début de 1867].
Cher Vieux,
Je ne sais pas si tu existes encore, mais comme je viens te demander un service, j’espère que tu me donneras de tes nouvelles. Voici la chose ; elle concerne mon bouquin.
Mon héros Frédéric a l’envie légitime d’avoir plus d’argent dans sa poche et joue à la Bourse, gagne un peu, puis perd tout, 50 à 60 000 francs. C’est un jeune bourgeois complètement ignorant en ces matières et qui ne sait pas en quoi consiste le 3 %. Cela se passe dans l’été de 1847.
Donc, de mai à fin août, quelles ont été les valeurs sur lesquelles la spéculation s’est portée de préférence ?
Ainsi il y a trois phrases à mon histoire :
1° Frédéric va chez un agent de change, apporte son ar-gent et se décide pour ce que l’agent de change lui conseille. Est-ce ainsi que cela se passe ?
2° Il gagne. Mais comment ? et combien ?
3° Il perd tout. Comment ? et pourquoi ?
Tu serais bien aimable de m’envoyer ce renseignement, qui ne doit pas tenir dans mon livre plus de 6 ou 7 lignes. Mais explique-moi clairement et véridiquement.
Fais attention à l’époque, c’est en 1847, l’été des affaires Praslin et Teste.
Par la même occasion, dis-moi un peu ce que tu deviens et fabriques.
– 841 –
À EMMANUEL GONZALÈS
[Croisset, fin de 1866-début de 1867.]
Mon cher Ami,
Vous seriez bien aimable de m’envoyer tout de suite par la poste le livre suivant dont j’ai grand besoin : Le Turf et les courses de chevaux en France et en Angleterre par Chapus.
Il me le faut absolument, coûte que coûte ! Si vous con-naissez quelque chose d’analogue, envoyez-le-moi, même-ment.
Je vous remercie et vous serre la main.
Croisset, près Rouen, jeudi.
À LA PRINCESSE MATHILDE
[Croisset, fin de décembre 1866-janvier 1867.]
Madame et Princesse,
Je ne comprenais rien, en effet, à la seconde partie de votre lettre. Je croyais mal lire, je me creusais la cervelle. Enfin tout est éclairci et je vous renvoie le billet destiné à Chennevières.
Mais il ne faut plus, Princesse, être si modeste ou si rail-leuse, c’est-à-dire écrire une ligne comme celle-ci : « Je me croyais si loin de votre pensée. » Vous loin de ma pensée ? Est-ce possible ?
La mort de ce pauvre abbé Coquereau m’a fait double-ment de peine. Je savais que vous aviez pour lui beaucoup
– 842 – d’affection, et sa personne m’était très sympathique. Quelle triste chose que… tout, n’est-ce pas ?
C’est pour s’étourdir qu’il faut se ruer sur une marotte quelconque ; heureux quand elle ne se brise pas dans vos mains !
Puisque l’Exposition vous ennuie (sentiment que je par-tage entièrement), je vous engage à lire dans un des volumes de Renan : Essais de morale et de critique, un article intitulé « Poésie de l’Exposition » ; ça vous plaira.
Je vous remercie, Princesse, pour toutes les choses bonnes, aimables et charmantes que vous m’envoyez. Croyez à mon sincère attachement. Et permettez-moi de vous baiser les deux mains en me disant
Vôtre.
Mercredi.
À RENÉ DE MARICOURT
Croisset, près Rouen, 4 janvier [1867].
Monsieur et cher Confrère,
En rejetant les deux tiers et demi des choses extra-aimables que vous m’écrivez, il en resterait encore assez pour contenter les plus difficiles. Vous me paraissez un très aimable homme ; telle est mon opinion sur vous. Donc, je vous prie de vous rappeler ceci :
Vers la fin de février, à partir du 20 ou 25, je serai à Pa-ris, boulevard du Temple, 42, où je resterai jusqu’au mois de juin. Je compte sur votre visite, une heure de conversation
– 843 – valant mieux que dix lettres. Vous m’y trouverez tous les dimanches ; on y déjeune à onze heures. Apportez-moi vos manuscrits, pourvu qu’ils soient lisibles, et comptez sur moi entièrement.
Je ferai tout ce que je pourrai pour vous être agréable. Quant à vous faire avoir des articles, je ne demande pas mieux que d’en demander pour vous ; mais entre les pro-messes et l’exécution d’icelles il y a loin, comme vous savez. Enfin nous verrons.
Certainement il faut continuer ! Quand on a votre talent on doit s’en servir.
Vous avez voyagé, vous connaissez le monde, vous êtes un homme, allez donc ! Il s’agit de mettre sa tête dans ses deux mains, et de bien réfléchir, et de ne pas se lasser.
Il est cependant une illusion que je dois vous ravir, c’est celle que vous avez relativement à la possibilité de gagner quelque sol. Plus on met de conscience dans son travail, moins on en tire de profit. Je maintiens cet axiome la tête sous la guillotine. Nous sommes des ouvriers de luxe ; or, personne n’est assez riche pour nous payer. Quand on veut gagner de l’argent avec sa plume, il faut faire du journalisme, du feuilleton ou du théâtre. La Bovary m’a rapporté… 300 francs, que j’AI PAYÉS, et je n’en toucherai jamais un centime. J’arrive actuellement à pouvoir payer mon papier, mais non les courses, les voyages et les livres que mon tra-vail me demande ; et, au fond, je trouve cela bien (ou je fais semblant de le trouver bien), car je ne vois pas le rapport qu’il y a entre une pièce de cinq francs et une idée. Il faut aimer l’art pour l’art lui-même ; autrement, le moindre mé-tier vaut mieux.
– 844 –
Nous causerons de tout cela et de bien d’autres choses, avant deux mois, j’espère. D’ici là je vous serre la main et suis vôtre.
Envoyez-moi votre roman paru dans la Revue contempo-raine (l’aîné de celui que je connais) ; mais je vous demande d’avance la permission de ne pas vous écrire dessus une longue lettre, car je travaille présentement beaucoup.
À SAINTE-BEUVE
[Croisset, 6 janvier 1867.]
Mon cher Maître,
La Princesse m’écrit que vous êtes souffrant depuis longtemps déjà ? Qu’avez-vous donc ? Ne faites pas la bêtise de devenir gravement malade. Soignez-vous. Reposez-vous ! Et ayez l’obligeance de me donner de vos nouvelles.
Si vous ne pouvez m’écrire, je me recommande à M. Troubat.
En vous la souhaitant « bonne et heureuse » je vous em-brasse, cher maître et suis vôtre.
Croisset, près Rouen, dimanche.
À GEORGE SAND
Croisset, dimanche [6 janvier 1867].
Eh bien, chère Maître ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Votre lettre est-elle égarée ? Je n’ai pas de vos nouvelles de-
– 845 – puis longtemps. Je m’ennuie de vous, et je suis inquiet de vous. Voilà. La dernière fois que vous m’avez écrit, vous étiez malade ! L’êtes-vous encore ? Je ne sais si vous êtes à Nohant, à Palaiseau ou à Paris ?
Je vous embrasse, en attendant quelques lignes de votre chère écriture.
Votre vieux.
À RENÉ DE MARICOURT
Croisset, nuit de mercredi [9 janvier 1867].
Mon cher Confrère,
Je vous demande la permission de garder encore quelques jours votre Veuve parce que je vais la prêter à ma mère et à ma nièce. C’est vous dire que j’ai trouvé ce livre très amusant. En effet, je l’ai lu d’une haleine.
Voici en deux mots ce que j’en pense : l’auteur est un homme naturellement plein d’esprit, d’observation et de sen-timent. Mais il y a deux parties très distinctes dans ses livres, c’est-à-dire : tout un côté vrai, intense, relevé d’après nature, et un autre où il s’amuse : ce qui gâte l’effet de ses bonnes pages. L’art ne doit pas faire joujou, bien que je sois partisan aussi entiché de la doctrine de l’art pour l’art, com-prise à ma manière (bien entendu).
Ainsi, dans Veuve, tous les caractères et les descriptions sont hors ligne, et cependant on ne croit pas à l’histoire, parce que les événements ne dérivent pas fatalement des ca-ractères. Je m’explique : on ne comprend pas pourquoi Mme Lebrun ne veut pas se marier avec Donatien. Parce
– 846 – qu’elle a fait un vœu ? Mais la raison du vœu n’est pas moti-vée !
Elle n’aimait pas assez son mari, d’une part, et de l’autre elle n’est pas assez dévote. Puisque vous avez présenté le médecin comme un philosophe, il fallait faire de votre veuve une mystique. La mort de celle-ci ne me paraît pas la consé-quence naturelle de sa passion, pas plus que celle du bour-geois qui imite Jacques ; lequel Jacques est un personnage de fantaisie, entre nous. Pourquoi aussi votre curé change-t-il d’aspect sans raison ? Nous sommes habitués à voir un grotesque, puis, tout à coup, une espèce de saint nous appa-raît. Je vous demande franchement si cela est ordinaire dans la vie ? Or le roman, qui en est la forme scientifique, doit procéder par généralités et être plus logique que le hasard des choses. Bref, vous avez voulu donner une fin chrétienne à un livre commencé impartialement. De là les disparates !
Suis-je un pion assez sévère, hein ?
« Sévère, mais juste », si bien que je trouve la déclara-tion d’amour de Donatien un simple chef-d’œuvre. Cette page-là écrase, comme valeur et style, tout l’ouvrage. Écrase n’est pas le mot ; je veux dire domine. La description de la petite ville, M. Selvage, les fréquents monologues que fait Donatien, et la mort de Mme Mulot surtout m’ont charmé dès les premières pages.
Pourquoi, dans le portrait de Mme de Reversière, avez-vous mis l’indicatif ? Cela arrête la narration, – et c’est dommage, car le portrait est excellent. Vous me permettrez aussi, mon cher confrère, de vous faire observer que vous ne faites pas assez attention à la proportion relative de vos par-ties. Ainsi l’historiette de Lodoïska et d’Yves, qui n’amène aucun fait dans votre roman, est beaucoup trop longue.
– 847 –
M. Lebrun entendant par hasard ce qu’on dit de lui est un procédé qu’il faut laisser aux auteurs dramatiques.
Mais comme j’aime M. Lebrun ! Et vous aussi, n’est-ce pas ? Cela se sent, et c’est là ce qui fait le charme du livre. Vous avez, du reste, ce don-là : le charme ; et c’est, pour ré-ussir, le premier de tous. Continuez donc.
Je cause avec vous, tout en feuilletant votre roman. Je vous expose mes doutes au hasard et à la hâte, comme ils viennent.
Pourquoi votre médecin : 1° boit-il de l’eau-de-vie pour se donner du cœur et, 2° est-il baron ? Évidemment un mé-decin de campagne peut boire de l’eau-de-vie dans une pa-reille circonstance et être baron, mais que gagnez-vous (comme effet dramatique ou portée philosophique) à cette fantaisie ? Car enfin, cela est rare. Un opérateur ne se ras-sure pas avec des alcools et il existe peu de gentilshommes dans le corps médical.
Pourquoi avez-vous fait d’Hector un personnage ridi-cule ? Vos deux héros (qui sont chacun dans leur genre des individus supérieurs) eussent été plus grands si l’individu qui leur est sacrifié eût été moins bas. Au reste, il est assez di-vertissant, mais je lui préfère M. Reversière fils.
Pourquoi Mme Lebrun pense-t-elle sous forme de jour-nal ? Vous vous donnez là, volontairement, une difficulté in-surmontable, qui est de faire parler longtemps les person-nages. Car presque toujours ils parlent dans le même style que l’auteur.
Je retrouve la déclaration de Donatien, que je ne saurais assez louer. Bravo ! bravissimo !
– 848 –
Mais comment est-il possible, après avoir écrit quatre pages d’une si grande valeur, de s’amuser à des bamboches comme les hallucinations qui suivent ? Ah ! c’est que l’auteur a voulu montrer sa malice, faire voir au lecteur qu’il avait pris du hachisch et en décrire les effets, comme il nous a dé-crit, très bien d’ailleurs (dans Les Deux Chemins), le siège de Messine. Mais l’incendie de Troie, introduit dans votre livre, ne vaudrait pas cette seule ligne, qui m’a fait froid dans le dos : « Mais laissez donc là cette tapisserie, vous voyez bien que votre main tremble. »
Tout dépend de la place, et il faut savoir enlever de son œuvre, une fois qu’elle est finie, ce qui, souvent, nous plaît le plus. Il faut aussi être indulgent pour ceux qui donnent des conseils, et recevez, comme elle est donnée, la très cordiale poignée de main de
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Paris, 9 janvier [1867] au soir.
Cher Camarade,
Ton vieux troubadour a été tenté de claquer. Il est tou-jours à Paris. Il devait partir le 25 janvier, sa malle était bou-clée. Ta première lettre l’a attendu tous les jours à Nohant. Enfin le voilà tout à fait en état de partir et il part demain matin avec son fils Alexandre qui veut bien l’accompagner.
C’est bête d’être jeté sur le flanc et de perdre pendant trois jours la notion de soi-même et de se relever aussi affai-bli que si on avait fait quelque chose de pénible et d’utile. Ce n’était rien, au bout du compte, qu’une impossibilité mo-mentanée de digérer quoi que ce soit. Froid, ou faiblesse, ou
– 849 – travail, je ne sais pas. Je n’y songe plus guère. Sainte-Beuve inquiète davantage, on a dû te l’écrire. Il va mieux aussi, mais il y aura infirmité sérieuse, et à travers cela, des acci-dents à redouter. J’en suis toute [sic] attristée et inquiète.
Je n’ai pas travaillé depuis plus de 15 jours. Donc, ma tâche n’a pas avancé, et comme je ne sais pas si je vas être en train tout de suite j’ai donné campo à l’Odéon. Ils me prendront quand je serai prête. Je médite d’aller un peu au Midi quand j’aurai vu mes enfants. Les plantes du littoral me trottent par la tête. Je me désintéresse prodigieusement de tout ce qui n’est pas mon petit idéal de travail paisible, de vie champêtre et de tendre et pure amitié. Je crois bien que je ne dois pas vivre longtemps, toute guérie et très bien que je suis. Je tire cet avertissement du grand calme, toujours plus calme qui se fait dans mon âme jadis agitée. Mon cer-veau ne procède plus que de la synthèse à l’analyse ; autre-fois c’était le contraire. À présent, ce qui se présente à mes yeux, quand je m’éveille, c’est la planète. J’ai quelque peine à y retrouver le moi qui m’intéressait jadis, et que je com-mence à appeler vous au pluriel. Elle est charmante, la pla-nète, très intéressante, très curieuse, mais pas mal arriérée et encore peu praticable. J’espère passer dans une oasis mieux percée et possible à tous. Il faut tant d’argent et de ressources pour voyager ici ! Et le temps qu’on perd à se procurer ce nécessaire est perdu pour l’étude et la contem-plation. Il me semble qu’il m’est dû quelque chose de moins compliqué, de moins civilisé, de plus naturellement luxueux et de plus facilement bon que cette étape enfiévrée. Vien-dras-tu dans le monde de mes rêves, si je réussis à en trou-ver le chemin ? Ah ! qui sait ?
Et ce roman, marche-t-il ? Le courage ne s’est pas dé-menti ? La solitude ne te pèse pas ? Je pense bien qu’elle
– 850 – n’est pas absolue, et qu’il y a quelque part une belle amie qui va et vient, ou qui demeure par là. Mais il y a de l’anachorète quand même dans ta vie, et j’envie ta situation. Moi je suis trop seule à Palaiseau avec un mort ; pas assez seule à Nohant avec des enfants que j’aime trop pour pou-voir m’appartenir. Et à Paris, on ne sait pas ce qu’on est, on s’oublie entièrement pour mille choses qui ne valent pas mieux que soi.
Je t’embrasse de tout cœur, cher ami, rappelle-moi à ta mère, à ta chère famille, et écris-moi à Nohant, ça me fera du bien.
Les fromages ? Je ne sais plus, il me semble qu’on m’en a parlé. Mais je ne me souviens plus. Je te dirai ça de là-bas.
À JULES TROUBAT
[Croisset, 12 janvier 1867.]
Cher Ami,
Donnez-moi des nouvelles de notre maître.
J’[en] ai eu, indirectement, par la Princesse, mais elles étaient peu détaillées.
L’abcès s’écoule-t-il bien ? Quel est l’état général du ma-lade ? etc.
Je compte le voir dans une quinzaine ? D’ici là une bonne poignée de main.
Et tout à vous.
Croisset, 12 janvier.
– 851 –
À GEORGE SAND
Croisset, nuit de samedi [12 janvier 1867].
Non, chère Maître, vous n’êtes pas près de votre fin. – Tant pis pour vous, peut-être ? Mais vous vivrez vieille et très vieille, comme vivent les géants, puisque vous êtes de cette race-là. Seulement il faut se reposer. Une chose m’étonne, c’est que vous ne soyez pas morte vingt fois, ayant tant pensé, tant écrit, et tant souffert. Allez donc un peu, comme vous en avez tant envie, au bord de la Méditer-ranée. L’azur détend et retrempe. Il y a des pays de Jou-vence, comme la baie de Naples. – En de certains moments, ils rendent peut-être plus triste ? Je n’en sais rien.
La vie n’est pas facile ! Quelle affaire compliquée et dis-pendieuse ! J’en sais quelque chose ! Il faut de l’argent pour tout ! si bien qu’avec un revenu modeste et un métier impro-ductif, il faut se résigner à Peu. Ainsi fais-je ! Le pli en est pris ; mais les jours où le travail ne marche pas, ce n’est pas drôle. – Ah ! oui, je veux bien vous suivre dans une autre planète. Et à propos d’argent, c’est là ce qui rendra la nôtre inhabitable dans un avenir rapproché. – Car il sera impos-sible d’y vivre, même aux plus riches, sans s’occuper de son Bien. Il faudra que tout le monde passe plusieurs heures par jour à tripoter ses capitaux. Charmant !
Moi, je continue à tripoter mon roman, et je m’en irai à Paris quand je serai à la fin de mon chapitre, vers le milieu du mois prochain. Il continue son petit train. Je sculpte labo-rieusement mon coco, comme un forçat. – En étant un, moi-même, (et un assez triste), pas forçat, mais coco.
Et quoi que vous en supposiez, « aucune belle dame » ne vient me voir. Les belles dames m’ont beaucoup occupé l’esprit, mais m’ont pris très peu de temps. – Me traiter
– 852 – d’anachorète est peut-être une comparaison plus juste que vous ne croyez.
Je passe des semaines entières sans échanger un mot avec un être humain. Et à la fin de la semaine, il m’est im-possible de me rappeler un seul jour, ni un fait quelconque. Je vois ma mère et ma nièce les dimanches, et puis c’est tout. – Ma seule compagnie consiste en une bande de rats qui font dans le grenier, au-dessus de ma tête, un tapage in-fernal, quand l’eau ne mugit pas et que le vent ne souffle plus. – Les nuits sont noires comme de l’encre, et un silence m’entoure, pareil à celui du Désert. – La sensibilité s’exalte démesurément dans un pareil milieu. J’ai des battements de cœur pour rien. Chose compréhensible, du reste, dans un vieil hystérique, comme moi. – Car je maintiens que les hommes sont hystériques comme les femmes et que j’en suis un. Quand j’ai fait Salammbô j’ai lu sur cette matière-là « les meilleurs auteurs » et j’ai reconnu tous mes symptômes. J’ai la boule, et le clou, à l’occiput.
Tout cela résulte de nos jolies occupations. Voilà ce que c’est que de se tourmenter l’âme et le corps. – Mais si ce tourment-là est la seule chose propre qu’il y ait, ici bas ?
Je vous ai dit, n’est-ce pas, que j’avais relu Consuelo et La Comtesse de Rudolstadt. Cela m’a pris quatre jours. – Nous en causerons très longuement quand vous voudrez. Pour-quoi suis-je « amoureux » de Liverani ? C’est que j’ai les deux sexes, peut-être ?
Ah ! vous m’avez promis de me retrouver à Nohant un article sur les faïences. S’il vous tombe sur la main envoyez-le-moi.
Faites pour moi une révérence à Mme votre belle-fille, donnez une poignée de main à votre fils, baisez sur ses
– 853 – quatre joues Mlle Aurore. – Et quant à vous, soignez-vous bien, un peu pour l’amour de votre vieux.
À EDMOND ET JULES DE GONCOURT
[Croisset,] nuit de samedi [12 janvier 1867].
Si c’est une consolation pour vous de savoir que je m’embête, soyez-le ! car je ne m’amuse pas démesurément. Mais je travaille beaucoup, ce qui fait que je m’emm… Quand je dis que je travaille, c’est une manière de parler. Je me donne du mal et puis c’est peut-être tout. N’importe ! Je crois avoir passé l’endroit le plus vide de mon interminable roman. Mais je n’en referai plus de pareil. Je vieillis. Or, il serait temps de faire quelque chose de bien et d’amusant pour moi.
Je passe des semaines entières sans voir un être hu-main, ni échanger une parole avec mes semblables. D’ailleurs, je deviens insociable comme l’individu Marat, qui est au fond mon homme. J’ai même envie de mettre son buste dans mon cabinet, uniquement pour révolter les bour-geois ; mais il est trop laid. Hélas ! Beau sous le rapport mo-ral, mais pas de plastique. Si bien (car tout cela est une pa-renthèse) qu’ayant accepté à dîner avant-hier chez ma nièce, à Rouen, j’ai pris plaisir à engueuler différentes personnes de la localité qui se trouvaient là, et me suis rendu complète-ment désagréable. […] Ce qui n’empêche pas Mme Sand de croire que de temps à autre « une belle dame vient me voir », tant les femmes comprennent peu qu’on puisse vivre sans elles. […]
– 854 –
Vous êtes bien gentils de m’avoir répondu tout de suite. Donnez-moi donc des nouvelles détaillées de Sainte-Beuve.
J’espère vous voir dans un mois environ, quand j’aurai fini mon chapitre. Alors, je serai à la moitié de mon volumi-neux Coco, en étant moi-même un assez triste. […]
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 15 janvier [1867].
Me voilà chez nous, assez valide, sauf quelques heures le soir. Enfin ça passera, « le mal ou celui qui l’endure », di-sait mon vieux curé, ça ne peut pas durer. Je reçois ta lettre ce matin, cher ami de mon cœur. Pourquoi que je t’aime plus que la plupart des autres, même plus que des cama-rades anciens et bien éprouvés ? Je cherche, car mon état, à cette heure, c’est d’être
Toi qui vas cherchant,
Au soleil couchant,
Fortune ? […]
Oui fortune intellectuelle, lumière ! Eh bien, voilà : on se fait, étant vieux, dans le soleil couchant de sa vie – qui est la plus belle heure des tons et des reflets – une notion nouvelle de toutes choses et de l’affection surtout. Dans l’âge de la puissance et de la personnalité on tâte l’ami comme on tâte le terrain, au point de vue de la réciprocité. Solide on se sent, solide on veut trouver ce qui vous porte ou vous con-duit. Mais quand on sent fuir l’intensité du moi, on aime les personnes et les choses pour ce qu’elles sont par elles-
– 855 – mêmes, pour ce qu’elles représentent aux yeux de votre âme, et nullement pour ce qu’elles apporteront en plus à votre destinée. C’est comme le tableau ou la statue que l’on voudrait avoir à soi quand on rêve en même temps un beau chez-soi pour l’y mettre. Mais on a parcouru la verte Bo-hême sans y rien amasser, on est resté gueux, sentimental et troubadour. On sait très bien que ce sera toujours de même et qu’on mourra sans feu ni lieu. Alors on pense à la statue, au tableau dont on ne saurait que faire et que l’on ne saurait où placer avec honneur si on les possédait. On est content de les savoir en quelque temple non profané par la froide analyse, un peu loin du regard, et on les aime d’autant plus. On se dit : « Je repasserai par le pays où ils sont. Je verrai encore et j’aimerai toujours ce qui me les a fait aimer et comprendre. Le contact de ma personnalité ne les aura pas modifiés, ce ne sera pas moi que j’aimerai en eux. » Et c’est ainsi vraiment, que l’idéal qu’on ne songe plus à fixer, se fixe en vous parce qu’il reste lui. Voilà tout le secret du beau, du bon, du seul vrai, de l’amour, de l’amitié, de l’art, de l’enthousiasme et de la foi. Penses-y, tu verras.
Cette solitude où tu vis me paraîtrait délicieuse avec le beau temps. En hiver, je la trouve stoïque et suis forcée de me rappeler que tu n’as pas le besoin moral de la locomotion à l’habitude. Je pensais qu’il y avait pour toi une autre dé-pense de forces durant cette claustration ; alors, c’est très beau, mais il ne faut pas prolonger cela indéfiniment. Si le roman doit durer encore il faut l’interrompre ou le panacher de distractions. Vrai, cher ami. Pense à la vie du corps qui se fâche et se crispe quand on la réduit trop. J’ai vu, étant ma-lade à Paris, un médecin très fou, mais très intelligent qui di-sait là-dessus des choses vraies. Il me disait que je me spiri-tualisais d’une manière inquiétante, et comme je lui disais justement à propos de toi que l’on pouvait s’abstraire de
– 856 – toute autre chose que le travail, et avoir plutôt excès de force que diminution, il répondait que le danger était aussi grand dans l’accumulation que dans la déperdition. Et, à ce propos, beaucoup de choses excellentes que je voudrais sa-voir te redire. Au reste, tu les sais, mais tu n’en tiens compte. Donc ce travail que tu traites si mal en paroles, c’est une passion et une grande ! Alors je te dirai ce que tu me dis : pour l’amour de nous et pour celui de ton vieux troubadour, ménage-toi un peu.
Consuelo, La Comtesse de Rudolstadt, qu’est-ce que c’est que ça ? Est-ce que c’est de moi ? Je ne m’en rappelle pas un traître mot ! Tu lis ça, toi. Est-ce que vraiment ça t’amuse ? Alors je le relirai un de ces jours et je m’aimerai si tu m’aimes.
Qu’est-ce que c’est aussi que d’être hystérique ? Je l’ai peut-être été aussi, je le suis peut-être, mais je n’en sais rien, n’ayant jamais approfondi la chose et en ayant ouï parler sans l’étudier. N’est-ce pas un malaise, une angoisse, causés par le désir d’un impossible quelconque ? En ce cas, nous en sommes tous atteints, de ce mal étrange, quand nous avons de l’imagination ; et pourquoi une telle maladie aurait-elle un sexe ?
Et puis encore, il y a ceci pour les gens forts en anato-mie : il n’y a qu’un sexe. Un homme et une femme c’est si bien la même chose que l’on ne comprend guère les tas de distinctions et de raisonnements subtils dont se sont nour-ries les sociétés sur ce chapitre-là. J’ai observé l’enfance et le développement de mon fils et de ma fille. Mon fils était moi, par conséquent femme bien plus que ma fille qui était un homme pas réussi.
– 857 –
Je t’embrasse. Maurice et Lina qui se sont pourléchés de tes fromages t’envoient leurs amitiés, et Mlle Aurore te crie : « Attends, attends, attends ! » C’est tout ce qu’elle sait dire en riant comme une folle – quand elle rit, car, au fond, elle est sérieuse, attentive, adroite de ses mains comme un singe et s’amusant mieux du jeu qu’elle invente que de tous ceux qu’on lui suggère. Je crois qu’elle aura une trompette à elle.
Si je ne guéris pas ici, j’irai à Cannes où des personnes amies m’appellent. Mais je ne peux pas encore en ouvrir la bouche à mes enfants. Quand je suis avec eux, ce n’est pas aisé de bouger. Il y a passion et jalousie. Et toute ma vie a été comme ça, jamais à moi ! Plains-toi donc, toi qui t’appartiens !
À SAINTE-BEUVE
[Croisset, 16 janvier 1867.]
Ah ! sapristi ! je suis content, cher Maître. Votre lettre d’hier matin m’a causé une vraie joie.
J’espère vous retrouver à la fin de ce mois-ci en pleine convalescence. Nous cauponiserons ensemble pour célébrer icelle.
Il est fort possible que tout se rétablisse.
Quant à mon bouquin, il n’est pas près d’être fini. J’achève la seconde partie. Je ne puis être complètement débarrassé avant le milieu de 1869 !
Comme j’ai envie de vous voir !
En attendant ce plaisir-là, je vous embrasse.
– 858 –
16 janv[ier].
À JULES TROUBAT
[Croisset], jeudi [17 janvier 1867].
Merci derechef. Vous me mettez, comme on dit, « du baume dans le sang ».
La solution que vous m’annoncez ce matin m’a été pré-dite hier par quelqu’un qui s’y connaît. Il serait possible que notre cher maître arrivât à se guérir complètement.
Prêchez-le, pour qu’il ne fasse rien du tout.
Donnez-moi de ses nouvelles, quand vous en aurez le loisir.
Mille poignées de main de votre
MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE
À GUSTAVE FLAUBERT
Angers, ce 21 janvier 1867.
Route de Nantes, commune d’Angers.
Merci mille fois, cher Monsieur, des consolantes paroles que vous m’avez adressées. Combien vous êtes bon de vous être souvenu de moi avec Mme Sand, que vous êtes heureux de l’avoir vue ! Vous m’avez dit souvent que lorsque j’aurais trop de chagrin, de venir à vous, que vous me plaindriez. Ah ! Monsieur, tout ce que j’ai souffert jusqu’ici n’était rien, comparé au malheur qui me menace ! Depuis quelques an-nées j’ai vu mourir une nièce que j’avais élevée, un filleul
– 859 – que j’avais élevé comme un fils est paralysé depuis 5 ans, un autre que j’avais pris à l’hospice et comblé de mes bienfaits m’a quittée avec une ingratitude extrême. Un réfugié polo-nais noble, bien élevé et d’un dévouement à toute épreuve, est mort lorsqu’on le croyait à peine malade ! Il n’est pas jusqu’à mon pauvre chien que j’ai perdu après 6 mois d’angoisses ; maintenant, un ami qui depuis 30 ans n’a pas été un jour sans le passer avec nous, est tombé très malade. J’en suis d’une inquiétude mortelle. Après la mort de ma mère, je restai seule, malade, abandonnée et on l’est tou-jours lorsqu’on n’a plus personne qu’on aime. L’ami dont je m’inquiète et qui alors donnait des leçons à mon filleul tout en faisant ses cours de médecine, me vint en aide pour mes affaires et mes lectures. Je m’attachais à lui par les services qu’il me rendait et encore plus par ceux que je lui rendis. Je m’habituais à sa présence, à lui dire ce que je pensais, à le consulter à l’extérieur comme à l’intérieur, rien ne se faisait sans lui. Il avait quitté la médecine et exploitait une petite propriété voisine de celle que j’habite. Si nous étions ma-lades, connaissant la médecine, il accourait, il nous rassurait. Pour moi, je ne pouvais faire un pas sans sa présence, c’était la première condition d’existence pour moi. C’était le seul ami qui me fût resté, le seul auquel j’eusse confiance. Il a 10 ans de moins que moi, il devait me fermer les yeux, veil-ler à ma dernière heure. Depuis un an, il avait de fréquents accès de fièvre qui ont été suivis de jaunisse. Son médecin, qui est le premier d’Angers, et qui est l’ami du mien, était consulté à chaque instant sans prescrire de remèdes. Main-tenant une maladie de foie qui, sans doute, existait à l’état latent, s’est déclarée. Mon amitié me rendait clairvoyante, je le voyais bien plus malade que le médecin ; je suis tourmen-tée à l’idée qu’il a trop tardé à faire des remèdes et qu’il n’est plus temps : c’était là le coup de grâce ! Si je le perds, il ne
– 860 – me faudra plus rien, je m’enfermerai là où personne ne me connaîtra, sans voir un visage humain et j’y mourrai le plus tôt possible. Je vais le voir tous les jours, alors il me semble qu’il ne peut mourir, que je ne puis exister sans lui ; mais, rentrée chez moi, la nuit, je le vois mort et je ne fais que pleurer ! Je suis au désespoir, je ne puis prier, je n’ai pas confiance que Dieu me fasse mourir avant lui ! Que devien-drais-je sans lui, tous les actes de ma vie se rattachaient à lui, il n’est pas une place, pas un objet qui ne me le rappelle ! tout est vide. Je suis désespérée, Dieu n’est pas juste, m’enlever le seul bien qui me reste ; maudite ville, pourquoi y suis-je restée ! Plaignez-moi, ayez pitié de moi et souhai-tez-moi une prompte mort ! J’espère encore, si du moins j’avais un médecin rassurant, mais je n’ose l’interroger, je n’ai plus confiance en eux, il me semble qu’ils me l’ont laissé mourir ! Ah ! cher Monsieur, ayez pitié de moi, adieu. Votre toute dévouée.
M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.
Je suis trop vieille pour me rattacher à rien sur la terre ni ailleurs.
À JULES DUPLAN
[Croisset,] nuit de mercredi [23 janvier 1867].
Cher Vieux,
J’avais prié ce brave Blamont (auquel je suis fort recon-naissant) de me dire s’il fallait que j’écrive un petit mot de remerciement à Lévy ou que je lui envoie ma carte ? Je n’ai
– 861 – pas de réponse dudit Blamont, parce qu’il a jugé la chose inutile, sans doute ? Éclaire-moi là-dessus, ça va te forcer à me donner de tes nouvelles.
Je compte arriver à Paris dans un mois et j’apporterai à ton brave homme de frère un procès-verbal de gendarme, digne d’enrouler le gabillot. – As-tu réfléchi que c’était sa-medi dernier la Saint-Sulpice ?…
Adieu, vieux, je t’embrasse.
Ton
À GEORGE SAND
[Croisset,] nuit de mercredi [23 janvier 1867].
J’ai suivi vos conseils, chère Maître. J’ai fait de l’exercice !!!
Suis-je Beau, hein ?
Dimanche soir, à onze heures, il y avait un tel clair de lune sur la rivière et sur la neige que j’ai été pris d’un prurit de locomotion. – Et je me suis promené pendant deux heures et demie. – Me montant le bourrichon, me figurant que je voyageais en Russie ou en Norvège. Quand la marée est venue et a fait craquer les glaçons de la Seine, et l’eau gelée qui couvrait les cours, c’était, sans blague aucune, su-perbe. Alors j’ai pensé à vous, et je vous ai regrettée.
Je n’aime pas à manger seul. Il faut que j’associe quelqu’un ou l’idée de quelqu’un aux choses qui me font plaisir. – Mais ce quelqu’un est rare. Je me demande, moi aussi, pourquoi je vous aime. Est-ce parce que vous êtes un
– 862 – grand homme ou un être-charmant ? Je n’en sais rien. Ce qu’il y a de sûr, c’est que j’éprouve pour vous un sentiment particulier et que je ne peux pas définir.
Et à ce propos, croyez-vous (vous qui êtes un maître en psychologie) qu’on aime deux personnes de la même façon ? et qu’on éprouve jamais deux sensations identiques ? Je ne le crois pas, puisque notre individu change à tous les mo-ments de son existence.
Vous m’écrivez de belles choses sur « l’affection désin-téressée ». Cela [est] vrai. Mais le contraire aussi ? Nous fai-sons toujours Dieu à notre image. Au fond de tous nos amours et de toutes nos admirations, nous retrouvons : Nous ! ou quelque chose d’approchant ? Qu’importe, si nous est Bien !
Mon moi m’assomme, pour le quart d’heure. Comme ce coco-là me pèse sur les épaules par moments ! Il écrit trop lentement ! Et ne pose pas le moins du monde quand il se plaint de son travail. Quel pensum ! et quelle diable d’idée d’avoir été chercher un sujet pareil ! Vous devriez bien me donner une recette pour aller plus vite ; et vous vous plai-gnez de chercher fortune ! Vous ?
Vous savez bien que vous n’avez pas dit ce que vous aviez comme maladie ? quoi ? qu’est-ce ? est-ce grave ? al-lez-vous passer l’hiver dans le Midi. – Pas trop longtemps, hein ? Ce serait ennuyeux si on ne se voyait pas bientôt. – Je serai à Paris dans un mois ; et vous !
J’ai reçu de Sainte-Beuve un petit billet qui me rassure sur sa santé. Mais qui est lugubre. Il me paraît désolé de ne plus pouvoir hanter les bosquets de Cypris ! Il est dans le vrai, après tout ! ou du moins dans son vrai, ce qui revient au même. Je lui ressemblerai peut-être quand j’aurai son
– 863 –
âge ? Je crois que non, cependant. N’ayant pas eu la même jeunesse, ma vieillesse sera différente.
Cela me rappelle que j’ai rêvé, autrefois, un livre sur Sainte-Périne. – Le sieur Champfleury a traité ce sujet-là en idiot. Car je ne vois pas ce qu’il a de comique (le sujet, ou Champfleury). Moi, je l’aurais fait atroce et lamentable. Je crois que le cœur ne vieillit pas. – Il y a même des gens chez qui il augmente avec l’âge. J’étais plus sec et plus âpre il y a vingt ans qu’aujourd’hui. Je me suis féminisé et attendri par l’usure, comme d’autres se racornissent. – Et cela m’indigne. Je sens que je deviens vache. Il ne faut rien pour m’émouvoir. Tout me trouble et m’agite. – Tout m’est aqui-lon comme au roseau.
Un mot de vous, qui m’est revenu à la mémoire, me fait relire maintenant La Jolie Fille de Perth. C’est coquet, quoi qu’on en die. Ce bonhomme avait quelque imagination, dé-cidément.
Allons, adieu. – Pensez à moi. Je vous envoie mes meil-leures tendresses.
Votre
À MICHEL LÉVY
[Croisset,] dimanche [27 janvier 1867].
Mon cher Michel,
Je vous remercie beaucoup du service que vous venez de me rendre.
– 864 –
Comme j’ai pris l’habitude de ne point oublier ni les bons ni les mauvais procédés, je me souviendrai toujours avec plaisir du vôtre qui est excellent.
Je vous serre la main et suis plus que jamais
Votre tout dévoué.
À JULES DUPLAN
[Croisset,] dimanche [27 janvier 1867].
Cher Vieux,
En même temps que ta lettre j’en ai reçu une de Bla-mont.
Je viens, selon votre conseil, d’écrire un petit mot poli au Michel. Voilà donc une affaire terminée, ça me retire une épine du pied. Je vous en remercie tous les deux.
Tu me verras, je pense, vers le 20 du mois prochain. Ton géant a durement travaillé cet hiver ! Mais qu’on me pende si j’ai une idée sur la valeur de la chose ! Voilà ce qu’il y a d’atroce dans ce bouquin, il faut que tout soit fini pour savoir à quoi s’en tenir. Pas de Scène Capitale, pas de mor-ceau, pas même de métaphores, car la moindre broderie emporterait la trame. Enfin !!!???
Adieu, je t’embrasse bien fort.
Ton.
– 865 –
À LA PRINCESSE MATHILDE
[Croisset,] dimanche [27 janvier 1867].
Madame,
J’ai eu des nouvelles de Votre Altesse hier, par Bouilhet. Je sais donc que vous vous portez bien. C’est l’essentiel. – Quand vous n’aurez rien de mieux à faire vous serez néan-moins bien bonne de m’envoyer un peu de cette écriture qu’on lit avec autant de plaisir que de peine. Autant n’est pas juste, car l’un l’emporte sur l’autre.
Je vous félicite d’avoir traversé ce mois-ci sans rhume, grippe, ou douleur. Il a fait sur « mes bords » un froid atroce terminé par un dégel abominable. J’ai eu des toits crevés, bref un tas d’événements pittoresques, mais désagréables.
Le plus désagréable c’est de vivre loin de vous. – Mon temps de solitude va heureusement cesser, car je compte me présenter chez vous vers le milieu du mois prochain.
Je vis dans une telle ignorance des choses de ce monde que j’ignorais les changements de ministre. – Et la suspen-sion de Galilée. Ne trouvez-vous pas que Ponsard tourne au Sixte Quint ?
Voilà les jours qui rallongent et la lumière qui revient ? Travaillez-vous !
Quant à moi, j’ai fait cet hiver tout ce que j’ai pu, et j’ai la conscience nette comme un bon casseur de cailloux !
Ah ! si le pauvre tas que j’élève pouvait vous plaire, je serais bien content !
J’aimerais à écrire quelque chose qui vous fût réelle-ment agréable ! Car je vous avouerai, Princesse, que je re-
– 866 – doute beaucoup votre jugement et que j’ambitionne votre suffrage. – Le nombre des gens pour lesquels je fais des livres est très restreint, et comme il y a peu d’esprits de la trempe du vôtre, j’aimerais mieux avoir amusé ou émotion-né Votre Altesse que toute une foule.
Permettez-moi, je vous prie, de vous baiser les mains, en vous assurant que je suis
votre très humble et dévoué.
Puisque la crème de Sotteville ne vous a pas semblé dé-sagréable, voulez-vous que je vous en […].
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
[Nohant, 27 janvier 1867.]
Bah ! zut, troulala, aïe donc, aïe donc, je ne suis plus ma-lade ou du moins je ne le suis plus qu’à moitié. L’air du pays me remet, ou la patience, ou l’autre, celui qui veut encore travailler et produire. Quelle est ma maladie ? Rien. Tout en bon état, mais quelque chose qu’on appelle anémie, effet sans cause saisissable, dégringolade qui depuis quelques an-nées menace, et qui s’est fait sentir à Palaiseau, après mon retour de Croisset. Un amaigrissement trop rapide pour être logique, le pouls trop lent, trop faible, l’estomac paresseux ou capricieux, avec un sentiment d’étouffement et des velléi-tés d’inertie. Il y a eu impossibilité de garder un verre d’eau dans ce pauvre estomac durant plusieurs jours, et cela m’a mis [sic] si bas que je me croyais peu guérissable. Mais tout se remet et même depuis hier je travaille.